Analyses et questions stratégiques

dimanche 1er juillet 2012
mis à jour vendredi 5 octobre 2012

Texte voté au Vème congrès de la Fédération des syndicats SUD éducation, du 4 au 8 mai 2009 à Cherbourg.

Analyses et questions stratégiques

Depuis le congrès fédéral de Clermont-Ferrand de 2006, le contexte économique, social, politique, institutionnel et idéologique s’est profondément modifié tant au plan national qu’au niveau international. Ces changements souvent brutaux ont bouleversé les conditions pratiques de notre intervention. Ils ne sauraient être sans conséquence sur nos positionnements.

La crise qui s’est développée depuis août 2007 signifie la fin d’une période ouverte dans le courant des années 70 et marquée par une offensive menée par les classes dirigeantes sur les terrains idéologique, économique, social et politique afin d’imposer une restauration des profits qu’une vingtaine d’années de régulation "keyneso-fordienne" avaient contribué à éroder. Prétextant l’impératif absolu de compétitivité, au cours des trente dernières années, les entreprises se sont lancées dans la poursuite systématique de gains de productivité et une diminution drastique du coût du travail. Pour parvenir à leurs fins, les patrons ont généralisé la flexibilité et étendu, autant qu’il était possible, la précarité des emplois. Dans le même temps, ils ont obtenu des gouvernements le démantèlement partiel des droits sociaux et en particulier du code du travail. Utilisant les salaires comme variable d’ajustement, ils ont restructuré les entreprises pour réduire la masse salariale et délocalisé les activités de main d’œuvre vers les pays de la périphérie afin de bénéficier de conditions d’exploitation optimale permises par les situations socio-économiques locales. Dans cette course à la rentabilité, les taux de rendement de 10 à 15% sont devenus la norme. Ces profits ont, en grande partie, contribué à alimenter une spirale spéculative dont le développement était rendu possible par la déréglementation des marchés de capitaux et la multiplication d’instruments de placement de plus en plus sophistiqués. La pérennisation du système exigeait que soit dépassée la contradiction entre une offre croissante de marchandises et une demande bridée par une progression limitée des revenus du travail. Il fallait pourtant continuer à entretenir le mirage d’une croissance sans limite et le prochain accès de tous au paradis de la consommation marchande. Puisque dans ce partage des gains de la valeur ajoutée les salariés étaient les grands perdants, la contradiction ne pouvait être surmontée qu’au prix d’un endettement massif des ménages les rendant vulnérables au moindre retournement de conjoncture. Lorsque celui-ci s’est produit dans le pays dominant, leur insolvabilité a précédé celle des institutions de crédit, provoquant l’une de ces crises de reproduction du capital qu’hier encore, les économistes "sérieux" ou les apologues du néolibéralisme décrétaient mortes et définitivement enterrées. S’est alors enclenchée une dynamique dépressive comme le capitalisme n’en avait pas connu depuis les années trente. C’est, dans ce contexte où une crise financière a servi de déclencheur à une crise classique de reproduction du capital que nous allons devoir déployer notre action syndicale.
Le rappel de ces quelques banalités n’est peut-être pas un exercice tout à fait inutile. Si nous entrons dans une phase nouvelle marquée par l’émergence d’autres conditions économiques, sociales, politiques et idéologiques, il est nécessaire de baliser les terrains d’affrontement et de prendre la mesure des enjeux auxquels nous allons être confrontés.

Le terrain économique d’abord. Il n’est pas d’exemple historique où l’on ne fasse payer la crise aux salariés. Ceux du secteur privé seront touchés en premier lieu, par la fermeture des sites de production et les licenciements. Ceux du secteur public le seront puisque l’alourdissement de la dette publique, provoqué par le financement des plans d’aide aux entreprises (sans contrepartie sous forme de prélèvements fiscaux sur les hauts revenus), devrait se traduire par une cure d’austérité. Déjà dans certains pays, on remet en cause les retraites payées aux fonctionnaires.

Le terrain social aussi. La progression de la paupérisation, le renforcement de la précarité du travail, la raréfaction des créations d’emploi et le chômage de masse vont être les caractères dominants de la période. Les expériences historiques précédentes montrent que les moments de crise représentent rarement une conjoncture propice au développement de mouvements de masse. Une telle situation encourage trop souvent les replis individualistes ou les régressions identitaires. On en voit déjà les premiers signes ; dans les pays anglo-saxons, des grèves sont lancées (et elles trouvent parfois l’appui de quelques syndicats) pour dénoncer la "concurrence" des travailleurs étrangers. Aux frustrations nées de l’écart croissant entre les promesses véhiculées par l’idéologie de la marchandise et les réalités vécues concrètement doivent s’ajouter les angoisses provoquées par les pertes d’emploi et la raréfaction des ressources monétaires.

Le terrain politique ensuite. Le durcissement des rapports sociaux et l’aggravation des tensions vont inciter les gouvernements à amplifier les politiques répressives qu’ils ont déjà largement engagées. Au nom de la lutte antiterroriste, les États (la France entre autres) ont organisé un dispositif législatif et réglementaire qui vise à étouffer toutes les formes de contestation. Ces tentatives de mise au pas du mouvement social se traduisent par une multiplication des opérations de basse police, des arrestations, des jugements qui cherchent à intimider tous ceux qui auraient des velléités de résister.

Le terrain idéologique enfin. La crise a peut-être contribué à délégitimer le discours néolibéral, elle ne l’a certainement pas fait taire. Aujourd’hui, même si les plus féroces défenseurs de la loi du marché ont prestement remballé leur marchandise, même si la fraction la plus pragmatique du patronat est prête à accepter la réintroduction de mesures keynésiennes, à appeler à de nouvelles régulations voire à consentir à la socialisation des pertes des institutions bancaires, ils ne sont pas prêts à renoncer à leurs projets. Exploitant autant que possible un rapport de forces qui leur est plutôt favorable, patronat et gouvernements vont tout faire pour pousser leur avantage, en invoquant les nécessaires sacrifices à consentir pour le bien-être des générations futures. Déjà les médias de la classe dominante ont trouvé la parade idéologique aux contestations du système : sus aux spéculateurs, moralisons les affaires, au vilain capitalisme financier opposons le vertueux capitalisme industriel créateur de richesses... L’avenir serait au "capitalisme moral", une vieille soupe qu’ils tentent aujourd’hui de resservir.
C’est dans ce paysage que nous allons devoir agir en tant que salariés et en tant que travailleurs de l’éducation. Beaucoup dépendra de la manière dont à un moment ou à un autre nous sortirons de la crise.

Allons-nous vers une sortie "classique" avec une reprise progressive de l’activité économique, dans un rapport de forces favorable à un patronat cherchant à reconstituer ses marges de profit par un renforcement de la flexibilité et de la précarité (en particulier dans le secteur public), par un grignotage des dernières miettes du droit social et (au nom du réalisme) la mise sous éteignoir des revendications ?

À l’issue d’une période où la poursuite du profit s’est faite au prix d’un pillage massif des ressources naturelles et par une croissance sans précédent de la socialisation de la pollution qui risque de mettre en jeu l’avenir de l’humanité, allons-nous vers une réorganisation brutale des rapports de production et un nouveau régime d’accumulation du capital ?

Dans ce cas peut-on écarter totalement l’hypothèse d’une sortie de crise comparable à celle que connurent certains pays dans les années trente : imposition d’un régime autoritaire, répression brutale des mobilisations sociales et instauration de stricts modes de contrôle de la population ? On imagine que face à de tels enjeux l’unité des travailleurs au niveau national (et au niveau international) soit une nécessité absolue.
Or, de ce point de vue, la situation n’est guère brillante. Depuis les années 80, prenant acte des transformations majeures intervenues dans la société (mondialisation et globalisation du capital, désindustrialisation partielle et tertiarisation des économies du centre, délocalisation de certaines activités vers la périphérie, destruction des collectifs de travail par la flexibilité...) les syndicats majoritaires ont fait le choix de se couler progressivement dans les institutions de la cogestion sociale. En France, le mouvement a été initié dès la fin des années 70 par une CFDT choisissant la politique de recentrage. Peu à peu, en essayant de surmonter leurs contradictions internes, FO et la CGT (cette dernière un peu plus laborieusement à cause de son histoire) sont en train de la rejoindre. Le projet se veut "moderne" et "réaliste". Il s’agit de transformer les organisations syndicales en groupes de pression combinant, dans un même mouvement dialectique, lobbying et partenariat afin d’obtenir ainsi reconnaissance et participation à des négociations institutionnalisées. Dans un contexte général de désyndicalisation, cette nouvelle forme de syndicalisme n’a plus besoin d’adhérents, elle a tout juste à mesurer sa légitimité à l’aune des élections professionnelles.

Dans cette configuration, les mobilisations ne se construisent jamais dans une perspective d’affrontement, mais comme un petit capital que l’on gère avec prudence et parcimonie pour servir d’atout et maintenir la pression au moment des négociations. Celles-ci devant rester inscrites dans un cadre étroit, strictement délimité, où les discussions ne portent que sur les modalités d’application de "réformes" décidées par les gouvernements mais dont le principe ne sera jamais mis en débat. Dans cette partie où les rôles sont convenus, où la bienséance exige de ne jamais transgresser les bornes qui ont été fixées, gouvernements et patronat savent que quelle que soit l’ampleur d’une mobilisation, ces syndicats respectables ne choisiront jamais un affrontement direct qui risquerait de remettre en cause leurs quelques avantages (symboliques ou matériels) acquis.

Dans ces conditions, la situation de crise que nous vivons peut-elle provoquer une révision stratégique de ce syndicalisme-là ? Non. À bien des égards, il est trop tard. Pour les plus avancés sur la voie du "partenariat social" un aggiornamento aussi brutal signifierait la perte brutale des "dividendes" que promet une participation loyale à la cogestion sociale. Pour les autres, la crainte de l’isolement et de la marginalisation, la volonté de maintenir l’unité quelle qu’en soit le prix à payer, les inciteront à poursuivre leur dérive vers une intégration de plus en plus poussée, celle que, justement, réclament patronat et gouvernements. Est-ce là le signe d’une trahison des directions syndicales ? Même pas. Il s’agit plutôt d’un choix stratégique cohérent et pleinement assumé. Celui d’organisations qui considèrent que la lutte des classes s’est éteinte parce que, aujourd’hui, il n’y aurait plus de classes sociales à proprement parler et qui se résignent à ce que le capitalisme soit une sorte de "fin de l’histoire" dont il faudra s’accommoder. Pour ceux-là, l’avenir ne s’inscrit plus dans la perspective d’une transformation de la société mais il se dessine comme une sorte de partenariat permanent, "gagnant-gagnant" comme ils disent, dont l’objectif se limite à gommer les aspérités les plus rugueuses de l’organisation sociale.

Face aux attaques du patronat et des gouvernements, l’unité des travailleurs est un impératif absolu. Elle doit d’abord se construire à la base Nous devons être présents à l’intersyndicale sur nos revendications propres et savoir la quitter si ni nos revendications, ni nos objectifs ne sont pris en compte. Les questions qui restent essentielles à porter sont :
✴ lutte contre la répression et la défense des libertés ;
✴ lutte contre la précarité ;
✴ défense des droits sociaux et en particulier du droit de grève ;
✴ lutte contre les "réformes" néolibérales et pour la défense des services publics dans un cadre inter catégoriel favorisant la convergence des luttes.

La question de l’unité syndicale avec d’autres organisations syndicales se pose quotidiennement sur nos lieux de travail ; cette unité est souhaitable à chaque fois qu’elle est utile, mais notre action syndicale n’en dépend pas.

Documents joints

Analyses et questions stratégiques - congrès (...)
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