Arrêtons la reproduction !

dimanche 1er juillet 2012
mis à jour vendredi 5 octobre 2012

Texte adopté au Vème Congrès Fédéral des syndicats SUD éducation
du 4 au 8 mai 2009 à Cherbourg

Arrêtons la reproduction !

Un nouveau rapport de la HALDE (1) sur les stéréotypes et la discrimination dans les manuels scolaires vient de paraître fin 2008. Il vérifie une fois de plus que les outils de travail que nous utilisons, non seulement continuent à véhiculer les stéréotypes sexistes et sexuels, mais encore ne répercutent même pas les évolutions de la société en matière d’égalité de genre. Il s’agit donc pour nous enseignantEs de prendre conscience de cet état de fait, puis d’imaginer comment enrayer ces machines à reproduire.

Une volonté de changement proclamée

En 1981 a été créée une commission nationale de relecture des manuels scolaires. La Convention Internationale des Droits de l’Enfant (1989) veut « agir dans un esprit d’égalité entre les sexes », ce que recommande aussi le conseil de l’Europe. Le 29/07/2006 la Convention pour l’Égalité entre les filles et garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif déclare « inciter les professionnels de l’édition à renforcer la place des femmes dans les manuels scolaires et écarter les stéréotypes sexistes des supports pédagogiques ». C’est reconnaître que le manuel transmet un système de valeurs, une idéologie, une culture propres à nos sociétés. C’est vouloir aussi que le manuel n’ait plus une fonction de maintien de l’existant mais devienne un instrument au service du changement. Mais qu’en est-il de l’application de ces mesures ?

Des éditeurs incontrôlés

La Halde s’est intéressée d’une part à la place consacrée aux discriminations dans les manuels d’éducation civique, et d’autre part à la manière dont les manuels de plusieurs disciplines (2) les pratiquaient, à partir d’un corpus d’une trentaine de titres parmi les plus utilisés en collège et lycée, datant pour la plupart des années 2000 et surtout de
2005-2007. Ses conclusions montrent clairement un traitement différencié des filles dans l’échantillonnage des manuels de toutes les disciplines. La raison en est que les éditeurs, malgré les multiples recommandations, ont pour seule prescription de respecter les programmes scolaires que le ministère leur transmet. Une fois un manuel réalisé, aucune habilitation n’est nécessaire pour le commercialiser. Les valeurs véhiculées par notre société étant assez largement
« consensuelles », il n’est pas étonnant que les concepteurs des manuels les partagent. Il ne nous reste donc plus qu’à être circonspects dans nos choix au moment où les spécimens arrivent dans les établissements !

Des discriminations quantitatives

En 1979 et 1997 deux précédentes enquêtes (3) montraient l’absence des femmes dans les livres d’histoire ou de littérature et leur relégation dans la sphère domestique. Michelle Perrot et bien d’autres ont interrogé « les silences de l’histoire » et contribué à sortir les femmes de l’oubli. Il ne s’agit pas pour nous de chercher à tout prix une égalité numérique évidemment introuvable, mais tout simplement de vérifier dans les supports pédagogiques qu’ils tiennent compte que les femmes ont joué un rôle dans l’évolution de l’humanité.

Le monde entier préfère les hommes, notre société aussi : dans l’ensemble des exercices de mathématiques du corpus étudié (choisi en fonction de la fréquence d’usage), 70% des personnes citées portent des prénoms masculins, ce qui rapproche le comportement des concepteurs de manuels de celui des journalistes qui, rappelons-le, interrogent trois fois moins souvent les femmes et enquêtent trois fois moins souvent sur elles, sauf quand il s’agit du fameux « panier de la ménagère ». La représentation des femmes ne suit même pas l’évolution de leur place sociale et politique : dans les manuels étudiés, sur 1046 illustrations concernant des adultes en situation professionnelle, 341 seulement montrent des femmes au travail. En revanche dans l’iconographie consacrée à la sphère domestique, l’homme seul n’apparaît que dans 25% des cas (les 75% restants étant des femmes ou des familles). Dernier exemple : dans une manuel de français de seconde (Hatier 2006), les auteures de la littérature représentent moins de 10% des documents (35 sur 357), et Simone de Beauvoir est toujours... la femme de Jean-Paul Sartre, qui, lui, n’a pas besoin d’étiquetage conjugal pour exister. Comparons simplement, sans commentaire, tous ces chiffres avec une autre statistique féminine : 83% des nus des musées sont des nues...

Des traitements qualitatifs différentialistes

Les situations dans lesquelles apparaissent femmes et hommes dans ces livres scolaires perpétuent une vision très sexuée des rôles et des espaces. Comme dans les albums pour tout- petits où le Père Lapin porte la pipe et le journal et la Mère le tablier, comme dans l’univers enfantin qui délimite toujours la zone des jupes roses et celle des pantalons bleus ou kakis, les manuels assignent des rôles traditionnels aux femmes, les font volontiers apparaître en situation de ménage, cuisine, shopping, ou dans des métiers dévalorisés.

Comme dans la publicité, les femmes occupent toujours les espaces qui leur sont réservés, pendant que la domination masculine s’impose dans les zones de pouvoir publiques ou domestiques. Or représenter trois fois plus d’hommes dans la sphère productive ne correspond absolument pas à la réalité sociale actuelle. Dans le manuel d’éducation civique de 6e Grandir ensemble (Hatier 2005), dans le chapitre
« Qui travaille au collège ? », tous les postes d’autorité sont occupés par des hommes, et celui de 3e renforce aussi la sexualisation des professions. Comment avec de tels supports identitaires réussirons-nous à rééquilibrer les choix d’orientation des élèves, et encourager les minoritaires de genre potentielLEs à assumer leurs projets ? Dans le livre de mathématiques de 5e Phare (Hachette 2006), François collectionne les voitures miniatures et Joséphine les poupées (p.58). Cette ségrégation des activités s’accompagne parfois de l’assignation des filles à des activités futiles, par exemple dans le manuel d’anglais de 4e Step in (Hatier 2002), et à la réduction des femmes aux rôles d’icône, d’emblème, d’épouse, de mère, entourée d’enfants ou séductrice. Il est rarissime que les femmes soient montrées dans des contextes qui ne tiennent pas compte de leur appartenance de genre, et l’accent est mis sur la fragilité, la gentillesse, voire la niaiserie. Le seul domaine où les apparitions soient relativement égalitaires est celui de l’école.

Des manuels androcentrés et hétéronormés

Conformément aux habitudes discursives de notre société, les manuels continuent à assimiler le masculin à l’universel, à valider les termes de droits de l’Homme à majuscule et de LA femme au singulier, à ne pas féminiser la langue. Dans ce monde traditionnel qui ne cherche pas à transformer l’image, la place, les rôles des femmes et des hommes, une ouverture à la diversité des orientations sexuelles constituerait une hardiesse inouie. Homo et bi-sexualité n’existent pas dans les manuels scolaires, sauf indirectement, quand par exemple un livre de SES de terminale (Hatier 2007) montre des associations et des minorités, la Gay Pride en étant la manifestation la plus osée (la seule image d’une orientation sexuelle minoritaire sur 3097). Aucun livre d’histoire de 6e ne se risquerait à évoquer la liberté sexuelle des anciens Grecs, et seule la présence du Sida au programme de SVT contraint les auteurEs à lever le tabou, au risque de stigmatiser l’homosexualité comme propagatrice de l’épidémie, même si dans la réalité les relations hétérosexuelles en sont le principal vecteur. Dans le domaine de l’éducation sexuelle, l’omission est la règle, les livres scolaires en transmettent une vision très mécanique et médicale, et continuent à assener que la puberté est le moment où chaque sexe est immanquablement attiré par l’autre, exactement comme les publications extra-scolaires destinées aux adolescentEs du type « Les garçons expliqués aux filles » et « Les filles expliquées aux garçons ». Dans la totalité des livres de sciences, la procréation médicalement assistée n’est traitée que sous l’angle de l’infertilité du couple hétérosexuel, dans le cadre normatif de la famille nucléaire. Nos outils pédagogiques construisent et renforcent donc activement des schémas cognitifs hétéronormés, voire hétéro- sexistes, même si les bulletins officiels de l’Éducation nationale recommandent la vigilance à l’égard de l’homophobie.

Alors, que faire ?

Nous avons déjà insisté sur la nécessité de vigilance dans le choix des manuels. Mais aucun d’entre eux n’étant vraiment outil de transformation sociale, il nous faut peser sur ceux qui en sont responsables, c’est-à-dire les éditeurs et le ministère.

Les syndicats de la Fédération doivent donc engager une campagne dans leur direction pour obtenir :
- Une réelle volonté politique d’application des textes existants.
- Un comité de relecture avant édition destiné à éliminer les entorses à l’égalité.
- Une apparition des femmes et des minorités dans tous les domaines et tous les contextes (politique, intellectuel, artistique, professionnel, domestique).
- Une dénonciation des conditionnements sexués (jouets, couleurs, orientation, langue...) dans les programmes dès l’école primaire et pas seulement en SES.
- Une disqualification des contrevérités sur les capacités physiques, créatrices, cognitives des femmes.
- Une féminisation effective des noms de métiers.
- Une remise en question de la conception scolaire de l’éducation sexuelle
- Un module de formation pour les enseignantEs.

Il nous faut aussi rendre plus visibles les luttes féministes dans nos publications, et programmer des stages nationaux et locaux qui sensibilisent à l’emprise du genre et à la prégnance des stéréotypes dans le système éducatif,

Pour enfin ne plus être complices de la reproduction d’une société que par ailleurs nous combattons.

(1) Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité, qui, malgré des avis parfois contestables, fournit des don- nées utiles, et aui a commandé cette étude à l’Université Paul Verlaine de Metz
(2) Education civique, ECJS, Histoire-Géo, SES, Français, Anglais, SVT, Math
(3) Decroux-Masson, A. Papa lit et maman coud. Rignaud, S. et Richert, P. La représentation des hommes et des femmes dans les manuels scolaires. MEN

Documents joints

Arrêtons la reproduction ! Congrès Cherbourg - (...)
Arrêtons la reproduction ! Congrès Cherbourg - (...)