Atmosphère sécuritaire : Répression policière, politique et judiciaire

samedi 3 septembre 2016

Le cynisme avec lequel le gouvernement utilise la peur des attentats pour briser toute forme d’opposition à sa politique crève les yeux. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, la mise en place de l’état d’urgence s’est vite révélée un blanc-seing donné à Hollande pour instaurer tout un arsenal répressif policier, judiciaire et politique dont l’objectif était bien plus large que celui, affiché, d’assurer la sécurité du territoire.

Au moment de sa première reconduction, fin février 2016, Amnesty International pointait déjà la disproportion et les dérives « liberticides » du dispositif. De son côté, Le Monde, dans un article du 25 février, titrait : « L’état d’urgence repart pour trois mois, malgré un bilan contesté et mitigé ». Il y soulignait, entre autres choses, que sur les 3397 perquisitions menées, 5 seulement avaient débouché sur l’ouverture d’une procédure par le parquet antiterroriste de Paris. Les peuples qui sacrifient leur liberté pour un peu plus de sécurité ne risquent-ils pas de perdre les deux ?

Hollande décréta l’état d’urgence le 14 novembre 2015, lendemain des attentats qui frappèrent à plusieurs reprises à Paris et St-Denis. Quelques jours plus tard, devait se tenir une grande manifestation contre la COP 21, sommet international prétendant vouloir limiter le réchauffement climatique. Elle est finalement interdite par le gouvernement, mais un rassemblement a tout de même lieu à République. Cette journée marque un tournant dans la manière dont le gouvernement a décidé de traiter toute forme de contestation : « encadrement » très strict et massif de la manifestation par un dispositif policier imposant, puis dispersion musclée qui va devenir la règle dans les mobilisations à suivre : nassage, charges de CRS, gazage aux lacrymos, puis interpellations. Enfin, dans un second temps, décrédibilisation politique et médiatique du mouvement pour justifier cette façon de faire. De nombreuses personnes, pas seulement des militant-es, s’interrogent déjà, dans les semaines qui suivent, sur les incohérences de cet état d’urgence qui gaze des manifestant-es « pour leur sécurité », qui estime que les rassemblements massifs doivent être interdits car ils ne peuvent être sécurisés (mais qui autorise la tenue des événements mercantiles tels que les marchés de Noël, pourtant cibles potentielles, eux aussi), qui renforce beaucoup moins les contrôles, comparativement, dans les grands magasins ou dans les transports.

Avec l’émergence de la contestation de la loi El Khomri, à la fois sur le front des manifestations et du mouvement « Nuit debout », l’escalade de l’arsenal policier engendrant forcément des violences a été sans précédent : utilisation systématique de gaz lacrymogènes (dont on ne sait toujours pas ce qu’ils peuvent contenir pour provoquer autant d’intoxications), présence massive des forces de l’ordre pour encadrer les cortèges, de plus en plus pour ouvrir la marche, matraquages et charges brutales, flashballs, grenades de désencerclement, canons à eau, sans parler des fouilles pour confisquer jusqu’aux sérums physiologiques, lunettes de piscine et foulards (on connaît bien sûr l’extrême dangerosité de ces trois armes !). La simple détention de l’un de ces trois éléments a pu amener à être interdit-e d’accès au cortège, parfois placé-e en garde-à-vue. Le nombre de blessé-es (dont certain-es grièvement : comas, perte d’un œil,...) s’est compté par centaines, ces derniers mois.

Le gouvernement, pour briser l’opposition à son projet de loi et justifier la présence policière croissante aux manifestations, n’a reculé devant aucune facilité langagière et aucun argument fallacieux : la rhétorique du casseur est venue progressivement se substituer à la lutte contre le terrorisme pour justifier les contrôles abusifs avant d’accéder aux manifs, les interdictions d’y participer, la surveillance des syndicalistes, … quoi de mieux pour dissuader d’aller en manifestation que de pointer des violences, en évitant bien sûr d’expliquer ce qui les motive, les provoque (le terme de violence n’a jamais été employé par les gouvernant-es concernant la police, rarement par les médias), la victimisation des blessé-es, du côté policier, face à la minoration du nombre et de la gravité, côté manifestant-es, récupération d’incidents en marge pour en faire des généralités. Combien se sont indigné-es, à la suite de Cazeneuve et Valls, de l’odieuse « attaque » de l’hôpital Necker dédié au soin des enfants ? Sans chercher à savoir qui en était l’auteur, pourquoi des affrontements s’étaient cristallisés à cet endroit (présence policière accrue de chaque côté du parcours à cet endroit, avec tirs croisés de gaz lacrymogènes et des canons à eau empêchant de passer !). Le vocabulaire dévoyé dans la bouche des politiques a été constamment relayé par les médias dominants : des « casseurs » de vitres dénoncés par des « casseurs » de vie, la Maire de Paris dénonçant la « privatisation » de l’espace public par « Nuit Debout » quand elle donne plein de contrats publics à des entreprises privées. Les vitres brisées de Necker pour faire oublier les milliers de postes supprimés dans la domaine de la santé. Parfois la manipulation est trop grosse, et ce sont des parents d’enfants hospitalisés à Necker qui se sont chargés de dénoncer cette récupération, tandis que les réseaux sociaux tentaient de contrebalancer la propagande médiatique des patrons, de rappeler que la grève est un droit, un moyen de lutter et de gagner ou de conserver d’autres droits. Un droit qu’exercent travailleur-ses des raffineries, de la santé, de l’éducation, des transports, … Ces réseaux se sont chargés de remettre dans les esprits qu’une grève n’est pas une « prise en otage », que les violences sont bien plus grandes, bien que cachées, du côté de la police, du patronat. Face à cette dissuasion par la violence, par la peur, par le discrédit, est apparue une solidarité inédite et hétérogène en tête de cortège, dont il sera important de suivre la voie lors des mobilisations à venir.

Décrédibiliser la mobilisation anti loi travail ne suffit pas toujours pour avoir l’assentiment « populaire ». Aussi, dans un dernier temps, le gouvernement a jugé nécessaire de « prouver » juridiquement ce qu’il affirmait déjà médiatiquement : les militant-es, manifestant-es, grévistes, ne seraient qu’un ramassis de casseur-ses dont le seul but serait une violence aveugle. Il s’est donc employé à trouver son lot de boucs émissaires à traîner devant la justice pour répondre de leurs « odieux » crimes. Le réseau militant syndical et politique s’est révélé un véritable vivier, de même que les victimes de violences policières dont il fallait justifier qu’elles se soient retrouvées dans cet état. Gardes à vue, comparutions immédiates, amendes fortes accompagnées parfois de peines de prison avec ou sans sursis, perquisitions de locaux syndicaux ont commencé à pleuvoir.

N’oublions pas la répression syndicale qui l’accompagne : l’arrivée de cette soi-disant gauche au pouvoir marque le retour aux sanctions professionnelles, révocations, acharnement des patrons avec soutien de l’État, quand le patron n’est pas l’État lui même, comme à la Poste ou Air France. Le préfet de Paris est allé jusqu’à ordonner de nasser la Bourse du Travail pour filtrer les grévistes en Assemblée Générale.

Parmi ces militant-es, certain-es sont touché-es doublement. On peut effectivement s’étonner de voir des lycéen-nes sanctionné-es en conseils de disciplines avant même que la justice ne se soit exprimée sur leur situation... Et s’interroger sur notre rôle d’éducateur-trice dans les établissements : doit-on être à leurs côté dans la lutte, les accompagner pour maintenir la sécurité ou éviter les altercations, rester neutres, condamner les actes que l’on désapprouve, voire dénoncer ceux qui se révéleraient illégaux ?

Renouvelé tous les trois mois, susceptible de devenir permanent, l’état d’urgence continue d’alimenter l’arsenal répressif du gouvernement, luttant aveuglément et sans discernement aussi bien contre le terrorisme que contre l’opposition politique, dans une dérive sécuritaire et autoritaire bien prévisible. Personne ne semble s’inquiéter du détournement de son objectif initial, objectif dont il devient d’ailleurs urgent de débattre : peut-on réellement lutter contre le terrorisme à coups de gardes-à-vue, de perquisitions, d’assignations à résidence, d’une présence policière et militaire sans cesse accrue, de « tests de radicalisation » (y compris à l’école, comme il l’a été proposé cet été), de déclarations de guerre ? N’est-on pas plutôt dans la recherche d’un « sentiment de sécurité » ? Rechercher une réelle sécurité est-il possible ? La succession d’attaques à travers le monde, leur fréquence tendent à prouver le contraire. Et en termes de « sentiment de sécurité », vue la psychose ambiante, on est loin du compte. De là à affirmer que c’est bien pratique pour prolonger l’état d’urgence...

Sud éducation Hauts-de-Seine