Campagne électorale et nouvelle école capitaliste

dimanche 22 janvier 2012

Les réformes qui se succèdent et qui frappent l’éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, ont en commun de s’inscrire dans un projet capitaliste cohérent relayé un peu partout dans le monde par des élites technocratiques et néolibérales qui ont pris possession des états. Il s’agit tout à la fois de réduire les coûts de fonctionnement de l’école, d’intensifier le travail des salariés de l’éducation en standardisant leur activité et en les individualisant par la manipulation et la contrainte managériale. L’école devient ainsi une gigantesque fabrique de « compétences », ajustées aux attentes d’entreprises avides de consommateurs hétéronomes et de salariés aux personnalités fluides, flexibles, réactifs, techniquement performants et dénués de la culture et de l’esprit critique qui peuvent contrarier les dispositifs de mise en concurrence et d’asservissement du monde du travail. Le monde de l’école s’intègre ainsi à la logique actuelle du capital en défaisant ce qui fait obstacle à la course au profit et à l’hégémonie de l’idéologie qui la naturalise : les principes du service public, l’organisation collective des personnels de l’éducation, les garanties statutaires, la maîtrise du métier d’enseignant et l’autonomie que celle-ci procure, les contenus disciplinaires, les dispositifs permettant aux classes populaires d’accéder à la culture légitime, etc.

Sous Sarkozy, ce triple processus de compression des coûts, de mise au pas des travailleurs de l’éducation nationale et d’appauvrissement de la formation des jeunes scolarisés, a connu une évidente accélération.

L’UMP pour des filières « populaires »

Sans surprise, le programme de l’U.M.P. prévoit de poursuivre les suppressions de postes, d’approfondir l’autonomie des établissements – c’est-à-dire du pouvoir des chefs d’établissements —, de liquider le statut des enseignant-e-s du secondaire tel qu’il est défini par les ordonnances de 1950 selon lequel les enseignant-e-s des collèges et des lycées doivent 15 à 18 heures de cours par semaine.

En revanche, le programme de l’U.M.P. se montre tristement novateur en démantelant de manière méthodique les dispositifs qui, historiquement, ont permis d’atténuer les inégalités sociales à l’école tout en préparant la constitution de filières dominées où seront précocement et massivement relégués les enfants des classes populaires. Ainsi, le projet de développement des « jardins d’éveil », une structure payante qui se substitue déjà à la scolarisation gratuite dès 2 ans en maternelle, ne peut que pénaliser les apprentissages des enfants d’origine populaire, les conditions d’apprentissage pour ces enfants ayant été déjà violemment détériorées par l’alourdissement des effectifs dans les classes de l’école primaire et par la suppression des structures de soutien telles que les RASED. Dans cette perspective, la création des classes « métiers-études » au collège destinées aux élèves qui souhaiteraient « axer une partie de leur enseignement sur le monde professionnel, la découverte des métiers et les savoir-faire techniques » aura évidemment pour effet d’empêcher les enfants des classes populaires précocement absorbés par le monde de l’entreprise, d’acquérir le capital culturel leur permettant d’accéder au lycée. Parallèlement l’U.M.P. prévoit la disparition de la carte scolaire et, certains de ses dirigeants, avancent l’idée d’établissement scolaire par classe permettant de regrouper les enfants par classe et non par secteur. En pratique, cette « innovation » augmenterait les difficultés des élèves les moins favorisés qui devront faire face à une nouvelle rupture de scolarité en fin de 5e. Se dessinent ainsi clairement la mise en place d’une pré orientation dès la 4e vers les classes métiers études et le rétablissement des filières parallèles dans le premier cycle du secondaire qui avaient été supprimées en 1975.

Pas d’alternative électorale pour l’école publique ?

Depuis la rentrée 2011 le débat public — celui des médias — sur l’école se focalise sur les 60 000 postes supprimés depuis 2007. Le candidat du Parti socialiste dit vouloir recréer ces postes et le pouvoir en place l’interroge sur le coût de l’opération. La nature réelle de ces créations est changeante à chacune des interventions du candidat Hollande et le sens de la question scolaire disparaît ainsi sous le chiffrage des promesses de campagne électorale. En définitive, les emplois précaires dits « emplois d’avenir » prévus par le projet socialiste pourraient bien constituer une partie non négligeable des 60 000 postes promis…

Coordonné par Bruno Julliard qui n’hésite pas à citer les travaux de l’institut Montaigne, le projet socialiste pour l’école reste cependant un programme d’inspiration libérale. Des experts, liés notamment à l’institut Terra Nova ont également été mis à contribution pour produire un ensemble de justifications théoriques permettant d’expliquer pourquoi le projet du P.S. s’appuie sur des thématiques voisines de celles utilisées par le Ministère actuel : « autonomie », « personnalisation », etc. Pour faire du « neuf », Bruno Julliard a donc privilégié le dialogue avec l’Unsa Éducation et le Sgen-CFDT, syndicats jugés les moins « conservateurs » et mieux disposés à appuyer ce qui se donne à voir comme une rupture avec « l’école traditionnelle ».

Le projet du P.S. n’a pas la brutalité de celui de l’U.M.P. — on dit vouloir négocier plutôt qu’imposer une partie des mesures —

mais un ensemble de propositions structurantes ont cependant une filiation évidente avec le néo-libéralisme ambiant

. Ainsi avec la renégociation du statut des enseignant-e-s il s’agit bien, comme dans le projet de l’U.M.P., d’imposer un temps de présence plus grand dans les établissements pour accomplir des tâches pédagogiques et/ou administratives – y compris, à terme, le remplacement des collègues absents ? - moyennant une bien hypothétique revalorisation salariale qui alimentera les corporatismes syndicaux. Sur la question décisive des moyens, le projet du P.S., bien qu’il ait été rédigé avant l’accélération de la crise des dettes souveraines en Europe, affirme vouloir simplement redéployer les moyens, notamment du secondaire vers l’école élémentaire.

Deux dispositifs sont envisagés dans cette perspective : réduire les effectifs des classes de zones « sensibles » et augmenter ceux des classes considérées comme favorisées ; quasiment supprimer les redoublements pour dégager des marges budgétaires [À noter : Le redoublement « coûterait » 2,5 milliards d’euros selon Martine Aubry permettant notamment de financer une partie des mesures envisagées (telle que le projet louable de rétablir une formation initiale)]. Ce deuxième dispositif, qui s’inscrit dans la continuité des politiques actuelles, vise très prosaïquement à accélérer les flux d’élèves qui traversent les différents cycles afin de réduire le « stock » d’élèves par établissement et, in fine, afin de réduire les postes. D’autres propositions fleurent bon la langue techno-pédago-managériale qui irrigue aujourd’hui les discours dominants : on veut ainsi casser « le carcan du groupe classe », réduire le nombre de matières au collège, favoriser les allers-retours des enseignant-e-s entre le CM2 et la 6e/5e et instituer la bivalence au collège en demandant au enseignant-e-s de prendre en charge deux matières. Le P.S. prévoit également d’allonger l’année scolaire de deux semaines l’été en contrepartie d’un raccourcissement des journées scolaires des élèves. Mise en perspective avec le projet d’imposer un temps de présence accru dans les établissements pour les enseignant-e-s, la refonte des temps et des rythmes des jeunes scolarisés n’est-elle pas le simple alibi d’une intensification du travail des salariés de l’éducation et d’une externalisation d’une partie des activités prises en charge par le service public aujourd’hui ? Enfin, le projet « socialiste » envisage d’approfondir l’autonomie budgétaire et la mise en concurrence des établissements.

En avril 2011 François Hollande indiquait sur France Inter que l’allocation d’étude pour les jeunes prévue dans le projet du PS devrait « se faire sous conditions de ressources mais avec une contrepartie (qui) pourrait se traduire par « un service à la collectivité », par exemple « sous forme de tutorat, d’accompagnement scolaire ». Cette inquiétante proposition consiste donc à créer une nouvelle couche de précarité dans l’éducation en contraignant des étudiants d’origine modeste à y travailler gratuitement.

La marche forcée vers le management libéral

Partout en Europe les néo-libéraux se saisissent des peurs propagées par la crise financière dont ils portent une large responsabilité pour précipiter la réalisation d’un vaste programme de transformation managériale des services publics et des administrations. En France, à quelques mois des élections présidentielles, le ministère tente d’imposer un mode d’évaluation managérial des personnels enseignant-e-s, applicable dès la rentrée 2012, après avoir mis en place en catimini un « Livret de compétences » pour les enseignant-e-s eux-mêmes  : [À noter  : officiellement, un portefeuille de compétences dématérialisé. Publié au Bulletin Officiel le BOEN nº 13 du 31 mars 2011, le point 3 de cette circulaire indique : « Ce portefeuille de compétences dématérialisé peut enregistrer les appréciations et conseils des inspecteurs pédagogiques territoriaux et des conseillers mobilité carrière. Il est mis en place dès l’année de stage. Il s’appuie sur le référentiel de compétences fixé par l’arrêté du 12 mai 2010. »]

Les gages que les tous les gouvernements européens ne cessent de donner aux marchés financiers – a fortiori lorsqu’ils sont directement pris en main par des élites technocratiques elles-mêmes issues du monde de la finance - ne laissent guère de doute sur l’inflexion à venir des programmes des partis dominants.

Pour les forces attachées à la promotion d’une école publique, laïque, égalitaire et émancipatrice, aux services publics comme biens communs arrachés au marché et plus généralement aux droits sociaux, il n’y a pas d’autre issue, au-delà des résultats électoraux, que d’organiser patiemment la mobilisation générale qui permettra de briser l’offensive des forces néolibérales avant que celles-ci ne nous détruisent.

Sud éducation Ille-et-Vilaine et Puy-de-Dôme