Campus des métiers et des qualifications Du collège à l’enseignement professionnel : l’école sous la coupe des entreprises

Sud éducation Créteil
samedi 28 novembre 2015

L’histoire du mouvement ouvrier nous apprend que l’émancipation sociale requiert un projet éducatif débarrassé de la tutelle patronale. Or, depuis les années 80, nous ne pouvons que constater un renforcement inquiétant de la mainmise des organisations patronales sur l’enseignement professionnel.
L’organisation de la voie professionnelle en campus des métiers et des qualifications, dernier avatar de la politique néo-libérale (loi d’orientation et de programmation du 9 juillet 2013) en matière d’enseignement professionnel, cristallise cette dérive. Voués au « redressement productif des territoires », les campus des métiers reposent sur un secteur d’activité spécifique articulé en partenariat avec des acteurs divers (lycées professionnels et polyvalents, CFA publics/privés en initiale et continue, établissements d’enseignement supérieur, laboratoires de recherche et entreprises). Cette restructuration de l’enseignement professionnel, aussi bien géographique, en fonction des impératifs économiques locaux, qu’architecturale, de la formation initiale à l’enseignement supérieur et la formation continue, s’inscrit dans un projet global de soumission de l’école aux intérêts des entreprises privées.
 
En amont, la réforme du collège qui accorde 20% d’autonomie à chaque établissement, restaure la possibilité d’une orientation précoce par le développement d’éventuels modules dédiés à la voie professionnelle prélevés sur les Enseignements Pratiques Interdisciplinaire (EPI) ou de l’accompagnement personnalisé.
Dans le même esprit, la circulaire de rentrée 2015 du secondaire préconise la mise en place d’un parcours individualisé d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel (PIOMEP) généralisé de la sixième à la terminale qui vise à « développer l’esprit d’entreprendre et l’ambition sociale », à diversifier « les parcours d’orientation des élèves » et les « formes de mixité des filières de formation et de métiers ». L’accent sur l’intérêt des parcours mixés, sous statut scolaire et apprentissage, entretient l’illusion d’une équivalence entre l’école et l’entreprise comme lieu d’apprentissage.

Le projet de campus des métiers et des qualifications (CMQ) Propulsions matériaux systèmes embarqués de Basse-Normandie, analysé en détail dans cet article, illustre parfaitement cette volonté de soumettre le projet éducatif aux objectifs des entreprises privées, le tout porté par un discours propagandiste quasi délirant sur une équation supposée entre l’intérêt général et celui des entreprises privées : « École et entreprise doivent toujours profiter de toutes les occasions de rencontres. Au travers de ces actions, une meilleure connaissance et reconnaissance du travail réalisé dans l’une et dans l’autre au service de la société et du développement humain sont visés. » [1]

École et entreprise : complémentarité ou assujettissement ?

Dans la logique néolibérale qui prévaut actuellement, l’école se doit d’être au service de l’entreprise et non l’inverse.

• Soumission décomplexée des contenus pédagogiques aux besoins des entreprises locales

Le CMQ de Basse Normandie prévoit la « coloration de certaines formations en fonction des attentes et débouchés des entreprises ». Le « procès de fabrication utilisé dans l’entreprise » doit être placé « au cœur des actions pédagogiques ». De même « le projet pédagogique » du campus consiste à « développer les parcours menant aux emplois du territoire normand ». L’adéquation de l’enseignement aux besoins et contraintes des entreprises du bassin d’emploi va jusqu’à leur consentir une implication « dans la certification des élèves et des étudiants (projets, épreuves d’examen, jury, visites d’entreprises, interventions dans des actions pédagogiques…). »

• Offensive idéologique entrepreneuriale

L’idéologie entrepreneuriale se doit d’imprégner les enseignements et les cerveaux par une « sensibilisation et promotion de l’esprit d’entrepreneuriat » via des actions type « classe dans l’entreprise » et de soutien à la « mise en place de mini-entreprises avec les associations Entreprendre pour apprendre ».

• Les personnels au service de l’entreprise

Par ailleurs, les personnels enseignants et Conseiller-res d’Orientation Psychologues seront régulièrement immergé-es dans les « divers milieux de travail », lors de « journées thématiques techniques ou scientifiques (…) de stage en entreprise, (…) afin d’être dans une meilleure connaissance des attentes et contraintes des uns et des autres et dans ce cadre de favoriser d’éventuelles passerelles professionnelles ». La « reconversion professionnelle des enseignants » fait également partie de l’arsenal des mesures envisagées pour une meilleure adaptation au tissu industriel local.

• Remise en question de la valeur nationale des diplômes

Le développement des CMQ menace l’autonomie et la liberté pédagogique des enseignant-es, le respect de programmes nationaux validés par des diplômes reconnus sur l’ensemble du territoire au profit de formations très spécialisées et d’un système de certifications sans lien avec les conventions collectives dont dépendent les grilles salariales.
 
Le lycée professionnel : quelle identité ?

Sous couvert de revalorisation de la voie professionnelle, le CMQ porte atteinte à l’enseignement professionnel public sous statut scolaire au profit de l’apprentissage et des formations maisons.

• « Mixage » des publics

Les filières sous statut scolaire sont vouées à se fondre dans un ensemble hétéroclite d’organismes de formation. Le mixage des publics (formation initiale, continue ou par apprentissage) et des parcours (1ère année de formation sous statut scolaire, 2ème et/ou 3ème année par apprentissage) est envisagé comme « un élément majeur pour l’amélioration de la motivation des jeunes en formation initiale » et une solution aux difficultés « de recrutement dans certaines sections ». Pourtant, le mélange de publics aux statuts et rythmes complètement différents dans la même unité d’apprentissage ne peut que provoquer des incompréhensions et des rivalités stériles que les enseignant-es auront à gérer tant bien que mal.

• Développement de l’apprentissage

Le développement de l’apprentissage impose aux jeunes issus des classes populaires un salariat précoce au détriment des formations généralistes qui garantissent un meilleur accès aux études supérieures et à l’emploi. L’échec récent des différents plans de relance de l’apprentissage révèlent les réticences des entreprises à consacrer du temps à la formation sauf possibilité de rentabiliser à court terme une main d’œuvre peu onéreuse et défiscalisée (Bâtiment, Hôtellerie-restauration, etc.).
 
Statut et conditions de travail des enseignant-es : quelles perspectives ?

• Dégradations des conditions de travail

Le « mixage des publics et des parcours de formation » ne peut que porter atteinte à la qualité de l’enseignement et aux conditions de travail des enseignant-es qui auront à gérer un public de plus en plus hétérogène de par leurs savoirs, parcours et statuts.

• Remise en question des statuts

Une nécessaire adaptation aux rythmes de formation de l’entreprise (PFME, apprentissage) entraînera une flexibilisation accrue et une augmentation du temps de travail matérialisée par l’annualisation. À terme, afin de permettre une gestion locale des ressources humaines en parfaite adéquation avec les besoins en formation, on peut craindre une régionalisation des personnels. Une « mise à disposition » (et/ou transferts des personnels de l’État à la Région) est d’ores et déjà prévue par l’acte III de la décentralisation.
 
Sud éducation combat avec force et conviction ces projets qui :

• instituent un déséquilibre de l’offre de formations dans chaque région ;
• délèguent la mainmise du pilotage de la formation professionnelle au patronat sans qu’il n’ait à en supporter le coût avec une mise à disposition des moyens publics matériel (infrastructures, plateaux techniques) et humain (personnels et enseignant-es de formation et de recherche) aux entreprises du bassin ;
• s’inscrivent dans le projet néo-libéral de détricotage des grilles de qualifications professionnelles au profit d’une capitalisation individuelle et « entrepreneuriale » des compétences avec, à terme, un risque d’homologation des modules professionnels privés ;
• menacent les statuts et conditions de travail des enseignant-es.

 
Nous nous opposons à tout projet de formation initiale qui réduise les adolescent-es et jeunes adultes à une fonction utilitariste au nom d’une adaptabilité mensongère à l’emploi (le chômage ne cesse d’augmenter). L’École, l’enseignement professionnel compris, doit demeurer un espace dédié aux savoirs et au développement de l’esprit critique dans le cadre d’un projet éducatif qui prime sur l’intérêt à court terme des entreprises privées.


[1Campus des métiers et des qualifications – Propulsions matériaux & systèmes embarqués