Célestin Freinet,

l’héritage pédagogique et syndical d’un « maître insurgé »
vendredi 11 novembre 2016

Il y a tout juste 50 ans, le 8 octobre 1966, disparaissait Célestin Freinet. Si dans l’imaginaire collectif son nom incarne la contestation des méthodes d’enseignement traditionnelles, on connaît moins la dimension syndicale et sociale de ses engagements. Elle est pourtant au cœur et à l’origine de sa pédagogie.

Une autre école... populaire et publique

L’héritage de Célestin Freinet est bien vivant et son projet éducatif et politique -non plus « développer, améliorer, réformer l’enseignement, [mais] le révolutionner »- reste toujours en chantier. Les pratiques d’expression libre et d’auto-organisation (le conseil) n’ont plus à démontrer leur potentiel (y compris auprès des enfants des milieux populaires, pour qui elles ont été pensées et pratiquées [1]), mais la révolution pédagogique et sociale peine à advenir et demeure cantonnée entre les murs de quelques classes…

Du maître insurgé au mouvement de l’École moderne

La réédition, dans la collection « N’Autre école », des textes de l’entre-deux-guerres de Célestin Freinet (Le Maître insurgé, écrits et éditoriaux, 1920-1939 [2]), met en lumière cet aspect trop oublié et pourtant d’une grande actualité : le nécessaire ancrage populaire et social de toute pédagogie émancipatrice. Ce n’est pas un hasard si c’est dans les revues syndicales et militantes de l’époque (L’École émancipée, Clarté) que Freinet appelle à mettre en cohérence les engagements militants et les pratiques pédagogiques, ne comprenant pas que « révolutionnaires hors de la classe, nous soyons d’autoritaires réactionnaires avec nos élèves ».

Une critique radicale et pragmatique de l’institution

Ce qui frappe en premier lieu sous sa plume, c’est la critique radicale de l’institution scolaire, de son fonctionnement et de ses finalités. « Fille et servante du capitalisme », écrit-il à propos de l’école de la IIIe République… sans pour autant la déserter, car il est convaincu que c’est en son sein, avec les institutrices et les instituteurs de base (les « éducateurs prolétariens », pour reprendre le titre de la revue du mouvement), avec les enfants du peuple et leurs parents, que doit se mener le combat.
Certes, la révolution ne viendra pas de l’école et Freinet dénonce « l’illusion pédagogique » de certains tenants de l’Éducation nouvelle, telle Maria Montessori qui reçoit les honneurs du régime fasciste de Mussolini… Mais Freinet condamne tout autant la « désillusion pédagogique », car il entend préparer la démocratie de demain dans l’école d’aujourd’hui et se refuse à attendre, dans sa classe, les bras croisés que le « Grand soir » advienne.

La haine de la pédagogie, une obsession de l’extrême droite

L’itinéraire de Freinet résonne aussi avec notre actualité par les combats qu’il a menés contre les forces réactionnaires. Dans l’entre-deux-guerres, la haine de l’égalité et de la démocratie vise en premier lieu celles et ceux qui veulent changer l’école... L’Action française de Charles Maurras prend pour cible « l’instituteur bolchévique » et ses méthodes pédagogiques, dans les mêmes termes que ceux employés aujourd’hui contre les pédagogues... Elle le pousse à la démission sans que l’administration ne prenne sa défense.
En 1936, c’est l’engagement aux côtés de militantes et militants espagnol-es du Front populaire. Dans son école de Vence, il accueille leurs enfants. Là encore, les combats de Célestin Freinet continuent de nous parler…
Pour celles et ceux qui ne se résignent pas à accepter l’ordre scolaire -et social- établi, cet héritage est précieux : il doit inspirer nos pratiques professionnelles et nos luttes.

Sud éducation Yvelines


[1voir Reuter Yves (dir.). Une école Freinet. Fonctionnements et effets d’une pédagogie alternative en milieu populaire, L’Harmattan, 2007.

[2Célestin FREINET, Le Maître insurgé, articles et éditoriaux, 1920-1939, édition établie par Catherine CHABRUN et Grégory CHAMBAT, collection N’Autre École, Libertalia, octobre 2016, 190 p., 10 €.