Collège : démolitions et ambitions

Sud éducation Lorraine
jeudi 9 janvier 2014

« Je ne veux pas de réforme qui vienne d’en haut […] Il faut donner aux professeur-es la possibilité de s’investir dans la relation avec les parents, l’innovation pédagogique, la coordination et la formation de jeunes collègues » [1]

Passons ces propositions de Peillon au crible de la politique menée depuis qu’il est au gouvernement :

- La relation avec les parents, par le biais de l’Espace Numérique de Travail, tend à nous contraindre à une disponibilité de tous les instants, certains chefs d’établissement ayant poussé le vice jusqu’à relever le nombre de connexions hebdomadaires des enseignant-es ! « Et l’employé-e du mois est... »
- Investir les professeur-es dans l’innovation pédagogique passe probablement aux yeux de M. Peillon par une formation continue rachitique qui ne propose plus que des « web conférences » ou des stages soumis à l’autorisation des chefs d’établissement et au rattrapage les heures de cours « perdues   ».
- La coordination serait-elle introduite par le Conseil école-Collège ou par le maintien du Conseil pédagogique dans lesquels siègent des enseignant-es bénévoles choisi-es par les chefs d’établissement ?
- Investir les professeur-es dans la formation de jeunes collègues...
À l’heure de la mise en place des Emplois d’Avenir Professeur et des modalités de tutorat qui les encadrent, cette proposition tient réellement de la provocation !

Ce que cache la réforme à venir du collège, c’est, pour les personnels, la refonte intégrale des statuts et missions, actuellement discutée dans le cadre des chantiers ministériels sur les métiers de l’éducation, et, pour les élèves, un parcours visant à valider des compétences professionnalisantes.
S’agissant des statuts, le but à peine voilé de nos gouvernants est la mise en place de la bi-disciplinarité et l’annualisation des services. Ceci se trouvera renforcé par une réforme annoncée, la tripartition du temps scolaire : un tronc commun, des enseignements complémentaires, des activités de renforcement.
De là à ce que les enseignements artistiques, l’EPS ou la technologie deviennent des disciplines « complémentaires » ou « périscolaires », il n’y a qu’un pas ! La tripartition du temps scolaire pourrait aussi être l’occasion de revoir à la hausse les maxima de service, sous prétexte par exemple qu’une heure « d’encadrement » d’activités de renforcement ne pourrait être comptée comme une heure de classe. Les chantiers sur les métiers de l’éducation envisagent d’ailleurs de remplacer la notion de « maxima » de service par celle de « référence »...
Pour ce qui est des missions, le cadre pédagogique est déjà profondément altéré par cette politique de validation de compétences, guidé par la remise en cause des diplômes nationaux voulue par le MEDEF. Par ailleurs, l’ajout permanent de missions extra-pédagogiques, qu’entérine la mise en place des IFIC [2], et la généralisation des tâches bénévoles ne relevant pas de notre fonction sont devenus absolument inacceptables et contribuent à un sentiment quotidien de déconsidération et à des situations récurrentes de souffrance au travail.

Mais la position de Sud éducation ne se limite pas à dénoncer les réformes, nous nous voulons également force de propositions et de revendications en affirmant notre attachement à un collège vraiment unique et émancipateur.

Quels enseignements au collège ?

À un « socle commun » réduit à quelques matières dites « fondamentales » et évalué à travers des « compétences », nous opposons un enseignement polytechnique pour tout-es favorisant la coopération plutôt que la compétition entre élèves.
Au sein d’une formation commune, il s’agit d’aller vers un caractère polytechnique du collège, ce qui passe par des productions concrètes. Ainsi les cours de technologie, arts plastiques et éducation musicale doivent permettre des temps importants de pratique ; le caractère expérimental des sciences doit être réaffirmé. Il faut s’opposer au remplacement des manipulations concrètes progressivement imposé sous couvert d’entrée dans « l’ère du numérique ».
Tout cela suppose la révision des programmes nationaux, mais une révision qui soit cette fois-ci concertée afin d’éviter des situations aberrantes telles que celle de la rentrée 2013 en Histoire-Géographie, les enseignants de 3ème ne sachant pas au bout d’un mois ce qu’ils devaient enseigner. Ces programmes nationaux ne doivent plus être la chasse gardée de l’Inspection et autres experts nommés par le pouvoir. Malheureusement, la création par Peillon du Haut Conseil de l’éducation où ne figure aucun-e représentant-e des personnels n’augure pas d’une prise de conscience ministérielle à ce sujet.

Quels moyens ?

Pour lutter contre le tri social, élaborer des projets, prendre en compte la diversité des élèves et prendre en charge au sein de la classe la difficulté scolaire, il faut limiter les effectifs par classe.
Sud éducation revendique des plafonds nationaux d’élèves par classe, norme indépassable de la maternelle à la terminale, qui soient abaissés dans l’éducation prioritaire et l’enseignement adapté. L’étude STAR (enquête effectuée dans le Tennessee depuis 1985 auprès de 11 000 élèves à propos de l’impact de la réduction des effectifs classes sur les résultats des élèves) démontre que la réduction du nombre d’enfants par classe n’a de réelle incidence qu’à partir de 20 élèves par classe. Au-delà, cela semble inefficace. à bon entendeur... De même, des dédoublements définis nationalement doivent être réintroduits dans les grilles horaires des élèves pour tout le second degré.
En dehors de la classe, Sud éducation revendique la définition d’un nombre maximum d’élèves par CPE et par personnel de vie scolaire (plafonds diminués en éducation prioritaire), une infirmerie ouverte sur tout le temps scolaire dans chaque établissement avec la présence d’au-moins un-e infirmier-e titulaire, un-e Assistant-e Social-e à temps plein dans chaque établissement, et des COP en nombre suffisant pour assurer une présence régulière et reprendre en charge l’orientation des élèves de 3ème pour laquelle ils et elles sont bien plus qualifié-es que les professeurs principaux.
Pour que les établissements retrouvent une taille humaine et favorisent la mixité sociale, Sud éducation revendique des collèges de 400 élèves maximum et la réaffirmation d’une carte scolaire.
La différenciation de l’enseignement, nécessaire à la prise en charge des difficultés scolaires, ne peut se faire qu’avec des effectifs réduits ou des classes dédoublées. Remplacer cette possibilité par des groupes réduits et ponctuels de « soutien » ou « d’aide individualisée » ne fait que substituer à l’enseignement proprement dit une « remédiation » individuelle des dégâts que les effectifs surchargés ont eux-mêmes en partie générés.

Quelles conditions de travail ?

Selon deux études publiées en 2013 par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du Ministère de l’E.N, les enseignant-es du secondaire travaillent en moyenne plus de 41 heures, soit 1,5h de plus qu’en 2008 ! Au-delà des tâches de préparation et de gestion des cours, on nous impose un ensemble d’activités « annexes » dévoreuses de temps dont nous ne ferons pas ici la liste tant elles sont connues de tous. Il est temps d’exiger la définition des tâches à la charge des enseignant-es et de revendiquer une diminution du temps de travail, en refusant toute flexibilisation ou annualisation, et donc en défendant la définition du temps de service par des maxima hebdomadaires de service diminués. La réduction du nombre d’heures de cours pour les enseignant-es doit permettre de prendre en compte dans leur service des tâches aujourd’hui assurées gratuitement, et de dégager un temps de concertation et de travail en équipes pour l’ensemble des personnels sur leur temps de service.
Nous revendiquons aussi que les tâches supplémentaires et la pénibilité liée à certaines fonctions et certains postes de travail soient compensées par des réductions de service et non des indemnités ou des heures supplémentaires. Ainsi, en éducation prioritaire, nous revendiquons 1/9ème de minoration de services pour tous les personnels. Les professeurs principaux doivent aussi bénéficier d’une décharge de service (le temps de vie de classe devant être intégré dans leur service), ainsi que les enseignant-es accompagnant des stagiaires ou affecté-es sur plusieurs postes.
Ces revendications ne sont pas irréalistes, elles réclament une volonté politique de donner au collège son caractère « unique » dont on nous rebat les oreilles depuis 1975 sans chercher à le mettre en place. Toutefois, elles ne pourront voir le jour que si le rapport de force est en notre faveur, car ne nous leurrons pas, il faudra se battre.

Encore une fois, il y va de notre système scolaire et de notre statut. Il nous revient de porter ces propositions et revendications haut et fort, sur notre lieu de travail, dans la rue et par les luttes.


[1V. Peillon, entretien au Café Pédagogique du 29 août 2013

[2Indemnité pour fonctions d’intérêt collectif