Comment apprendre à nager à contre-courant ?

mardi 9 mai 2017

Rétrospective en vrac…
Lutte contre la loi travail, mouvement « touche pas à ma ZEP », lutte contre le manque de chauffage au Lycée de Suresnes, blocage de lycées, manif des personnels et des lycéen-nes, ensemble, manque de solidarité et/ou absence des personnels avec les élèves en lutte pour les mêmes objectifs, violences policières contre les élèves, élèves arrêté-es, personnels avec elles et eux au tribunal, syndicats silencieux, personnels hostiles, désarmé-es, AG des personnels solidaires. Dans la plupart des cas, il s’agit de luttes menées depuis les quartiers populaires, où enseigner est un défi en soi car apprendre y est un défi en soi, aux côtés de gens qui y habitent.
Espoirs, confusions, oscillations...

Personnels, des rôles contradictoires

Gardiens, gardiennes, défenseurs, défenseuses de ce qu’il reste de « l’École de Jules Ferry » : École destinée à former une masse de travailleur-euses qui sait lire, compter et écrire, dans le cadre de l’idéologie colonialiste et impérialiste, qui correspond aux nécessités du capitalisme naissant. Le cadre idéologique de l’École de Jules Ferry existe toujours et la société capitaliste actuelle n’a pas besoin de « têtes massivement formées ». Le rôle de l’École aujourd’hui : transmettre l’idéologie dominante et des savoirs formatés, visant à sélectionner dans l’intérêt du patronat (y compris à la maternelle sous forme de « discipline » ; contrôles…). Sauf, bien sûr, pour « l’élite » (Grandes écoles...). L’État veut une École qui se réduit quasi exclusivement à fournir un « kit » destiné aux chômeur-euses, précaires et à l’obscurcissement des esprits.

C’est dans ce cadre fondamentalement vicié qu’il s’agit d’apprendre à nos élèves, et ce depuis la maternelle, à nager à contre-courant. À savoir : défendre, faire vivre, développer ensemble ce savoir tronqué, déformé, miné par les intérêts de cette société basée sur le profit, œuvrer en vue d’armer nos élèves pour affronter la société, tenir debout, semer dans leur esprit les germes d’un futur égalitaire et démocratique.

Tâche compliquée, s’il en est. Exercer son métier d’enseignant-e, d’agent-e dans ce cadre présenté par les pouvoirs, de « gauche » et de droite, comme « normal » : l’inévitable sélection, les punitions, les contrôles, la hiérarchie, les savoirs saucissonnés vidés de leur contenus, l’habitude de l’humiliation.
ET, en même temps, déconstruire son propre rôle de formateur-trice et conciliateur-trice, de dispensateur-trice de drogue sociale que le pouvoir leur destine.
ET, en même temps, agir pour convaincre les élèves que dans l’immédiat il n’y a pas d’alternative à cette École. C’est pour cela qu’il faut la défendre contre les liquidations permanentes, contre le cours destructeur de l’État.

De quel côté de la barricade ?

Savoirs, comportements, respect, discipline, mérite …. sont prônés comme des « valeurs de base » socialement admises et exigées de la société actuelle. Or, l’écrasante majorité des élèves et des parents des classes populaires (ici on ne parle pas des lycées « d’élite » ou des écoles et collèges des centres villes) savent, sentent sur leur peau, de par leurs propres expériences de la vie, que c’est un mensonge et une mystification, qu’ils/elles vivent dans une société de barbarie et de violence croissante, policière, judiciaire et économique.
Ce qui fait que la transmission de ces valeurs à travers les programmes, les comportements, la discipline, la notation… sans réaction des personnels, les met, aux yeux des élèves et des parents, de l’autre côté de la barricade. Du mauvais côté, qui ne permet pas de lutter contre la « violence de l’école, violence à l’école » (y compris les violences contre le personnel, les bâtiments, les violences entre élèves…).
Pour prendre un exemple récent : si l’on reste les bras croisés quand la police, le bras armé de la République, tue, mutile, viole, comme pour Adama, Joachim et Théo, comment expliquer que régler un conflit entre élèves au couteau, ou à l’arme à feu est « illégitime » ?
Qui défend, quant au fond, l’École, la culture, le savoir ? Le conseil de discipline de l’élève « bloqueur » accusé-e d’avoir brisé une vitre ou les mouvements auto organisés des lycéen-nes et/ou des personnels, contre la loi scélérate « El Khomri » ou pour la défense des ZEP ?
Comment les personnels peuvent-ils vivre cette situation, qu’on peut qualifier, avec une toute légère exagération, de schizophrénique ? Être, à la fois, exécuteur-trice de la violence sociale à l’École ET lutter contre la violence de l’École, contre la violence à l’École ?

Alors que faire ?

Il ne s’agit pas de sous-estimer, encore moins de nier, les efforts des agent-es, des enseignant-es pour comprendre les inégalités, pour donner leurs valeurs aux savoirs, pour résister au racisme, à la sélection, pour donner la place et la valeur que méritent des parents d’élèves rejeté-es, isolé-es, méprisé-es par le système… même à travers des « petites » luttes, partielles.
Il s’agit de réfléchir à comment donner un contenu massif, universel à la résistance dispersée, isolée. Les douloureuses expériences ont montré que la résistance est canalisée, et ce d’une manière bureaucratique, idéologique dans des impasses, dont la plus douloureuse est que les grèves et les manifestations des personnels apparaissent comme corporatistes. C’est-à-dire étrangères à l’angoisse suffocante qu’éprouvent l’énorme majorité de nos élèves et leurs parents face à la violence sociale.
Il faut se rendre compte que dans la lutte, les élèves sont bien plus vulnérables que nous face à la répression (celle de l’administration en premier lieu) et que nous leur devons une solidarité sans failles (alors que nous ne pouvons nous attendre à être soutenu-es par eux systématiquement dans nos revendications et actions) donc égalité dans la lutte mais avec un devoir de solidarité supérieur côté prof. Il est plus difficile pour un-e élève de se mobiliser, aux vues des obstacles à combattre et à surmonter (inquiétude des parents, souci de leur avenir scolaire, pression de l’administration, répression de la police et la justice qui s’est durcie considérablement à leur égard...)
Les luttes communes des personnels et des élèves (El Khomri, ZEP, pour le chauffage …) où chacun-e (personnels, élèves, parents) garde sa place, tout en marchant ensemble, est la seule perspective vers la solution de l’équation : aider à former des têtes bien remplies et autonomes face à la barbarie qui s’annonce. à remplir notre tâche : apprendre et faire apprendre à nager à contre-courant.

Sud éducation Hauts-de-Seine