Construire la grève

dimanche 1er juillet 2012
mis à jour vendredi 5 octobre 2012

Texte voté au Vème congrès de la Fédération des syndicats SUD éducation, du 4 au 8 mai 2009 à Cherbourg.

Construire la grève pour imposer d’autres choix pour le travail, l’École et la société.

Redisons-le : la lutte des classes ça existe ; une preuve parmi d’autres, début janvier, Sarkozy traite d’irresponsables les grévistes qui luttent pour l’emploi ... et dans le même temps accorde une rallonge de 10 milliards d’euros aux banquiers, ceux-là même qui ont largement participé à la crise qu’ils veulent une nouvelle fois faire payer au monde du travail.

Depuis l’élection de Sarkozy à la présidence de la République, la politique de déréglementation sociale du travail s’est accélérée et avec elle le démantèlement des services publics.

Dans les entreprises : droit de grève, code du travail, contrat de travail avec licenciements facilités, remises en cause des
35 heures, suppressions massives d’emplois partout…

Contre nos droits sociaux et la fonction publique : assurance maladie, accès aux soins pour tous (franchises médicales, fermeture des hôpitaux), retraites… remise en cause de tous les services publics à travers la RGPP. Contre les libertés : test ADN, fichage dès 13 ans, flicage accru des chômeurs, expulsions massives des sans-papiers, pénalisation des plus jeunes, répression contre les militants, mise sous tutelle des médias…

Contre ces régressions, des luttes existent et il appartient à la Fédération SUD éducation et à ses syndicats de les renforcer et de travailler à leur convergence.

Uniquement dans les dernières semaines de 2008, on a vu de nombreuses grèves : Éducation nationale, SNCF, Poste, Audiovisuel, ANPE/ASSEDIC, INSEE, Caisses d’Épargne, Météo France, ONF, AFPA. Il y a aussi les grèves de travailleurs/ses Sans-Papiers qui se poursuivent en Ile-de- France et des mouvements locaux (commerce, industrie, nettoyage, etc …) pour l’emploi et les salaires se multiplient dans le secteur privé. Les mobilisations lycéennes de décembre
2008 ont arraché un premier recul à Darcos sur sa réforme des lycées.

Une responsabilité syndicale particulière

L’École, comme atelier de l’avenir du monde est sans cesse interrogée, plus particulièrement encore quand le présent et l’avenir inquiètent. Elle occupe donc une place particulière au sein du service public et se trouve en relation quotidienne avec une grande partie de la population. Son avenir ne peut donc pas concerner que ses seuls salariés.

Lorsque l’École publique est attaquée dans ses fondements - et c’est certainement aujourd’hui le cas - la responsabilité des syndicalistes est de participer à la constitution d’un large front de défense de la maternelle à l’Université et s’adressant à l’ensemble des personnels, des étudiants, des parents d’élèves, du mouvement associatif et des organisations syndicales. Cela passe par la multiplication d’initiatives de réunions locales pour rencontrer les personnels et les parents d’élèves et les étudiants.

Comme premier employeur du pays, l’Éducation nationale est au centre de la tourmente libérale et l’école publique est l’objet des attaques répétées de tous les réactionnaires : prévision de 80 000 suppressions de postes sur quatre ans, réforme rétrograde des programmes et mise en concurrence des écoles dans le premier degré, externalisation de la difficulté scolaire à tous les niveaux, suppression du BEP et réduction de la formation pour les élèves de Lycée professionnel, appauvrissement de l’enseignement et de la formation dans le cadre de la réforme des lycées, disparition de la formation professionnelle aux métiers de l’enseignement, fragilisation des statuts des personnels et pour tous de la maternelle à l’université : mise au pas, domination hiérarchique et division.

L’unité parce qu’on ne gagnera qu’ensemble. Patience

Face à cette entreprise de démolition, nous avons affirmé et écrit, notamment lors des élections professionnelles de décembre 2008, que sur la question de l’École, personne ne gagnera seul, pas même le syndicat majoritaire.

La question de l’unité reste donc déterminante pour le présent et l’avenir des luttes, comme l’ont montré les énormes manifestations du 29 janvier qui partout en France ont rassemblé les salariés de différents secteurs et de différentes organisations syndicales. "Ensemble, on est plus fort" reste une idée dominante pour nombre de salariés et nous ne connaissons pas de victoires déterminantes pour le mouvement syndical dans la division.

Une journée de grève et de manifestations ne sera jamais suffisante pour faire reculer le patronat et le gouvernement mais par son ampleur, une grève de 24h peut appeler la suite même s’il ne faut pas retomber dans la répétition des grèves de 24 heures, secteur professionnel par secteur professionnel, grèves qui lassent les plus motivés sans convaincre celles et ceux qui le sont moins. Il ne faudrait cependant pas croire qu’il y a un seul chemin et que seule la radicalité fait loi. Seuls ceux qui avancent font le chemin… et il est long.

Nous ne voulons pas nous complaire dans un syndicalisme de témoignage qui s’autoproclamerait détenteur de la vérité quand bien même les travailleurs continueraient de l’ignorer, ne partageraient pas ses mots d’ordre et ses revendications, ne s’approprieraient pas ses propositions d’actions. Il nous faut comprendre et analyser les évolutions de notre environnement économique, politique, social, culturel, écologique. Nous devons savoir distinguer les tendances lourdes de l’éphémère, les vagues de fond de l’écume de l’onde. Il nous faut comprendre et agir en conséquence, et décider d’une stratégie syndicale tenant compte des objectifs retenus et aussi de ce que nous sommes réellement, de nos forces et de nos capacités actuelles, encore très limitées par rapport à nos intentions.
Pour que l’idée de la grève générale interprofessionnelle devienne crédible pour un maximum de salariés, pour affronter ce gouvernement, sa politique et ses alliés, comme l’a défini le récent congrès de l’Union syndicale Solidaires, il est indispensable que chacun s’emploie à construire la grève là où il est, tout en favorisant les initiatives interprofessionnelles. Le travail des syndicats SUD éducation réside donc dans la construction patiente et résolue d’une grève de la maternelle à l’université, soutenue par la population et porteuse d’alter- natives pour les élèves, les étudiants et les personnels.

Une unité au service des luttes

Nous avons décidé à une très large majorité au Congrès fédéral de Clermont-Ferrand en 2006 de tenter de nous impliquer davantage dans les processus syndicaux unitaires locaux et plus encore nationaux dont nous étions tenus à l’écart depuis la création de la Fédération en 1998.

Trois ans plus tard, nous ne sommes plus dans la situation qui prévalait encore au moment du congrès de Clermont- Ferrand. Notre présence dans les luttes a certainement compté pour que peu à peu cesse cet ostracisme dont nous savions qu’il freinait notre intervention et notre développement. Ce constat ne suffit pas seul à valider une orientation mais acceptons là de voir un point positif.

Nous avons donc pu mettre en acte cette orientation fédérale et participer encore davantage à des collectifs syndicaux unitaires dans de nombreux départements et l’exercice n’est pas toujours d’une grande simplicité. La Fédération a également été présente dans plusieurs intersyndicales nationales fédérales ou de secteurs. Sommes-nous sortis de l’invisible ?

Certainement un peu. Aux dernières élections professionnelles enseignantes 28237 personnes ont voté pour une liste SUD éducation et certainement plus de 30 000 pour nos listes locales dont le nombre a augmenté surtout dans le premier degré. Tout cela constitue déjà un premier témoignage d’une activité syndicale plus visible et qui certainement augmente (pour rappel 24 855 voix en 2005, 22 857 en 2002). C’est aussi une possibilité pour SUD éducation de voir grossir ses syndicats.

À l’automne 2008, de nombreux syndicats SUD éducation se sont impliqués dans les deux actions nationales du
19 octobre (80 000 personnes à Paris) et la grève nationale du 20 novembre qui a fini par être inter catégorielle après avoir été annoncée comme ne concernant que le premier degré. Notre intervention fédérale dans les réunions unitaires (intersyndicales et Collectif "Un pays, une école, notre avenir") et notre travail dans les intersyndicales et collectifs unitaires départementaux a contribué à faire de cette grève une véritable grève inter catégorielle. Cette grève a été très suivie. Nous avons participé à des AG souvent importantes. Des syndicats SUD éducation ont été impliqués dans quelques reconductions. Des grèves ont été organisées lors de déplacements de Sarkozy ou Darcos. Des campagnes de désobéissance se sont développées dans le premier degré dans de nombreux départements. Le refus des évaluations CM2 a démarré à un bon niveau. La mobilisation contre Base élève se structure et s’étend. La grève reconductible de décembre dans le premier degré à Paris a été importante. Les grèves lycéennes ont ensuite prolongé l’élan de l’activité syndicale dans plusieurs départements jusqu’à la fin de l’année 2009.

La grève du 29 janvier a rassemblé plus de 2 000 000 de manifestants avec de nombreux appels à la grève unitaire dans les secteurs professionnels, y compris dans les entreprises privées. Avec une grosse mobilisation dans l’Éducation nationale, la question scolaire a tenu toute sa place dans les slogans des manifestations interprofessionnelles (c’est un détail important). Nous devons aussi profiter de ces moments pour faire connaître notre vision de la question scolaire aux camarades des autres syndicats de Solidaires et prendre des initiatives en ce sens.

Dans cette période de contestation de la politique du pouvoir, la répression policière s’est accrue contre les militants et particulièrement contre les plus jeunes. Il ne faut pas laisser installer un climat de stigmatisation voire de criminalisation de l’activité syndicale. C’est aussi une des tâches du moment que d’organiser la défense des camarades et la contestation unitaire de cette politique sécuritaire.

Au moment où nous terminons la rédaction de ce texte la grève gagne dans les universités depuis une semaine et plus lentement dans les IUFM : contre la casse du statut des enseignants chercheurs, contre la réforme des concours, contre l’attaque sans précédent portée à la formation professionnelle des enseignants, contre la casse des statuts et le développement de l’emploi précaire.

L’appel à manifestations le 19 février "de la maternelle au Doctorat" de la coordination nationale des universités repris par l’intersyndicale du supérieur… C’est pas si souvent…

Une nouvelle journée nationale de grève unitaire inter- professionnelle le 19 mars, tardive mais unitaire, si personne ne se dégonfle d’ici là.

Pour gagner contre ce gouvernement, même sur la seule question scolaire, nous sommes d’accord pour penser (et la Fédération l’a écrit dans les professions de foi des dernières élections) que nous ne gagnerons pas seuls. Porter la grève reconductible à un niveau interprofessionnel ne peut pas se faire sans des secteurs eux-mêmes déjà mobilisés dans la grève. Nous l’avons vu avec l’éducation nationale en avance par rapport aux autres secteurs en 2003. Notons que cette avance dans la mobilisation pour les retraites s’appuyait sur les mobilisations contre la décentralisation des TOS, contre la suppression des MI/SE et la mise au chômage des Emplois jeunes. Il faut donc un milieu hyper mobilisé et dans la grève pour envisager la grève interprofessionnelle.

Le travail des syndicats SUD éducation réside donc dans la construction résolue d’une grève de la maternelle à l’université soutenue par la population et porteuse d’alternatives pour les élèves, les étudiants et les personnels car si nous savons que la grève n’est qu’un moyen, elle reste un moyen qui, à l’échelle nationale et dans la durée, peut faire reculer ce gouvernement si elle va au bout de sa logique de blocage du fonctionnement institutionnel et/ou économique. Ce qui suppose notamment de se préparer à aller jusqu’au blocage des centres d’examens.

Un fonctionnement national au service d’une orientation fédérale

Quand nous sommes la cinquième fédération de l’éducation et que nous voulons peser pour davantage de combativité dans les appels intersyndicaux, dans la formulation des revendications et pour l’appel explicite à une construction de la grève reconductible, il faut nécessairement être modeste surtout si notre fonctionnement collectif actuel ne nous permet pas d’être présents dans de bonnes conditions à chacune des réunions unitaires. Il est certainement préférable de concentrer notre activité sur l’augmentation de la mobilisation des collègues. Cependant pour faire entendre dans les réunions nationales les exemples des départements les plus mobilisés, il faut davantage de remontées des syndicats sur l’état réel des luttes locales. Il faut un fonctionnement qui permette une présence informée et régulière de la Fédération dans les réunions unitaires nationales. Ce travail de collecte des informations, d’échanges avec les syndicats de la Fédération, de préparation, de réunions et de comptes rendus demande du temps et la concertation d’une équipe. Nous avons besoin de davantage de coordination et de davantage
de camarades impliqués dans des tâches nationales pour construire le saut qualitatif dont notre fonctionnement fédéral a besoin. Cela doit nous mener à une réflexion approfondie sur notre fonctionnement syndical réel, sur les besoins de formation des militants, sur les demandes des syndicats à la Fédération, sur la construction de ceux-ci.

Un fonctionnement fédéral n’est pas la seule construction d’un appareil logique de prises de décisions c’est aussi la mise en place pratique d’une orientation définie en congrès. Et c’est peut être d’abord cela. Ce n’est pas à l’orientation de rentrer dans un fonctionnement mais bien à ce dernier de servir cette orientation, de la faire connaître, de la développer, d’échanger avec les adhérents et les syndicats et les aider dans leurs interventions syndicales.

Documents joints

Constuire la grève - congrès Cherbourg - (...)
Constuire la grève - congrès Cherbourg - (...)