Contre la dette, contre l’austérité

samedi 4 août 2012
mis à jour jeudi 4 octobre 2012

Texte adopté au VIème Congrès Fédéral des syndicats SUD éducation du 21 au 25 mai 2012 à Montpellier

Contre la dette, contre l’austérité

1. Au moment où nous prenons position (janvier 2012), il est difficile d’anticiper sur ce que pourrait être la conjoncture sociopolitique à l’automne prochain. Cependant, compte-tenu de la situation présente, et en particulier de ce que l’on a pu déjà observer dans plusieurs pays européens, il est hautement envisageable que le gouvernement de l’époque (quel que soit le résultat des élections) tentera alors d’imposer de sévères mesures d’austérité. Il est donc possible (sinon certain) que nous nous dirigions vers un affrontement de grande ampleur. Nous devons donc nous y préparer. De cette très probable politique d’austérité nous connaissons déjà les grandes lignes. Les exemples étrangers abondent.
L’attaque gouvernementale sera menée sur deux fronts. Celui de la rigueur budgétaire entendue dans son sens large (les budgets de l’État, des collectivités territoriales, mais aussi celui de la sécurité sociale) avec d’une part une réduction des dépenses (gel voire diminution des traitements, pensions, ou allocations, coupe dans les effectifs de la fonction publique, abandon de services publics, suppression de transferts sociaux), et de l’autre une augmentation des prélèvements obligatoires (le plus souvent les impôts indirects, le taux de TVA étant particulièrement sollicité). Le second front sera celui des « réformes » dites structurelles visant à dégager des ressources supplémentaires (privatisations), à « fluidifier » le marché du travail (remise en cause des acquis du Droit du travail), et à « dégraisser » un État réduit à ses fonctions régaliennes grâce au transfert d’activités publiques au secteur privé (l’Éducation par exemple).
Il ne s’agit pas ici de faire des spéculations hasardeuses. Ces mesures ont été prises ailleurs, elles figurent dans les propositions du MEDEF ou d’organisations politiques et sont régulièrement évoquées dans la presse. Même l’observateur le moins rigoureux constatera qu’elles touchent principalement les salarié-e-s, les chômeur-euse-s, les retraité-e-s, les jeunes, les familles, bref un large éventail que par commodité on nommera ici les classes populaires.
La justification idéologique de cette politique est depuis longtemps portée par la vulgate néo-libérale diffusée par les médias : nous avons tous vécu au-dessus de nos moyens, nous devons résorber la dette dès aujourd’hui afin de ne pas la transmettre à nos enfants, il faut restaurer la compétitivité des entreprise permettant de retrouver une croissance suffisante pour éponger le solde de la dette... Ce discours moralisateur a pour seul objectif d’occulter la vraie question : est-il juste de faire supporter le règlement de la crise aux travailleur-euse-s, à ceux et celles qui l’ont été ou le seront, à leurs familles ? Puisqu’à ces questions l’idéologie dominante apporte une réponse culpabilisante, notre première tâche doit consister à déconstruire ce discours.

2.1 Car c’est peu de dire que cette crise n’est pas la nôtre. Elle n’est que le dernier avatar d’une contradiction d’un mode de production dont le développement exige un mouvement continu d’accumulation du capital alimenté par une pression constante exercée sur les salaires. De ce point de vue, au cours des quatre dernières décennies, le patronat des pays industrialisés a mené une offensive particulièrement violente contre les travailleur-se-s. D’une part, il lui fallait remettre en cause un rapport de forces issu de l’après-guerre qui avait permis aux salariés de gagner certains acquis sociaux. D’autre part, il s’agissait de modifier la distribution des gains de productivité afin d’augmenter la part des profits et de réduire celle des revenus du travail. Force est de reconnaître que, sur ces deux plans, son attaque a été un succès. A force de restructurations, d’externalisations, de délocalisations d’une partie de la production, d’une précarisation croissante des emplois ou de transferts de fractions de la main d’œuvre vers des sous-traitants versant de faibles rémunérations, la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a baissé, même si, dans certains pays, le maquillage de vrais revenus du capital en prétendus salaires a contribué à fausser les statistiques. Une progression plus lente des revenus du travail menaçait alors de brider la demande dans une économie où la production de masse doit rencontrer une consommation de masse, attisée par la publicité. La réponse apportée à cette contradiction a été le développement du crédit à la consommation et en particulier des prêts immobiliers qui, en générant dans plusieurs pays une inflation des prix à la construction, a créé les conditions d’une bulle immobilière spéculative prête à éclater au premier retournement de conjoncture. L’affaire des subprimes a représenté le premier acte de cette crise mondiale du crédit. Le reste a suivi.
On ne saurait tenir les classes populaires pour responsables de cette situation.

2.2 Cette crise est ensuite celle d’un système bancaire qui a fait de la maximisation des profits et non du financement de l’économie le but premier de ses activités. En transformant les prêts consentis en titres vendus et revendus sur des marchés spéculatifs (la titrisation), en utilisant les dépôts des particuliers pour des opérations risquées, en inventant des produits financiers complexes et fragiles, les banques ont créé les conditions d’une double crise bancaire. D’une part, crise du capital puisque leurs capitaux propres ne leur permettaient pas de faire face au retournement de situation. D’autre part, crise de liquidités, les banques se défiant les unes des autres et n’obtenant pas les moyens de se refinancer entre elles. La menace d’une faillite générale du système entraînant le monde dans une dépression a provoqué l’intervention des États pour recapitaliser les banques, garantir leurs emprunts, et prendre en charge leurs titres toxiques. Pour financer ces opérations de dernier recours, les États ont emprunté à leur tour aux marchés, transformant ainsi ce qui était des dettes privées en une dette publique.
On ne saurait tenir les classes populaires pour responsables de cette situation.

2.3 Cette crise est aussi celle d’un système financier dont les agents (fonds de placement, compagnies d’assurance, fonds de pension, hedge funds...) ont multiplié les instruments les plus sophistiqués afin de contourner les réglementations, échapper à l’impôt, et se livrer impunément aux opérations spéculatives les plus osées pour le plus grand bénéfice de leurs actionnaires. Lorsque les États ont vu s’envoler leur niveau d’endettement, ces « investisseurs » ont pris appui sur les avis d’agences de notation complices pour exiger des taux de rétribution de plus en plus élevés et opérer en toute légalité l’un des plus gigantesques hold-ups de ce début de siècle : le transfert à leur profit d’une part croissante du produit de l’impôt sous forme de règlement d’intérêts chaque jour plus exorbitants.
On ne saurait tenir les classes populaires pour responsables de cette situation.

2.4 Cette crise est enfin celle provoquée par les divers gouvernements qui ont créé les conditions de l’envol de la spéculation en supprimant toute entrave aux mouvements internationaux de capitaux et mené des politiques fiscales de classe en réduisant les prélèvements sur les hauts revenus, sur ceux de la propriété du capital, et sur les bénéfices des sociétés. En poussant ainsi à la roue de la financiarisation, ils ont permis ainsi à une minorité doublement gagnante de dégager l’épargne nécessaire pour multiplier les placements, recevoir de nouveaux revenus et enrichir son patrimoine, comme l’a montré le rapport sur les inégalités publié par la très conservatrice OCDE le 5 décembre 2011. Dans cette affaire, la palme revient sans conteste aux gouvernements européens qui, en interdisant aux États d’emprunter à la BCE, les ont contraints à devenir dépendants des marchés financiers.
On ne saurait tenir les classes populaires pour responsables de cette situation.

2.5 Les crises du crédit, des banques, du système financier et des politiques néolibérales ne sont que les différents développements d’une même crise systémique : celle d’une organisation socio-économique au fonctionnement structurellement chaotique. La crise du crédit a généré celle de banques vulnérabilisées par leur engagement dans un système financier spéculatif et entraîné à leur tour les États dans une crise réelle de l’endettement public, devenue prétexte pour faire supporter aux classes populaires le règlement des arriérés.
On ne saurait tenir les classes populaires pour responsables de cette situation.

2.6 La résolution de la crise de la dette publique se fera nécessairement sur la base d’un rapport de forces. Ou bien la classe dirigeante réussira à imposer sa lecture de la crise et les solutions qui l’accompagnent, ou bien le mouvement social parviendra à la faire reculer. Il n’y a pas d’autre possibilité.

3 Dans ce contexte, quelles revendications doit porter Sud Éducation ?
3.1 L’annulation de la dette publique. Sur ce terrain, nous avons intérêt à construire le front le plus large possible. Nous savons que dans la conscience d’une grande partie de la population, on répugne à l’idée de ne pas payer les dettes contractées. Nous devons donc à la fois déconstruire le discours néolibéral et expliquer en quoi la dette souveraine est illégitime. « Dans cette perspective nous ne pouvons pas exclure a priori de travailler dans ce front large avec ceux qui voudraient distinguer une partie légitime de la dette et une partie illégitime, à condition que cela ne masque pas les bonnes questions et que cela permette de délégitimer globalement la dette en tant que conséquence et moyen de la soumission des populations au capitalisme.

3.2 La socialisation de toutes les banques et les sociétés de crédit. On sait l’importance des choix et modes de financement en matière d’investissements. On ne peut les laisser soumis aux impératifs de rentabilité. Nous devons donc porter cette revendication déjà avancée par Solidaires en insistant sur la distinction entre nationalisation (où les décisions sont prises par l’État) et socialisation (où les décisions sont effectuées sous contrôle populaire).

3.3 Une augmentation générale des salaires et prestations sociales. Puisque la crise trouve son origine dans un partage structurellement inégalitaire des revenus, l’une des premières revendications immédiates à défendre est de relever significativement le niveau des rémunérations (salaires, pensions, allocations). Cela permettrait à la fois de réduire les inégalités et d’enrayer la hausse du chômage. Cette augmentation devra être uniforme et son niveau sera déterminé au moment du congrès.

3.3bis Une diminution générale du temps de travail. Nous revendiquons un temps de travail légal maximum de 32 heures, sans perte de salaire ni flexibilité. Travailler moins pour travailler tous devient une nécessité alors que le chômage augmente. Dans le même esprit, il faut revenir sur les contre réformes des retraites : retraite à taux plein à 60 ans avec 37,5 annuités de cotisations.

3.4 Une autre politique fiscale. Elle devrait avoir pour objectifs de réduire l’imposition sur la consommation (en particulier la TVA) et d’augmenter celle sur les hauts revenus (en particulier ceux du capital) – ce qui suppose notamment de renforcer drastiquement la progressivité de l’impôt –, sur le patrimoine et sur la transmission du patrimoine. Cela ne peut être efficace sans que les moyens soient mis en œuvre pour lutter véritablement contre la fraude fiscale.

3.5 Le droit à l’emploi stable et au revenu. Il s’agit de ne rien céder sur la question du temps de travail. La réduction du temps de travail reste un instrument indispensable de lutte contre le chômage et pour l’amélioration des conditions de vie et de travail de tou-te-s. De même, non seulement il faut résister aux attaques à venir contre le droit du travail, mais nous devons imposer des droits nouveaux et notamment l’abolition des licenciement et la création d’un statut du salarié – applicable à tous et toutes et financé par un fonds patronal mutualisé – pour garantir le maintien du salaire et les formations, et garantir à tou-te-s un revenu socialisé à partir de l’âge de la fin de la scolarité obligatoire. Le droit à l’emploi stable passe aussi par la création d’emplois publics, l’arrêt du recrutement de précaires et la titularisation immédiate de tou-te-s les précaires, sans condition de concours ni de nationalité.

3.6 La défense du service public et en particulier celui de l’Éducation. L’un des axes prioritaires des plans d’austérité sera de s’en prendre aux dépenses de fonctionnement et d’investissement des administrations publiques. Le non remplacement des fonctionnaires partant à la retraite montrera assez vite ses limites. Une solution plus radicale déjà évoquée dans la presse néolibérale serait le transfert de l’Éducation nationale au secteur privé. Il commencerait par l’enseignement professionnel convoité officiellement par le patronat. La défense du service public est donc plus que jamais à l’ordre du jour. Ceci ne signifie pas qu’il faille s’en tenir à la simple défense de l’existant. Car la question des services publics n’est pas seulement budgétaire. Dans le domaine scolaire par exemple, si nous devons refuser une logique comptable faisant de la réduction des coûts le premier critère de gestion, si nous devons lui opposer une autre logique dont la priorité serait la satisfaction des besoins collectifs, nous ne devons pas renoncer à remettre en cause une école inégalitaire sur le plan social et discriminatoire sur le plan du genre. Nous devons livrer deux batailles parallèles : pour le maintien du service public mais aussi pour une autre école. Bien entendu cette position doit être élargie à l’ensemble des services publics. L’extension de leurs domaines et leur accès gratuit doit être une revendication prioritaire.

4. On ne saurait cependant s’en tenir à ces revendications immédiates. Si l’on peut trouver un seul avantage à la crise, c’est qu’elle met en évidence (une fois de plus et à quel prix) les contradictions d’une organisation socioéconomique que ses idéologues présentaient encore il y a peu comme la plus stable et la plus fiable possible. Si, comme celles qui l’ont précédée, son dépassement se fait sur la base d’un nouveau rapport de forces entre travail et capital, celui-ci dépendra donc à la fois de l’affrontement central qui se profile et de l’issue des multiples luttes qui, dans tous les secteurs, opposent salarié-e-s et patronat sur l’emploi, les conditions de travail ou les rémunérations. Partout où il le peut, Sud Éducation doit être présent aux côtés de ceux et celles qui se battent, en apportant un soutien militant, financier, et en diffusant l’information. Dans notre champ professionnel des collègues ne comprennent pas toujours cette position et n’établissent pas nécessairement le lien entre ce qui se passe dans l’École (voire dans la fonction publique) et les enjeux sociaux des conflits dans les autres branches d’activités. Nous avons à mener ce travail d’explication au moyen de notre presse. Sud Éducation se présente comme un syndicat de transformation sociale, il est de sa responsabilité de montrer que les questions scolaires ne peuvent être résolues dans le seul espace de l’École. Ce discours que, par corporatisme, la plupart des autres syndicats ne tiennent pas, nous avons à le porter. Mettre en évidence la relation essentielle entre ce qui se passe dans notre secteur et l’organisation sociale dans son ensemble peut, aux yeux de beaucoup, apparaître comme une opération idéologique. La démonstration de ce lien est pourtant plus que jamais nécessaire si nous ne voulons pas aller de reculs en défaites. Dans l’Éducation nationale, Sud est l’une des rares organisations à pouvoir le faire, cela doit donc être une priorité.

5. La crise est celle du système. Pour nous il ne s’agit donc pas seulement de dénoncer une idéologie (le néolibéralisme), la politique qui s’en inspire (les déréglementations), ou une forme illusoire de régulation qu’elle prône (le marché), mais un mode de production, de répartition, et de consommation : le capitalisme. Tant que celui-ci s’imposera, nous n’éviterons pas le retour des crises. Sud Éducation doit s’inscrire dans un combat général pour que, des luttes, sorte une alternative sociale, économique, politique et écologique dont l’essentiel reste à inventer. Ce sera long et difficile. Mais il n’y a pas d’autre solution.
Le congrès acte la nécessité d’une campagne fédérale contre les politiques d’austérité, et d’un matériel fédéral support de cette campagne. Ce matériel suivra les axes suivants : analyser les causes de la crise, montrer que les salariés n’en sont pas responsables, que les vrais coupables sont le capitalisme et les gouvernements à son service, présenter les revendications scolaires et sociales de Sud Éducation, ainsi que celles de Solidaires. Ce matériel devra lier les questions scolaires et les questions plus générales, et aussi articuler les questions/revendications immédiates avec la perspective d’une transformation sociale d’ensemble nécessaire pour dépasser le capitalisme.
A cette fin, le congrès mandate une commission « contre l’austérité » chargée d’élaborer ce matériel et de le proposer au CF de Septembre 2012 qui devra acter également les modalités pratiques de cette campagne.

Documents joints

Contre la dette - congrès Montpellier - (...)
Contre la dette - congrès Montpellier - (...)