Convergences, divergences des féminismes

Sud éducation Créteil et Nord-Pas-de-Calais
jeudi 19 mars 2015

Être féministe, c’est lutter pour l’émancipation des femmes. Cette exigence d’émancipation des femmes par elles-mêmes est le dénominateur commun de tous les mouvements féministes. Au-delà de cette unité, le féminisme est petit à petit devenu pluriel, par la diversification des enjeux auxquels il s’est attaqué, par la pluralité des actrices qui s’en sont saisies.

Dans l’effervescence politique des années 1960-70, apparaît le militantisme lesbien, ou encore le black feminism. Ces courants posent des problématiques nouvelles et questionnent les stratégies des courants féministes « traditionnels » en soulignant le fait que l’on est construite de multiples facettes : femmes certes, mais aussi blanches ou noires, de classe moyenne ou populaire, hétéro ou homosexuelles. A cela, le courant queer a ajouté une réflexion sur le genre, une redéfinition des masculinités et des féminités pour échapper au schéma normatif hétéro-sexiste. Un nouvel enjeu, interne au mouvement féministe, est désormais de prendre acte des divergences que peuvent entraîner ces différents vécus, mais également de se retrouver sur des consensus.

Présentation des différents courants féministes

L’objet du stage féministe des 2 et 3 février 2015, qui a réuni plus de 150 stagiaires, était de s’y atteler, d’abord, par une journée de présentation de différents courants féministes par trois intervenantes, Danièle Kergoat, sociologue, Nacira Guénif-Souilamas, sociologue et anthropologue, et Ismahane Chouder fondatrice de Mamans Toutes Égales et présidente du Collectif de Féministes Pour l’Égalité. Les lignes qui suivent sont une présentation des différents courants évoqués, et non un résumé des interventions, qui demanderaient un développement plus long pour être rendues dans leur complexité. Nous vous renvoyons ici au compte rendu du stage.

Le féminisme matérialiste.
Les féministes matérialistes prennent la suite de Simone de Beauvoir et de son « on ne naît pas femme, on le devient », et récusent l’existence d’une « nature » féminine qui est une façon détournée d’enfermer les femmes dans des stéréotypes genrés produits par le système de domination patriarcale. Ces féministes présentent l’identité féminine comme une construction, qui découle de la culture et des pratiques sociales. Elles transposent le conflit qui oppose classe ouvrière et classe bourgeoise au niveau des sexes : la classe des hommes contre la classe des femmes, et veulent mettre ces luttes sur le même plan. Les féministes matérialistes ne veulent plus se contenter d’un féminisme réformiste. Elles visent des changements sociaux majeurs et remettent en cause la société de façon systémique.

Le courant queer.
Queer, mot anglais signifiant étrange, déviant, vient des communautés gays, trans qui se sont réappropriées ce terme, au départ injurieux. Ce féminisme se fonde non sur une conception binaire du genre mais sur ses déclinaisons multiples. Les activistes queer posent donc ce constat comme point de départ : l’expression du genre n’est qu’une performance, une mise en scène quotidienne, il n’est donc, la plupart du temps, que simple expression de la norme dominante et oppressante qui a été intériorisée et ainsi, abusivement naturalisée. Il faut le déconstruire pour, enfin, se le réapproprier. Ce qui est primordial, avant toutes choses, est la résistance aux normes de genre et la dénonciation de l’oppression et de la domination masculine. C’est l’avènement d’un féminisme sex positive (pro sexe en France) qui se bat pour le droit à l’expression.

Le féminisme post-colonial et son articulation avec l’antiracisme, dans la société et au sein de l’école.
L’émergence de mouvements féministes parmi les minorités racisées a mis en lumière des enjeux majeurs. Les pionnières sont notamment afro-américaines, fondatrices de ce qu’on a appelé le black feminism. Elles ont souligné le fait que les formes de domination s’articulaient ensemble : non seulement certaines femmes subissent différentes formes de domination (de genre, de « race », de classe), mais ces dominations influent les unes sur les autres. Angela Davis, dans Femmes, race et classe, a ainsi montré que, parce qu’elles étaient noires, les afro-américaines n’ont pas subi les mêmes formes de sexisme que les femmes WASP (« blanches, anglo-saxonnes, protestantes »). Le deuxième enjeu de réflexion induit par ces courants féministes issus des minorités est la notion d’inclusion, c’est-à-dire la critique faite à certains courants féministes blancs issus des classes moyennes de formuler un modèle de libération global et surplombant qui vaudrait pour toutes, sans considérer les différences de contexte et de cultures, sans considérer les femmes racisées comme pouvant être actrices, à leur façon, de leur libération.

Les présentations ont suscité des débats importants, notamment sur ce que signifie l’émancipation mais aussi sur les modalités d’accès à celle-ci.

Inégalités et discriminations sexistes et LGBTphobes dans l’Éducation, état des lieux et stratégies de lutte

La deuxième journée était consacrée à un état des lieux de la situation dans notre champ professionnel. La division sexuelle du travail se retrouve à plusieurs niveaux, dans les types de tâches d’abord (beaucoup plus de femmes agentes et d’hommes techniciens par exemple), mais également dans la hiérarchie (plus d’hommes dans les inspections, les rectorats, au ministère). On retrouve cette division sexuelle du travail également entre enseignement primaire, secondaire puis supérieur, avec au fur et à mesure de moins en moins de femmes. Enfin, on retrouve également cette division sexuelle dans la répartition des sexes par corps : le pourcentage de femmes dans le corps des agrégés est moins grand que dans l’ensemble de l’enseignement secondaire. La différence salariale induite par cette division sexuelle du travail est forte et, à cela, il faut ajouter une différence salariale dans le même emploi, liée, notamment, à la plus grande proportion de femmes ayant des carrières « interrompues » ou « ralenties » : congés maternités, temps partiel … ainsi qu’au phénomène de cooptation masculine. Cette matinée a également été l’occasion d’interroger un certain nombre de stéréotypes sur le métier d’enseignant-e, comme l’idée que la crise de l’école est due à sa féminisation et au manque d’autorité qui en découle, en questionnant la notion d’« autorité » et les clichés virilistes qui lui sont liés. Les différentes manières de lutter contre les discriminations ou les violences sexistes comme le harcèlement et contre les LGBT-phobies, qui touchent aussi bien les élèves que les personnels, ont également été abordées, ainsi que les réflexes sexistes et les stéréotypes de genre qui persistent dans la vie de notre syndicat.

Trois ateliers en petits groupes

Les femmes dans l’enseignement de l’histoire.
Les femmes sont très peu mentionnées en tant que telles et les termes des programmes ne sont pas féminisés. Dans les manuels scolaires, la place des femmes reste marginale et stéréotypée, elles sont évoquées en tant qu’exclues, qu’héroïnes ou encore traitées à part dans des dossiers complémentaires annexes, mais pas intégrées au cœur de la leçon. Cela tient notamment à la longue invisibilisation des femmes dans l’historiographie. Pourtant s’il est nécessaire d’introduire les femmes dans l’enseignement de l’histoire, ce n’est pas par obligation morale, mais par souci de vérité historique, pour rendre au plus juste la réalité d’une époque en prenant en compte tous ses acteurs, et toutes ses actrices !

Le genre en biologie.
Pendant longtemps, le sort fait aux personnes intersexuées a témoigné du poids dogmatique et normatif d’une division sexuée strictement binaire : assignation à un sexe entre 3 mois et 2 ans par des interventions chirurgicales, injonctions à se conformer à l’un ou l’autre sexe communément admis. Certains pays reconnaissent juridiquement l’existence d’un genre neutre. En biologie, la vision dogmatique qui présente une division binaire mâle/femelle est aujourd’hui remise en cause et il est plus juste de parler de continuum pour rendre compte des différents degrés de sexuation. Cet atelier a été l’occasion de débattre de la place des arguments biologiques dans les combats politiques, de l’utilisation des discours scientifiques face aux idéologies réactionnaires.

Pratiques de classe antisexistes.
Différentes thématiques ont été abordées : le corps, sous l’angle des activités physiques, de l’appropriation de l’espace et des normes sur l’apparence, mais aussi la répartition de la parole en classe et la nécessité de rendre les femmes visibles par le langage : féminiser les termes, partir d’objets d’étude où les femmes sont présentes.
 Pour plus d’informations, vous pouvez vous reporter au compte rendu du stage, aux fiches féministes et aux journaux produits par la commission « Droit des femmes » de Sud éducation.