De la pédagogie à l’Université, la situation et formation des Doctorants Contractuel-es Allocataires Chargé-es d’Enseignement (DCACE)

Sud éducation Vienne
mercredi 6 janvier 2016
mis à jour dimanche 10 janvier 2016

On n’en parle jamais et pourtant :
- ils-elles sont personnels universitaires au même titre que les autres contractuel-es (EC ou Biatoss) ;
- leur témoignage sur la question de la pédagogie universitaire, particulièrement privilégiée par l’Institution depuis une dizaine d’années, est riche d’enseignements. Dans le cadre de leur formation, ils-elles sont les premier-es à observer et à subir l’inefficacité et, partant, l’inutilité des méthodes censées les initier à l’enseignement supérieur.

Le contrat

Commençons par évoquer les termes juridiques du contrat d’un-e DCACE à l’Université de Poitiers, où nous avons observé les faits exposés dans cet article. Un-e doctorant contractuel-le devient DCACE, à sa demande, la deuxième année de son contrat en signant un avenant qui lui impose d’assurer, « dans le cadre d’une équipe pédagogique, un service d’enseignement égal à 64 h ETD » (art. 2 « Charges d’enseignement »). Sa rémunération brute globale passe de 1684,93 euros à 2024,70 euros (indexée sur l’évolution des rémunérations de la Fonction publique). Dans le contrat signé la première année, il-elle s’engage à accomplir « un service annuel exclusivement consacré aux activités de recherche liées à la préparation de son doctorat » (art. 4 du CDD). Il est également stipulé que l’établissement « propose » (art. 6) au doctorant une formation d’une durée minimale de 20 jours (correspondant à 90 h validées par l’École doctorale de rattachement).

Dans les faits, une formation spécifique, non précisée par les termes du contrat, est mise en place pour les DCACE. Celle-ci est assurée par le CPMEC (Centre de Préparation au Métier d’Enseignant-Chercheur) qui remplace, depuis le 1er septembre 2011, le CIES (Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur).

Lors de la réunion de rentrée des DCACE, en présence du directeur du CPMEC, il est exposé aux doctorants le volume horaire de cette formation spécifique, présentée comme obligatoire. Les doctorants doivent suivre 17 demi-journées la première année et 10 demi-journées la deuxième. Ces demi-journées sont censées valoir, selon les supports présentés par le CPMEC, pour 30 h du volet transversal de la formation doctorale. Une demi-journée correspondrait donc à 1h de formation-École doctorale. Or, ces demi-journées représentent plus d’une centaine d’heures et dépassent largement les 30 h d’équivalence annoncées.

On constate que les DCACE n’ayant pas choisi de suivre la formation CPMEC, validant 30 h de la formation transversale proposée par l’École doctorale, sont obligé-es, sur injonction du CPMEC, de la suivre malgré tout.

Donc, en résumé, un-e DCACE pris-e dans les mailles du CPMEC doit faire : 60 h de formation doctorale (le manque d’informations et de transparence conduit même les doctorants, dans la plupart des cas, à suivre les 90 h initiales prévues par les écoles doctorales) plus 27 demi-journées du CPMEC (concentrées sur les deux dernières années), plus 128 h ETD (concentrées également sur les deux dernières années).

Venons-en maintenant aux contenus pédagogiques du CPMEC.

La formation

La plupart des formateur-trices sont totalement déconnecté-es du milieu universitaire. Certain-es sont d’ancien-es universitaires qui ne sont pas allé-es dans une salle de cours depuis une vingtaine d’années et se sont reconverti-es en "médiateurs" ou "spécialistes en pédagogie". [1] Souvent, leurs méthodes "d’enseignement" appréhendées comme une forme de "coaching" viennent du milieu de l’entreprise. D’autres viennent d’horizons divers [2] que l’on pourrait considérer comme complémentaires mais qui, sur le terrain de la pédagogie, ne répondent ni aux besoins ni aux attentes des DCACE.

Les contenus sont superficiels. La notion d’interactivité est capitale. À ce titre, voici les champs d’expérimentations proposés :
- Jeux de théâtre pour se "mettre en situation" ou "prendre conscience" de son attitude envers les étudiant-es sur la base d’une caricature du public étudiant et d’une infantilisation des doctorants. Par exemple : un atelier intitulé "Prise de parole en public" (4 demi-journées), ayant lieu en novembre alors que les cours d’un-e doctorant contractuel-e commencent la deuxième semaine de septembre, propose un exercice consistant à se comporter "comme des étudiant-es de L1". Encouragé-es par le formateur, les doctorants doivent se lancer des boulettes de papier, ce qui est supposé perturber l’EC pendant qu’il-elle fait son cours, rôle joué par un-e doctorant. Dans le même esprit, un autre atelier intitulé « Comportements imprévus en cours » (2 demi-journées) vise à réfléchir aux comportements types à adopter face à des attitudes d’étudiant-es considérées comme irrecevables. L’exercice se déroule par binôme : un-e étudiant-e joue le rôle de l’étudiant-e turbulent-e pendant que le second joue celui du professeur. La situation est donnée par le-la formateur. Par exemple :"Machin", tu es un-e étudiant-e qui est en train d’envoyer un sms à ses copains/copines au lieu d’écouter le cours. "Truc", tu es le-la prof, quelle est ta "phrase choc" pour répondre à ce comportement ? Une fois l’improvisation terminée et la "phrase choc" déclamée, le-la formateur ainsi que les doctorants doivent juger la pertinence du propos du doctorant dans le rôle du professeur, le ton de sa voix et sa position dans l’espace. Alors que le-la formateur pose comme principe celui de la diversité des pratiques pédagogiques, les mises au point de fin de séance sont censées montrer LA façon, unique et efficace, de réagir.

- Gommettes et coloriage : l’aspect ludique doit prévaloir ; les sens doivent être mis en éveil… à ce titre, il faut développer des méthodes "visuelles". Soit ! Le large spectre des possibles est envisagé à travers l’utilisation de post-it agencés sous forme de pyramides, de QCM, de Power point (on recommande aux doctorants d’utiliser de la couleur, des photos, bref, de recourir à tout ce que les enseignant-es, dans certaines disciplines, interdisent, pour éviter, entre autres, "l’effet exposé" d’un-e collégien-e de 4ème). Le disciplinaire étant totalement évacué, ce sont des généralités oiseuses qui sont avancées. Les stages servent alors de défouloirs aux doctorants qui racontent un-e par un-e leur expérience ponctuelle. "Moi, en Droit je fais ça" et "Moi, en Sciences, les étudiant-es sont comme-ci", etc. Le-la formateur, totalement dépassé-e par les réalités de contenus et de terrain, ne répond pas de façon ciblée et constructive aux attentes des doctorants et utilise en boucle, sans aucune force démonstrative, les termes "interaction", "stratégie", "pédagogie ".

- Exercice d’autocritique : il est demandé constamment au doctorant de voir ce qui peut être amélioré dans son cours ; comme personne ne peut intervenir sur les fondements disciplinaires du cours (public varié, formateur « généraliste »), les seules remarques ont trait à l’attitude, au comportement, à la façon de regarder… Bref, on assiste à une joyeuse récréation sans aucune discussion de fond.

Nous serions curieu-ses de savoir quel coût représente cette formation. À une époque où les filières disciplinaires subissent de plein fouet des réductions drastiques de volume d’enseignement (rappelez-vous l’objectif -5%, voire plus), des fusions d’UE fourre-tout pour plusieurs diplômes, notre demande est plus que légitime.

Nos revendications

Les doctorants sont demandeurs-demandeuses et conscient-es de la nécessité d’être formé-e à l’enseignement supérieur mais ils-elles déplorent, dans le cadre actuel des formations CPMEC, le manque d’objectifs concrets, l’absence de vrais débats, d’approches diversifiées, d’échanges nourris et le fait de ne pas prendre en compte leurs spécificités disciplinaires. Que peut-on attendre en effet de modules comme "Évaluer les étudiant-es à l’Université" (2 demi-journées) ou "Aide à la préparation des enseignements" (2 demi-journées) sans aucun lien avec les contenus disciplinaires, comme s’il y avait une seule façon d’enseigner, valable pour toutes les disciplines

Dans ces conditions, des généralités sont formulées qui n’ont rien de spécifique à l’enseignement, encore moins supérieur ! Aucune place à la recherche n’est faite dans l’approche de l’enseignement, or l’une des spécificités de l’enseignement supérieur repose sur cette articulation entre enseignement et recherche.

- Un suivi personnalisé du DCACE serait souhaitable, par le biais d’un-e tuteur dont la mission d’encadrement serait prise en charge par l’Institution (12 h EQTD de référentiel pour le suivi de préparation des cours, présence à quelques cours du doctorant, élaboration des sujets, grille d’évaluation des examens, etc.).
- Tirer un meilleur parti des méthodes venant du théâtre ou de l’improvisation pour développer les qualités individuelles de chacun-e dans l’exercice de son métier. Il n’y a pas plus d’étudiant-e type (dont les caricatures hâtives et infondées -lancer de boulettes !- sont navrantes) que de professeur-e type aux formules-choc percutantes !
- La charge de travail demandée aux doctorants est trop importante pour les doctorants contractuel-es : 138 h de formation CPMEC présentées comme obligatoires + 2 stages de 3 jours (un par an) + 2 rapports de stage (un par an) + 90 h de formations doctorales + 64 h de TD/an pendant 2 ans, soient 128 h (+ préparation et correction des examens). Nous rappelons que leur contrat précise qu’ils-elles doivent essentiellement se consacrer à leur travail de thèse. À Sud, nous revendiquons un service horaire de 32 h équivalent TD pour tout doctorant (1/6 de celui d’un-e permanent enseignant-chercheur, MC ou PU), car une formation par la recherche à la recherche est bancale dès lors que la transmission des connaissances à un public de l’Enseignement supérieur n’est pas prise en compte. Enseigner à l’Université participe à la formation doctorale, donc doit être ouvert à tou-tes, DCACE ou pas. Il est en effet logique que chaque futur-e EC jouisse d’une formation à l’enseignement supérieur. En 2004, nous avions écrit une plate-forme revendicative pour les doctorants :http://www.sudeducation.org/Proposition-d-une-plate-forme.htm
- Il faudrait une validation, pour des doctorants ayant eu le Capes ou l’Agrégation, d’une partie de la formation.
- Et aussi une meilleure adaptation à l’emploi du temps d’un doctorant contractuel. Les journées se déroulent la plupart du temps sur 2 jours de 9 h à 17 h, or les DCACE peuvent avoir cours. Leur demander de rattraper leurs cours ajoute une charge supplémentaire.

Sud est favorable à une formation à la pédagogie universitaire répondant aux attentes et aux besoins des doctorants, sur la base, entre autres, d’une concertation avec les enseignant-es-chercheurs des différentes discipline

Sud éducation Vienne


[1Dominique Proudhon : son blog est en lien dans l’article : http://dominique-proudhon.reseau-consultant.fr/qui-suis-je/

[2- Roland Bernard : Comédien, metteur en scène : http://ed.u-strasbg.fr/formations/
- Pascaline Delalande : Ingénierie et conseil en formation : http://www.doyoubuzz.com/pascaline-delalande
- Richard Monvoisin : Docteur en didactiques des sciences : https://www.youtube.com/watch?v=VK1DmvEBwOQ
- Lesley Lepage : Ingénieur pédagogique http://www.univ-poitiers.fr/formation/la-qualite-de-la-formation/une-pedagogie-innovante/newsletter-pare/newsletter-pare-06-recrutement-d-un-ingenieur-pedagogique-930831.kjsp
- Compagnie Cano Lopez : Approche du langage théâtral à visée pédagogique