De quoi le conflit de Bellefontaine nous parle-t-il ?

Sud éducation Haute-Garonne
samedi 28 novembre 2015

Au cours de l’année 2014-2015, le collège Bellefontaine de Toulouse a été le théâtre d’un conflit social d’une rare ampleur syndicale, politique et médiatique. Il est probable que cet épisode marque durablement les esprits en Haute-Garonne et dans l’académie de Toulouse.

Personne n’aurait pu en effet imaginer, il y a 1 an, qu’une enseignante en vienne à se mettre en grève de la faim à la fin d’une année scolaire tumultueuse marquée par une grève de plus de 3 semaines, un dépôt de plainte, des sanctions collectives brutales et des rebondissements à n’en plus finir [1].
Les leçons et les lectures de ce long et éprouvant conflit restent nombreuses et ambivalentes. D’un point de vue de l’analyse syndicale, il fut un révélateur : celui de l’incurie du management et des misères de l’éducation prioritaire. Que nous révèle cette affaire sur les dynamiques en cours dans l’Éducation nationale ?

De la misère de l’éducation prioritaire

L’histoire du collège Bellefontaine est d’abord celle de la réforme de l’éducation prioritaire, censée s’appliquer à la rentrée 2015. À l’automne 2014, quand son élaboration déclenche des protestations partout en France dans les établissements qui sortent du dispositif, Bellefontaine se distingue. L’établissement a en effet été choisi pour « préfigurer » le dispositif « REP+ », pierre angulaire de la réforme. Or, depuis la fin de l’année scolaire précédente, les collègues ont dénoncé à tous les niveaux de l’administration l’insuffisance et l’inadéquation des moyens par rapport aux dispositifs prévus par la réforme. En outre, ils et elles soulignent l’iniquité d ’un système d’indemnités négligeant les personnels précaires. Le mouvement qui démarre fin novembre est donc porteur de revendications dépassant le collège : il parvient à mobiliser autour de lui les autres établissements de l’éducation prioritaire de Toulouse. Un conflit social majeur est en gestation.
Mais l’IA du 31 et le rectorat ont toujours tenu pour illégitimes les revendications de Bellefontaine. Murée dans ses certitudes comptables, l’administration oppose longtemps de méprisants refus. Reconnaissant à peine quelques problèmes d’adaptation et concédant des broutilles, au bout de 3 semaines de grève dure, le rectorat explique cyniquement partout que les moyens distribués à l’éducation prioritaire seront pris aux établissements « classiques ». Le collège en effet ne dispose-t-il pas du meilleur H/E de l’académie ? Il apparaît alors clairement que la réforme de l’éducation prioritaire, loin des effets d’annonce du ministère, n’est qu’un pâle réagencement de moyens dans un cadre austéritaire étroit.

De sa fonction de laboratoire institutionnel

De façon insidieuse, l’éducation prioritaire semble être devenue une éducation « particulière » pour un public socialement bien identifié, peu susceptible d’en contester le fondement politique. Le collège Bellefontaine ne fait pas exception. Il est, depuis plusieurs années, un véritable laboratoire de toutes les expérimentations institutionnelles : préfet des études, primes modulables, coordonnateurs-trices de niveaux, lettre de mission, postes spécifiques... Autant de pratiques dérogatoires, sortant souvent des cadres réglementaires, jamais évaluées de façon sérieuse, qui ont l’avantage de pouvoir être stoppées au gré des fluctuations de moyens.
S’il peut être propice à la mise en œuvre de dispositifs pertinents d’un point de vue pédagogique, ce cadre « spécifique » constitue surtout vitrine et tremplin à tous les ambitieux-ses et carriéristes de passage. D’ailleurs, lors du conflit, nos collègues grévistes majoritaires trouvèrent face à eux la coalition de ceux et celles qui, à différents titres, étaient préoccupé-es par des logiques ascensionnelles : enseignant-es aux intérêts individuels bien compris, principal aux dents longues, et même parents d’élèves utilisant leur fonction d’intermédiaire entre l’administration, les parents et les élus locaux pour servir leurs ambitions personnelles.

De l’autonomie comme outil hiérarchique de répression

L’autonomie des établissements est un maître-mot du discours politique actuel. Parée de toutes les vertus, elle est censée apporter souplesse et marge de manœuvre. Dans les faits, elle peut devenir le cadre de l’arbitraire du chef d’établissement. A Bellefontaine, en effet, le chef fut autonome dans la gestion du nouveau dispositif. Soucieux avant tout de ne pas faire de vagues, masquant ses incompétences par l’autoritarisme et la capacité à user de ses relations, il est rapidement dépassé par les événements durant la grève qu’il a largement contribué à déclencher et à faire durer par ses emportements et insultes. Incapable d’assumer une situation de conflit social et voyant ses plans de carrière mis à mal, son attitude sera alors marquée par un esprit de revanche à l’encontre des collègues. A la reprise du travail en janvier, loin de favoriser un « retour à la normale » il a déployé une grande brutalité. Autonome toujours, le principal s’adonne à un fichage des collègues en les répartissant en trois catégories : « meneurs/meneuses », « sous influence », « victimes ». Il baisse les notes administratives, multiplie les convocations vexatoires, les interpellations publiques, suspend arbitrairement des projets pédagogiques... ce harcèlement pousse à bout nos collègues.
Fut-il soutenu et encouragé en sous-main par sa propre hiérarchie ? Il est difficile de croire qu’il n’a pas reçu d’aide ou de consigne. Ainsi, même alertée du climat malsain par les syndicats, l’administration choisit de temporiser... laissant un chef d’établissement agir avec violence alors que la situation exigeait une intervention extérieure rapide.

D’une administration rectorale entre fermeté aveugle et incompétence

L’administration est largement responsable du pourrissement de la situation au collège. En faisant le choix de ne pas intervenir, ou alors de façon tardive et sur des modalités de médiation inadaptées, elle porte la responsabilité de la souffrance et de l’atteinte à l’intégrité morale des collègues. L’administration n’a jamais pris le moindre recul sur les productions et rapports du chef d’établissement, au contraire, ils lui ont servi d’unique grille de lecture. C’est ainsi qu’elle instrumentalise cette déplorable affaire de menace de mort, malgré le classement sans suite par le parquet. C’est en fonction d’informations tronquées, non vérifiées, sans entretien avec les intéressé-es que sont menées les procédures disciplinaires et de « mutation dans l’intérêt du service » à l’encontre de 5 collègues. Prétendant rétablir un fonctionnement normal et ayant admis les failles du CE tout en remettant sa mise à l’écart en septembre 2015, la rectrice impose qu’en compensation des enseignant-es soient aussi sanctionné-es. Curieuse conception de la justice, mais il est vrai que l’administration demeure juge et partie de bout en bout.
Ce comportement interroge. Faut-il y voir le biais idéologique d’une administration soumise à l’austérité, alliant réflexes de discipline verticale et nouveau management ? Ou incriminer le pouvoir arbitraire d’une nouvelle rectrice mise en difficulté ? Ou enfin les graves dysfonctionnements structurels d’une bureaucratie, lieu de tous les silences et de toutes les lâchetés ?
L’ensemble de ces facteurs a contribué à un cocktail explosif qui aboutit au mouvement du mois de juin/juillet pour obtenir l’annulation des sanctions. Se sentant acculée, une collègue décide même de se mettre en grève de la faim. Sous la pression, début juillet, l’administration finit par admettre des erreurs en cherchant a atténuer les effets des mesures sur lesquelles elle ne voulait pas revenir : dossiers administratifs vidés, négociations sur les postes, maintien de la gréviste de la faim... pourtant, deux de nos collègues restent muté-es contre leur gré. Leur tort fut d’avoir participé activement à un mouvement social.
A l’heure des premiers bilans le conflit de Bellefontaine nous a révélé le spectacle pathétique d’une administration en pleine déstructuration où les pires des décisions ont toujours été privilégiées, pour aboutir à un drame social et humain dont le collège peinera à se remettre.


[1pour un récit plus détaillé on se reportera au site de Sud éducation 31