Édito 65

mercredi 6 janvier 2016

La veille des régionales, Michel Noblecourt, éditorialiste du quotidien libéral, Le Monde, fustige un syndicat : « La CGT se radicalise et se marginalise ». Dans une déclaration de son Comité Confédéral National, celle-ci « refuse que l’expression revendicative et le mouvement social soient muselés.(…) Pas plus qu’il n’y a de trêve dans les attaques contre le monde du travail, il n’y aura de trêve dans l’action syndicale pour le progrès social ».

Pourquoi l’état d’urgence, instauré, suite aux attentats de Paris et de Saint-Denis, imposerait-il aux syndicats de renoncer à la lutte ? Le mouvement social devrait-il négocier une trêve parce que « nous sommes en guerre » ?

Dès le 14 novembre, L’Union syndicale Solidaires, à laquelle participe Sud éducation, a exprimé sa profonde tristesse et sa solidarité avec toutes les victimes des attentats. Solidaires a ensuite précisé que « Le mouvement syndical est un instrument de la démocratie et de la lutte collective pour une société d’égalité, de justice sociale et de paix. Notre combat contre tous les fascismes et pour la transformation sociale prend tout son sens après une telle horreur ». L’Union syndicale Solidaires « restera attentive aux évolutions de la situation et fera front avec l’ensemble des mouvements sociaux pour résister au piège de la terreur mais aussi restera vigilante à toute restriction des libertés publiques dans un contexte national et international qui n’a fait que s’aggraver depuis les attentats de janvier ».

« Résister au piège de la terreur », ou à ce que Michel Foucault appelait « la peur de la peur », consiste à ne pas accepter de signer, sans condition ni question, « le pacte de sécurité », proposé par l’État. Aujourd’hui, la population attend de l’État qu’il garantisse sa sécurité. Un tel État, dont la fonction est « sécuritaire », est tenu d’intervenir dans tous les cas où un événement singulier et exceptionnel vient trouer la trame de la vie quotidienne. Il y a du chômage, on crée des allocations ; il y a un raz-de-marée, on crée un fonds de solidarité... Mais, face à des attentats en série, d’une violence inouïe, on n’est plus dans l’ordre des accidents de la vie couverts par une société « assurentielle ». Ces événements, par leur brutalité, non seulement menacent et « insécurisent » la vie de toute la population mais aussi bouleversent le rapport des individus et des institutions qui les protègent. « Face aux terroristes, la loi n’est plus adaptée. Il faut des interventions dont le caractère exceptionnel, extra-légal, n’est pas perçu par la population comme un signe d’arbitraire ni d’excès de pouvoir, mais comme la marque d’une sollicitude du pouvoir ». « Désormais, la sécurité est au-dessus des lois. Le pouvoir a voulu montrer que l’arsenal juridique est incapable de protéger les citoyens », écrivait déjà Michel Foucault, en 1977 (à l’époque il s’agissait d’attentats commis par la Fraction Armée rouge). Rappelons que, lors d’une manifestation interdite, le philosophe avait été malmené par la police.

Cette sollicitude de l’État, ce « pacte de sécurité » s’étend également à l’école. Le renforcement des consignes de sécurité rassure éventuellement les parents mais crée « un climat anxiogène », selon certain-es enseignant-es. Ainsi, un directeur d’école des Hauts de seine aurait reçu, depuis les attentats, 150 pages de consignes diverses dont la dernière circulaire du 17 décembre. Or, quelques unes de ces mesures, comme la fiche de signalement de faits de violence et d’événements graves en milieu scolaire, proposée dans le Loiret, sont source d’amalgame et incitent à la délation. En effet, les personnels sont invités à surveiller les tenues vestimentaires des parents de leurs élèves, ou à ficher leurs collègues pour « grèves, blocages, manifestations, rassemblements ».

La fédération Sud éducation s’associe à l’appel « Oui aux libertés ! Non à l’état d’urgence ! ». Elle défend la liberté de manifester, de se réunir, de s’exprimer et de faire grève. Elle s’oppose à l’état d’urgence, à sa constitutionnalisation ou à sa prorogation ainsi qu’à la déchéance de nationalité.