Edito

mardi 6 septembre 2016

« Je n’ai jamais pensé qu’on était en face d’un mouvement puissant. Je n’ai pas senti une déferlante, avec une indication, pour moi très importante, les jeunes. Il y a eu des jeunes dans le mouvement, ils n’ y sont pas restés, on n’a pas eu de décrochage, de blocage de lycées, et ça change tout, la présence des jeunes ».
François Hollande a bien raison... au moins sur le dernier point de ses propos, recueillis par Gérard Davet et Francis Lhomme, et publiés dans Le Monde du 23/08/16.
Dès le début du mouvement contre la loi travail et tout son monde -le capitalisme, les banques, la consommation, le Medef et la police- il y avait beaucoup de jeunes dans la rue et même de très jeunes. Il y avait des collégien-es, lycéen-es et apprenti-es et aussi des chômeur-ses et des précaires. Des organisations de jeunesse ont rejoint l’intersyndicale nationale.
Mais la question à se poser, et qu’il préfère éluder, est « pourquoi les jeunes ne sont-ils/elles pas resté-es ? ».
Une des réponses, c’est qu’ils/elles ont été, dés le début, la cible de violences policières. Ils/elles ont été gazé-es aux lacrymos, malmené-es, « plaqué-es plié-es » et violemment interpellé-es. Les médias ont diffusé en boucle « les violences » -évidemment, celles des « casseurs »- jamais celles des forces de l’ordre ! Les jeunes ont été criminalisé-es, arrêté-es, placé-es en garde à vue, fiché-es. Ceux et celles qui avaient « séché » les cours pour manifester ont été sanctionné-es, d’abord, par l’institution scolaire (conseils de discipline, exclusions, renvois de l’internat, etc.), ensuite, par l’institution judiciaire. C’est la double peine ! Comme pour ce lycéen mis en garde à vue, la veille des épreuves du baccalauréat.
Pourtant, l’année scolaire 2016, reste un bon cru ! Le taux de réussite au bac affiche des records !
Il y a 45 ans, déjà, Gérard Mendel, fondateur de la sociopsychanalyse et chargé par l’UNESCO d’une réflexion sur l’autorité, écrivait : « Cette année 1971, où l’on a tant parlé « d’agitation lycéenne », les observateurs reconnaissent que l’on n’a jamais autant travaillé dans les classes terminales ».
Pour lui, « les jeunes », classe d’âge soumise à l’institution scolaire, forment dans nos sociétés modernes une véritable « classe sociale ». D’autant qu’à notre époque, on assiste à la désagrégation du consensus social, jadis fondé sur le principe d’autorité. Le principe d’efficacité a pris le relais. Il tend à développer son ordre social propre - fondé, non plus sur l’autorité, mais sur la force.
Effectivement, le danger, surtout depuis les attentats, est de voir notre société et notre jeunesse se soumettre à ce consensus social basé sur la force nue et policière. Les médias diffusent des reportages sur l’engagement des jeunes, valorisent ces nouvelles recrues volontaires des forces de l’ordre. Ils/elles apparaissent comme de nouveaux héros. La sécurité devient ainsi un véritable objet de fascination, enraciné dans des peurs inconscientes et irrationnelles.
Aujourd’hui, une autre voie demeure encore possible. Selon Gérard Mendel, nous pouvons nous libérer de ces peurs irrationnelles par « une révolution pédagogique » dont l’institution scolaire serait le lieu d’apprentissage. Il faut dès lors travailler avec les jeunes, et le jeune encore présent dans l’adulte que nous sommes devenus, à la construction d’un nouveau consensus fondé sur l’institutionnalisation du conflit – non pas vécu comme lutte à mort, mais comme jeu sans fin d’antagonismes eux-mêmes évolutifs. Il appartient à notre génération de faire de cette utopie pédagogique émancipatrice une réalité.
La prolongation de l’état d’urgence, les surenchères politiciennes racistes et sécuritaires, l’annonce du renforcement de la sécurité dans les écoles, à la rentrée, imposent de pouvoir proposer d’autres valeurs que l’usage de la force en réaction à la peur de l’autre.