Edito journal 63

samedi 28 novembre 2015

Depuis 1984 de George Orwell, nul n’ignore comment les États peuvent pervertir le sens des mots et nous faire parler en novlangue. L’État libéral n’appelle-t-il pas « réformes » des contre-réformes qui imposent aux services publics une organisation copiée sur le modèle de l’entreprise privée ? D’origine anglo-saxonne, cette logique du Npm ( New public management ), est particulièrement encouragée par les organismes internationaux comme l’Ocde, le Fmi, ou les Institutions européennes.
En France, les « réformes » instaurent « l’autonomie » des établissements publics, notamment dans la Santé ou dans l’Éducation nationale. Dès 1983 et la déconcentration, c’est la création des Eple (Établissements publics locaux d’éducation), 2007 la loi Lru (loi sur les libertés et les responsabilités des universités), 2010 la réforme des lycées, étendue aujourd’hui aux collèges, avant même d’avoir été évaluée.
Certes, on pourrait être séduit-es par « l’autonomie », terme qui évoque l’indépendance, la responsabilité, la prise de décision voire la liberté politique (ou démocratique). Mais, en fait, il n’en est rien. L’autonomie institutionnelle n’est que gestion de la pénurie. Dès 1990, elle se met en place pour appliquer l’austérité, la réduction des dépenses publiques. En 2001, la Lolf (Loi organique relative aux lois de finances) introduit une obligation de performance dans l’administration. En 2007, la Rgpp (révision générale des politiques publiques) soumet toutes les politiques publiques à l’évaluation de leur efficacité.
Avec la mise en concurrence des établissements, des services et des personnels, s’installent la compétitivité, la rivalité dans les services publics. À l’Université, on veut opposer enseignant-es et chercheurs-ses. Dans les lycées, on veut diviser les équipes qui doivent se battre pour répartir les moyens alloués. Le but est de briser les solidarités horizontales comme la culture professionnelle ou l’esprit de corps. Paradoxalement, l’autonomie exacerbe les réactions statutaires (grève des infirmier-es, des internes, des anesthésistes ou des professeur-es de classe préparatoire). Elle veut atomiser les établissements et les individus, pulvériser certaines organisations syndicales.
Sa ruse est de se donner des relais pour s’exercer. « La responsabilisation » des établissements et des agents conforte le pouvoir vertical. Les chefs d’établissements/managers s’appuient sur un conseil pédagogique, souvent réduit à une chambre d’enregistrement de leurs propositions, amendées à la marge. C’est d’autant plus vrai qu’ils-elles peuvent le composer à leur convenance en désignant, parfois pour leur complaisance, des coordonateurs-trices de niveaux, de discipline et des professeur-es principaux-ales.
Le pouvoir des hiérarchies se trouve renforcé par l’autonomie. La réforme des statuts permet maintenant de récompenser le zèle des collègues par les Imp (Indemnités pour missions particulières) qui nuisent à la pratique collégiale de certaines missions. On pourrait les interpréter comme des primes de docilité !
Par contre, les indociles sont traité-es en ennemi-es. Comme au Collège Bellefontaine de Toulouse où l’usage du droit de grève est sévèrement réprimé : l’administration exfiltre « les meneurs et meneuses », procède à leur mutation ou leur inflige des sanctions disciplinaires. Les inspecteurs-trices, directement soumis-es au pouvoir des recteurs-trices, n’hésitent pas à instruire des dossiers entièrement à charge.
Devrait-on dire et penser en novlangue que « L’AUTONOMIE C’EST LA SOUMISSION » ?
Autre leurre, l’autonomie pédagogique des établissements prône la réussite pour tous et toutes mais accroît les inégalités entre les territoires. La réforme des rythmes scolaires, appliquée en dépit de toutes les oppositions, a déjà montré ses limites. Elle ouvre la porte à la territorialisation de l’école et rompt avec les principes républicains d’égalité et de laïcité. L’Université passe, en silence, de l’habilitation à l’accréditation. Selon son établissement, un-e étudiant-e ne suivra pas le même cursus. L’innovation pédagogique, quant à elle, se trouve instrumentalisée. Elle devient un alibi pour vendre la réforme du collège.
Mobilisons-nous dès la rentrée contre toutes ces réformes iniques. Réapproprions-nous l’autonomie par un projet d’École émancipatrice et épanouissante, développant la solidarité et la coopération, la mutualisation, l’échange et l’autogestion.