Éditorial

« Le petit Victor, le fils des voisins, il a enfin eu une médaille, et en « socle commun », comme ça s’appelle maintenant. Oh, pas une médaille d’or, juste celle en bronze pour ceux qui ont fait un effort. Il n’empêche : heureusement que monsieur Darcos a créé ça il y a quelques années, quand il était ministre ! Vous auriez vu comme le père du petit était fier !
Le mien, Léo, ce n’est pas pareil, il en a marre d’aller les midis en soutien scolaire : les autres, après la cantine, ils jouent au ballon, alors lui, il ne fait pas d’efforts. Avant, ce n’était pas comme ça. Quand il a eu son passage à vide, en CE1, que l’évaluation l’avait mis dans les 5 mauvais de la classe, il y avait l’instit. du RASED, elle le prenait à part avec d’autres, et là il comprenait tout. Et puis le ministre a supprimé les RASED.
Ah, si j’avais pu le mettre à l’école du Haut, ça aurait sûrement été mieux, elle était en haut du classement que le journal a publié, les classes ne dépassent pas vingt élèves, et puis le mercredi ils ont équitation. Mais il y avait plein de préinscrits quand j’y suis allée, avec mes horaires de travail je n’avais pas eu le choix, et Léo n’a pas eu de place. Ici, il ne reste plus que les gosses des gens comme moi. Et encore... Il avait un copain kosovar, on l’a expulsé.
Son professeur est bien gentil, mais il ne restera pas longtemps ici. La concierge a entendu dire que son entretien de mérite ne s’était pas bien passé. C’est pourtant une sacrée tête : il a fait un master d’histoire du Moyen Age, cinq années à la fac, puis il a passé le concours de professeur des écoles, mais pensez, avec onze places pour toute l’académie, il n’avait aucune chance. Alors il est allé se présenter à l’agence du bassin d’emploi, et on l’a affecté ici comme contractuel pour un an renouvelable. Mais visiblement le directeur de l’EPEP, qui chapeaute toutes les écoles, ne l’apprécie pas. C’est le troisième qui est remercié en trois ans...
Ma plus petite, Léa, maintenant qu’il n’existe plus de maternelle, je suis obligée de la garder partout avec moi, et je ne peux plus travailler le matin, alors, après un an de chômage, je fais les nuits, à temps partiel. C’est épuisant. La crèche ? Même avec mon RSA, je n’y arriverais pas. Ils ont encore augmenté les tarifs, ça ne les gêne pas, ils ont tous ceux du lotissement qu’on a bâti à la place des tours qui y amènent leur progéniture, et à voir les voitures, ils n’ont pas de problème, eux. Et puis il faut dire que, avec la fiche de comportement de son frère Léo dans les fichiers du maire, ça n’aide pas... À trois ans, qu’ils me l’ont fiché, celui-là ! Il s’était battu avec un camarade, il paraît.
J’essaie de penser à leur avenir. Mais ce n’est pas facile non plus de savoir quelle orientation il va falloir choisir. Notre voisin a un grand qui va aller en apprentissage bientôt. Son père voulait qu’il aille en BEP d’électrotechnique quand il aurait fini sa troisième. Le fils du photographe du quartier a fait ça, puis, comme ça marchait bien, il a continué en bac pro, il est en BTS maintenant. Mais désormais les BEP n’existent plus, il faut aller jusqu’au bac directement, en trois ans, et avec la mise au chômage du père, nos voisins n’y arrivent plus. Alors, comme la grande entreprise du secteur, un fabriquant de profilés en plastique, a créé une section d’apprentissage dans le lycée professionnel, leur fils ira là. »
Toute ressemblance avec des personnages existants serait pure coïncidence. Mais par rapport aux « réformes » en cours ou en projet, les situations évoquées ne sont pas une coïncidence...
Saint-Denis, le 1er novembre 2008

