Éditorial

 janvier 2001
mis à jour lundi 4 avril 2005

Le mouvement syndical est, dans son ensemble, confronté à des problèmes considérables. Tant pour les organisations "traditionnelles", encore largement majoritaires, que pour les organisations "alternatives" qui ont émergé dans la dernière décennie. Il y a bien sûr à cette crise des raisons internes aux organisations syndicales traditionnelles : manque de démocratie, difficultés à prendre en compte les aspirations des salariés (que ceux-ci soient en activité, au chômage, en situation irrégulière) et des jeunes, bureaucratie... Tout un pan du syndicalisme s’est installé dans la collaboration franche avec un système qui ne se nourrit que du profit. D’autres, majoritaires dans certains secteurs, flirtent avec "l’accompagnement", parfois prétendu critique, et dépensent l’essentiel de leur force à être "l’interlocuteur privilégié" des gouvernements successifs. Les syndicats "alternatifs" se sont construits pour rompre avec cela.

Ceux-ci sont nés d’une longue opposition interne aux confédérations bureaucratisées, d’une critique de leurs pratiques figées et anti-démocratiques, et de leur politique d’adaptation à la société capitaliste. Ils ont su, en partie, capter les mouvements par lesquels les salariés, mais aussi les chômeurs, les jeunes et les travailleurs immigrés (avec ou sans papiers) ont tenté de secouer le joug de cette société. Mais comme les organisations dont ils ont à juste titre contesté le monopole, ils se posent aujourd’hui des problèmes de développement et de perspectives. En effet, bien que le taux de syndicalisation n’ait cessé globalement de baisser, leur implantation est réelle. Pour autant les syndicats alternatifs n’ont pas été jusque-là en mesure de contrer durablement les attaques contre le salariat. Quels moyens doivent-ils se donner pour renverser cette situation ?

De fait, le principal problème qui se pose à l’ensemble du mouvement syndical est le bouleversement fondamental du salariat depuis près de deux décennies.

Dans le secteur privé, le processus de libéralisation est très avancé. Le développement d’un nouveau régime d’accumulation capitaliste à dominante financière a partout imposé restructurations, concentrations, destruction de pans entiers de la production (mines, sidérurgie, etc.), délocalisations, chômage massif, travail précaire et temps partiel imposé (en particulier aux femmes et aux jeunes), etc.

Mais le secteur public n’est plus, et de loin, le havre de protection, de garanties, de statuts protecteurs qu’il a longtemps été. A l’aune des accords de l’OMC sur la privatisation des services et de la construction de l’Europe libérale, coexistent désormais dans le secteur public deux réalités très différentes : celle des personnels sous statut, avec des protections légales fortes et des acquis incontestables (régulièrement attaqués), et une réalité nouvelle, parfaitement à l’image de ce qui existe dans le secteur privé, la précarité (CES, CEC, emplois-jeunes et même CDI de 8 heures par semaine).

Le débat autour du PARE (plan d’aide au retour à l’emploi) a occulté l’institutionnalisation par le MEDEF du contrat précarisé. Pourtant, le projet de refondation sociale du patronat (indemnisation chômage, contrat de travail, retraites, protection sociale...) renforce cette évolution : on passe du statut au contrat de mission à durée déterminée, dans un système généralisé à l’anglo-saxonne.

Comment alors continuer comme si de rien n’était ?

Comment faire respecter des règles acquises de haute lutte lorsque le recrutement constant de salariés sans droits permet de contourner ces règles ? Comment les salariés dans leurs réalités aujourd’hui si diverses peuvent-ils se reconnaître dans des organisations tournées essentiellement vers le quotidien des promotions, mutations, débats réglementaires, qui ne concernent que les plus protégés d’entre eux ?

C’est ainsi que fonctionnent pour l’essentiel les grandes organisations syndicales. Ce syndicalisme de service est plus que jamais inadapté à la réalité du salariat. Pourtant, c’est aussi à ce type de fonctionnement que les syndicats alternatifs ont été contraints au fil des années. Ils y ont ajouté la volonté de pratiques démocratiques et un investissement réel dans ce qu’on nomme le mouvement social. Mais cela ne suffit pas à "arrêter le massacre" !

Aussi, pour sortir de l’impasse, aucune recomposition "à froid" ou manoeuvre d’appareils ne constitue de notre point de vue une solution adaptée. La solution ne saurait non plus être, au niveau européen, la construction ou le renforcement de structures syndicales dépendantes des institutions politiques ou économiques et faisant le choix de l’accompagnement, critique ou non, du libéralisme. Nous pensons au contraire que ce qui est à l’ordre du jour, c’est la reconstruction du mouvement syndical interprofessionnel, porté par les travailleurs (avec ou sans emploi) et par les organisations dont ils se dotent. En effet le syndicalisme n’appartient pas aux seuls syndicalistes, il est un effort permanent pour structurer, rassembler, unir l’ensemble des salariés (y compris ceux qui en ont été chassés par les licenciements, ceux qui y occupent une place délibérément marginalisée, les sans-papiers, et aussi les jeunes en formation) contre un adversaire commun.

Cela passe par le lancement d’une discussion de grande ampleur sur les réalités du salariat, la définition d’un contenu revendicatif commun qui débouche sur des mobilisations et des actions unitaires pour défendre les intérêts de l’ensemble des salariés.

Le syndicalisme à (re)construire pour faire aboutir ces revendications par des victoires qui redonnent confiance dans la lutte collective et l’outil syndical, ne peut être qu’un syndicalisme porteur d’un projet de transformation sociale autre que l’adaptation à un libéralisme même "social".

Paris le 18 janvier 2001