Enfants d’Aubervilliers recherchent école désespérément

 janvier 2001
mis à jour lundi 4 avril 2005

Fin avril, une soixantaine de familles africaines, fatiguées de l’errance urbaine à laquelle elles étaient soumises, s’installent dans des logements vides du parc OPHLM de la ville d’Aubervilliers. La réponse du maire, Jack Ralite, est rapide : d’une part, il fait expulser le plus de familles possible avant que la trêve hivernale ne les protège, d’autre part, il refuse carrément d’inscrire leurs enfants dans les écoles de sa commune !

SUD éducation Créteil, alertée de la situation par le DAL fin août, se joint à un comité de soutien aux familles expulsées.

Un second Comité, exclusivement enseignant cette fois-ci, se constitue trois mois plus tard, associant les trois syndicats de l’Éducation présents dans la lutte (section locale du SNUDI-FO, CGT Educ’Action 93 et SUD éducation Créteil) ainsi que quelques enseignants à titre individuel.

Très vite, la collusion entre la municipalité d’Aubervillers et les services de l’état apparaît évidente. Autour de la décision du maire d’utiliser le refus de scolarisation comme moyen de pression pour chasser les familles, un bloc s’est formé, constitué de l’inspecteur d’académie, du préfet, du rectorat et même du Ministère. Le 25 octobre, au cours d’une audience, l’inspecteur d’académie nous déclare : "Dans cette affaire, nous sommes tous solidaires du maire d’Aubervilliers". Directement mis en cause sur la non scolarisation des collégiens, il ajoute : "Je protège le département au nom de la mixité sociale".

Le même jour, le recteur interpellé par une délégation de SUD éducation Créteil sur la même affaire, déclare que l’on assiste à une arrivée massive de "néo-immigrants non francophones" à laquelle l’académie ne peut plus faire face, que les problèmes de violence dans nos établissements sont directement liés à ce phénomène d’immigration (il parle de "véritable Intifada"), et qu’il n’est pas question que certaines communes se transforment en "communes dépotoirs" (sic !). Enfin il conclut en disant "qu’il avait fallu laisser le temps au maire d’Aubervilliers de poser le problème sur le plan politique".

Et à ce jour, 31 enfants de son académie n’étaient toujours pas scolarisés !

Le Comité de soutien commence une bagarre juridique.

15 jours après la rentrée, le refus de scolarisation est constaté par un huissier et l’avocate du comité dépose fin septembre une demande en référé au tribunal de grande instance de Bobigny pour "trouble à l’ordre public" à l’encontre du maire et du préfet.

Maintenir la pression

Il n’est bien sûr pas question d’attendre la réponse trop longue de la justice : il nous faut maintenir la pression, pour obtenir la scolarisation immédiate des enfants. Manifestations, distributions de tracts, production d’affiches, présence et prise de parole dans toutes les réunions publiques municipales : le Comité de soutien cherche à occuper le terrain.

De son côté, SUD éducation Créteil produit des articles sur le sujet, participe à une conférence de presse, et demande aux autres syndicats de l’Éducation de se prononcer et de rejoindre cette lutte. Nous n’avons jamais réussi à mobiliser des foules, et la FSU 93, tout particulièrement, nous a largement ignorés. Il est vrai que le maire d’Aubervilliers est un élu PCF !

Le 15 novembre, ne voyant rien venir d’autre qu’une rumeur de scolarisation pour 9 enfants (sur 31 qui restaient, dont 15 dans le premier degré) nous sommes allés porter le débat au Salon de l’Éducation : distribution de tracts, déploiement de banderoles et mots d’ordres finissent par attirer un conseiller technique de Lang. Jovial, il nous affirme qu’il connaît aussi bien le dossier que M. Ralite et que tout est réglé ! Il a l’air étonné d’apprendre l’existence de 6 enfants non scolarisés dont l’existence est toujours niée par la mairie. Nous lui transmettons les noms et âges de ces enfants, lui rappelant aussi que 16 enfants de maternelle attendent d’être traités comme tous les autres : scolarisation ou inscription sur liste d’attente. Il faudra attendre encore quatre semaines pour que la scolarisation des seuls enfants soumis à l’obligation soit effective ! Pour les enfants de maternelle, rien !

Et maintenant ?

Fin octobre, le TGI de Bobigny s’est déclaré incompétent pour juger les actions d’un maire et d’un préfet, bien qu’il admette un problème de fond dans cette affaire. L’avocate des familles fait appel. Le tribunal justifie plus ou moins le maire en appel.

Il reste aujourd’hui deux problèmes à résoudre : celui du logement des familles et celui des enfants de maternelle à qui l’obligation scolaire ne s’applique pas.

Quant au bilan politique de cette affaire qui a vu des enfants privés d’école pendant 3 mois, il est triple :

1. La prise de position politique de l’administration de l’État de soutenir une décision probablement électoraliste de Ralite, ranimant les vieilles lunes anti-immigrés du PCF (quotas d’immigrations, affaire du "tas de terre" de Vitry il y a 20 ans), au mépris du droit et de la démocratie.

2. La responsabilité de ceux qui, dans les syndicats de l’enseignement, ont joué la montre, n’ont pas pris position, ou ont cherché à protéger leurs alliés politiques de la gauche plurielle. Qu’ils s’expliquent devant leurs adhérents !

3. Le fait qu’encore une fois seule la lutte unitaire sur le terrain a fait avancer les choses.