Enseignement professionnel, un élément à part entière de la formation pluri-culturelle

dimanche 1er juillet 2012
mis à jour vendredi 5 octobre 2012

Texte voté au Vème congrès de la Fédération des syndicats SUD éducation, du 4 au 8 mai 2009 à Cherbourg

Enseignement professionnel : Un élément à part entière de la formation pluriculturelle

1) Un état des lieux peu favorable à l’image de l’enseignement professionnel

A) Qui dit enseignement professionnel, dit voie professionnelle de l’enseignement secondaire

Spontanément, lorsque l’on évoque l’enseignement professionnel on pense aux diplômes préparés dans les lycées professionnels (CAP, BEP, Bac Pro) mais pas à ceux préparés dans le post bac (BTS, DUT, Diplômes d’état…) et encore moins aux formations longues de l’enseignement supérieur pourtant professionnalisantes (écoles d’ingénieur, fac de médecine, IUFM pour n’en citer que quelques unes). Ce constat est le premier signe d’une forme de marginalisation de l’enseignement professionnel cantonné à une voie d’étude axée sur un contenu manuel, pratique et débouchant sur des qualifications de bas niveau pour les secteurs de l’industrie et des services. Cette perception dénaturée de la notion d’enseignement professionnel correspond pourtant à une réalité bien entretenue du système éducatif actuel intégrée à la fois par celles et ceux qui la vivent, et à la fois par celles et ceux qui y préparent. La voie professionnelle secondaire accueille en grande majorité des élèves dont les résultats ne leur ont pas ouvert les portes de l’enseignement général et technologique* et prépare ces élèves à un monde du travail où ils occuperont les tâches d’exécution les plus simples et les plus répétitives avec à la clé bas salaires, précarité, exploitation.

*le second cycle de l’enseignement secondaire propose trois voies d’études : la voie générale, la voie technologique et la voie professionnelle. La distinction entre l’appellation technologique et professionnelle - en elle même anachronique (n’y a-t-il pas de la technologie dans tout enseignement professionnel ?) - contribue à la reproduction d’un modèle sociétal pyramidal basé sur la hiérarchie professionnelle.

B) La voie professionnelle du second degré : l’école du tri social dans toute sa splendeur

a) une voie de relégation

- Des élèves en difficulté
Si actuellement plus d’un tiers des élèves sortant du collège se dirige vers la voie professionnelle, encore très majoritairement en lycée professionnel, cette orientation est bien souvent ressentie comme la conséquence de résultats scolaires insuf- fisants au collège. Effectivement, très rares sont les "bons élèves" qui choisissent la préparation d’un CAP, d’un BEP ou d’un Bac Pro, et même s’ils expriment goût ou intérêt pour tel ou tel de ces diplômes et des métiers qui en découlent, les équipes éducatives mettront en œuvre toute leur force de persuasion pour les convaincre de choisir une seconde générale et technologique.

- Une orientation subie
D’autre part, pour une partie non négligeable de celles et ceux qui intègrent les formations professionnelles, cette orientation sera vécue comme subie plutôt que choisie.
Certaines spécialités professionnelles, perçues comme les plus prestigieuses ou plus simplement très demandées par les élèves de troisième, ne peuvent être obtenues qu’après d’importantes sélections.

- Un monde du travail impitoyable.
Malgré des équipes de professeurs à l’écoute, malgré le réel intérêt de nombreux élèves pour les savoir-faire techniques qui leur sont transmis, ces jeunes sont rapidement confrontés aux dures réalités du monde du travail. Faible considération en terme de revenu et de conditions de travail, précarité, chômage, pénibilité, les ouvriers et les employés connaissent en effet un quotidien professionnel bien loin de l’idéal épanouissant de celui qui exerce un métier qui lui plaît.

b) une voie d’étude sous la coupe de la loi des patrons

- remise en question du diplôme national
1991 est une date clé dans l’évolution récente de l’enseignement professionnel. Une loi est en effet votée qui permet aux branches professionnelles (fédérations patronales) de délivrer des diplômes : les CQP (certificat de qualification profes- sionnelle). Ces certificats valident des savoirs directement opérationnels et évacuent complètement les connaissances générales. Ils ne font l’objet d’aucune réglementation nationale et sont conçus pour répondre aux exigences particulières d’une entreprise en terme de maîtrise d’une technique ou d’un produit. C’est une première brèche ouverte dans le monopole de l’état pour la délivrance des diplômes professionnels durement acquis au début du vingtième siècle. C’est la remise en question de la standardisation des diplômes qui permet d’en accroître le domaine de validité. Une nouvelle étape sera franchie dans ce processus de démantèlement en
2001 avec l’adoption de la loi de modernisation sociale qui permet à tout salarié qui peut justifier de trois années d’expérience dans tout domaine d’activité d’être dispensé de la totalité de la formation et des épreuves d’examen pour obtenir un diplôme professionnel. La VAE (validation des acquis d’expérience) permet la certification sans formation. Ce faisant, elle met en cause l’existence de la formation même si elle permet de valider à bon droit dans l’état actuel des choses, les savoir-faire acquis pendant les années de travail professionnel.

- alternance plutôt que formation initiale
Le développement et l’incitation à développer l’apprentissage (contrat de travail permettant de suivre une formation diplômante) et les contrats de professionnalisation se constatent au sein même de l’éducation nationale avec la création de CFA (centres de formation d’apprentis) académiques et d’UFA (unités de formation d’apprentis) dans les lycées professionnels publics. La voie professionnelle est de plus en plus délaissée par l’éducation nationale. Cette stratégie marque clairement la volonté d’utiliser l’école pour répondre à la demande récurrente du patronat de gérer la formation professionnelle par le biais de la formation en entreprise. Rentabilité à court terme, formatage, il s’agit bien de favoriser une formation à l’emploi aux dépens d’une formation à un métier ou à une famille de métiers.


2) Deux niveaux de revendication

A) Dans le système actuel, défendre un enseignement professionnel de qualité (dans le second degré) dans l’éducation nationale

a) Défendre une mission de formation à l’autonomie

- Étudier
Le lycée professionnel est le seul lieu qui permet d’associer enseignement professionnel et enseignement général pour apporter aux lycéens autonomie et esprit critique dans la construction de leur carrière professionnelle. Savoir faire technique, ouverture d’esprit, connaissance objective du monde du travail doivent contribuer à former des jeunes prêts à affronter la vie active avec les outils pour en être les propres acteurs et non simplement des exécutants robotisés.

- Sans cloison
La voie professionnelle ne doit pas être étanche. Des passerelles sont à développer, dans les deux sens, avec la voie générale et technologique. Cela passe par plus d’enseignement général dans les filières professionnelles, comme la philosophie par exemple.

- Pour accéder à un monde du travail rééquilibré Défendre un enseignement professionnel de qualité c’est aussi et surtout militer pour la revalorisation sociale des emplois d’ouvrier, d’employé, de technicien. Défendre un enseignement professionnel de qualité c’est donc s’engager dans un mouvement syndical interprofessionnel qui lutte pour une meilleure répartition des richesses, pour la garantie des droits sociaux, pour la démocratisation de l’entreprise et contre l’aliénation au travail.

b) Refuser les dérives en cours

- Non à la généralisation du Bac Pro en 3 ans
C’est à la suite d’une commande de l’UIMM (syndicat patronal de la branche de la métallurgie, adhérent du MEDEF) qu’est expérimenté à partir de 2000 le Bac Pro en 3 ans. En passe d’être systématisé aujourd’hui, le bac pro 3 ans s’accompagne de la suppression des BEP, des classes passerelles prévues vers le bac technologique et représente une menace à moyen terme sur ces mêmes bacs technologiques. Cette réduction du temps de formation est une attaque délibérée contre une voie d’étude qui veut se donner le temps, avec des méthodes adaptées, de réconcilier avec l’école des élèves marqués par l’échec scolaire et souvent en rupture avec l’institution scolaire.

Il est ici important de dire que nous refusons la généralisation du Bac Pro en 3 ans, mais non, dans certains cas, la possibilité de préparer un bac pro en trois ans ou en deux ans (classes passerelles après une seconde générale et technologique, changement de spécialités après une première formation professionnelle…).

- Non à l’apprentissage
Apprendre un métier d’une autre manière, dans le cadre d’un contrat d’apprentissage ou de professionnalisation au sein même d’une entreprise, peut attirer certains élèves qui y verront une manière de sortir d’une école qu’ils rejettent (et qui les rejette), de se former sur le terrain, de se donner plus de chance de trouver un emploi et enfin d’accéder à une rémunération financière (de 20% à 80% du SMIC selon le niveau de formation et l’âge). La réalité est bien autre. La formation par apprentissage dénature l’enseignement professionnel : moins de temps pour la formation générale et technologique et de fait une formation professionnelle moins polyvalente puisque limitée à la seule activité d’une entreprise. La formation par apprentissage, tout au moins à moyen terme, ne favorise pas l’accès à l’emploi. La formation par apprentissage n’est pas la solution pour remédier à l’échec scolaire, c’est l’école elle même qui doit apporter des réponses à ces problèmes. Enfin, dans la mesure où les bourses d’études seraient revalorisées et où les stages en entreprises en cours de formation initiale seraient rémunérés, la formation par apprentissage perdrait de son intérêt pour des jeunes en recherche de revenus propres.

- Non au lycée des métiers et au tout CCF (contrôle en cours de formation)
Le lycée des métiers est encore une fois un pont jeté entre l’enseignement professionnel et la formation d’entreprise. Autonomie accrue des établissements, spécialisation professionnelle à outrance, différents statuts pour les jeunes en formation (scolaire, apprenti), le lycée des métiers va à l’encontre d’un enseignement qui suscite les échanges, les passerelles, la mixité professionnelle et donc sociale, la coopération.

Le lycée des métiers et son corollaire le CCF est une menace pour les diplômes nationaux dont l’existence est pourtant fondamentale en terme de qualification professionnelle.

c) Revendiquer de véritables moyens

- La voie professionnelle coûte cher mais c’est un élément clé du système éducatif. Il est important d’y consacrer les moyens nécessaires à la fois en direction des lycéens quant à leur vie quotidienne et en direction des établissements pour y développer un enseignement de qualité dans le cadre de l’éducation nationale.

- Concernant les lycéens, il est nécessaire de revaloriser les bourses d’études en terme de montant et en terme de public concerné : plus de boursiers et des bourses plus élevées. Il est aussi déterminant de rémunérer les stages en entreprise (en gardant l’appellation stage plutôt que période de formation en entreprise plus vécue comme formation à l’entreprise).

- Concernant l’enseignement, il est vital, non seulement de récupérer les postes supprimés, mais aussi d’en créer. L’enjeu est de permettre la mise en place d’une pédagogie adaptée pour accompagner au mieux des élèves en attente d’une autre scolarité que celle du collège.

B) Dans la perspective de l’école que nous voulons

a)Une autre école dans/pour une autre société

Il n’est pas question ici d’avancer des positions tranchées mais de lancer des pistes de réflexion, peut-être même proposer quelques cadrages, pour le grand chantier en cours dans notre organisation concernant la définition de l’école que nous voulons. Les questionnements autour de l’enseignement professionnel permettent d’ailleurs d’illustrer très concrètement les grands principes qui mènent notre réflexion sur ce sujet.

Une autre école, une autre société. Un projet d’école radicalement alternatif ne peut se concevoir en dehors d’un modèle de société radicalement différent du modèle capitaliste. Les constats développés dans ce texte montrent à quel point l’enseignement professionnel est au cœur de ce postulat. L’enseignement professionnel ne changera que lorsque le monde du travail changera. Néanmoins, et c’est bien entendu valable pour l’école en général, faire évoluer l’enseignement professionnel peut aussi contribuer à faire évoluer le monde du travail.

Un certain nombre de textes autour de la question "Quelle école ?" ont déjà été produits. Nous nous référerons ici à trois d’entre eux soumis au IVème congrès de notre Fédération et adopté par ce même congrès : Contre le tri social dans une école sécuritaire, Contre l’égalité des chances, pour l’égalité des droits et Une commission Quelle école. Ces textes balisent les fondements de l’école à laquelle nous aspirons. Sans aller jusqu’à un idéal qui serait peut-être une société où l’école n’a pas de raison d’être, nous savons quelle est l’école dont nous ne voulons pas et nous savons sur quels principes nous appuyer pour l’école dont nous voulons. Nous ne voulons pas d’une école libérale, sécuritaire et réactionnaire*, une école qui renforce les déterminismes sociaux, qui trie, sélectionne, une école qui formate, une école de la concurrence, des filières… Nous voulons une école égalitaire, solidaire qui développe la coopération. Nous voulons une école laïque, émancipatrice… qui forme des individus libres et autonomes, aptes à comprendre le monde qui les entoure, à agir pour le transformer. Nous voulons une école, lieu de formation et de socialisation des jeunes, organisés en groupes socialement, culturellement et scolairement hétérogènes, pour permettre à chacun l’apprentissage de la vie démocratique, de la prise de responsabilité, et la découverte des savoirs généraux, techno- logiques et professionnels. Dans cette perspective, l’école doit garantir à toutes et à tous le même droit à l’instruction, à l’éducation, à une formation polytechnique jusque 18 ans (culture polyvalente et polytechnique jusqu’à 18 ans, dans le texte Tri social…) avec une progression adaptée à chaque individu (une école unique ne saurait être uniforme…). Sans remettre en question la philosophie générale de ces principes, il nous apparaît important de pointer au moins une contra- diction (comment donner une limite d’âge, 18 ans, tout en reconnaissant les différences de chaque individu dans l’accès à la connaissance et la nécessité d’une école non uniforme ?) et une formulation qui prête à confusion (que représente une formation polytechnique ou même, bien qu’on se rapproche plus du type de formation revendiqué, une culture polyvalente et polytechnique ?).

* en italique, extraits des trois textes précités

b) Une formation pluriculturelle jusqu’à l’autonomie décisionnelle de l’élève

Les définitions des termes "technique", "technologique", "professionnel" montrent des points de rencontre si ce n’est de fortes similitudes. Néanmoins ils s’inscrivent tous les trois dans la notion de culture. C’est pourquoi l’expression pluriculturelle semble plus adaptée au projet d’école que nous défendons. Une formation pluriculturelle c’est une formation où se côtoient culture générale, culture technologique et culture professionnelle. On considèrera ici la culture technologique comme l’étude des techniques, dans le sens connaissance des applications d’une science, et la culture professionnelle comme d’une part l’exploration des secteurs d’activité et d’autre part la découverte des techniques liées à la pratique d’un métier ou d’une famille de métiers.

Pourquoi donner une limite en âge à cette formation pluri- culturelle ? Cet enseignement a vocation à apporter aux jeunes des savoirs qui leur permettront d’affiner leur formation en toute autonomie en fonction d’intérêts personnels mais aussi en perspective d’un rôle à jouer dans la société. Laissons donc une marge de manœuvre et permettons aux jeunes de prendre part à la décision de passer à un autre type de formation. Il est ici plus important de mesurer les capacités à assumer une autonomie décisionnelle que de dresser un bilan des acquis.

c) Un enseignement professionnel en aval d’une formation polyculturelle et en amont d’un modèle social sans hiérarchie des métiers

- D’une culture professionnelle à un enseignement professionnel.
Après la formation pluriculturelle, il doit être possible de choisir de suivre un enseignement professionnel. Il sera alors question de l’étude approfondie des techniques liées à l’exercice d’un métier ou aux spécificités d’une famille de métiers. Cet enseignement ne sera en aucun cas cloisonnant. Il pourra être débuté à différents niveaux, immédiatement après la formation pluriculturelle ou après une formation générale approfondie, selon les intérêts de chacun mais selon aussi le niveau d’exigence de l’enseignement professionnel envisagé en terme de culture générale. Enfin, cet enseignement ne marquera pas forcément la fin d’un parcours de formation. Il pourra être suivi d’une nouvelle formation de culture générale ou d’un autre enseignement professionnel.

- Le jeune en formation considéré comme un acteur d’une société sans division sociale du travail.
Enseignement professionnel et enseignement général, post formation pluriculturelle, doivent être considérés comme une étape de l’insertion sociale. À ce titre les jeunes qui suivent ces formations doivent bénéficier d’un revenu d’autonomie. C’est la première condition pour envisager une organisation sociale basée sur la solidarité, la coopération et l’égalité des droits. C’est aussi une étape importante dans la construction d’une société qui ne sera pas hiérarchisée par l’environnement socio-économique.

L’enseignement professionnel a toute sa place dans l’école que nous voulons

Si, à court terme, il est fondamental que l’enseignement professionnel reste dans le giron de l’éducation nationale c’est bien entendu pour éviter à toute une population scolaire d’être confrontée plus rapidement, sans les outils de défense nécessaires, à une société hyper hiérarchisée sous le contrôle de puissances financières qui bannissent toute solidarité. Mais pour toutes celles et tous ceux qui aspirent à une autre école, l’enseignement professionnel d’aujourd’hui et l’inventivité de ses personnels enseignants doivent aussi, au même titre que toutes les expériences de pédagogie alternative, être une source d’inspiration dans la recherche d’un autre regard sur l’élève et en particulier sur l’élève qui rencontre des difficultés dans sa scolarité.

Enfin, que ce soit sous un angle exploratoire dans le cadre d’une formation pluriculturelle, ou que ce soit dans le cadre de l’apprentissage de techniques liées à la pratique d’un métier, l’enseignement professionnel doit rester, dans notre projet d’une autre école, un élément à part entière et reconnu de la formation générale. C’est ainsi que ce projet pourra contribuer à la pérennisation d’une autre société.

Documents joints

Enseignement professionnel et formation (...)
Enseignement professionnel et formation (...)