Entretien avec Grégory Chambat

jeudi 12 mai 2016

Pourquoi ce livre "L’école des réac-publicains, la pédagogie noire du FN et des néoconservateurs" ?

Grégory Chambat [1] : Cela fait longtemps que je m’intéresse au décryptage de la rhétorique réactionnaire sur l’école. Mais la rédaction de ce livre est aussi plus directement et intimement liée à l’élection d’un maire FN (et prof !) dans la commune de Mantes-la-Ville (78) où je travaille depuis 1999, auprès d’élèves allophones. J’ai voulu proposer un ouvrage qui permette de comprendre et de résister.
Concernant la question scolaire, l’extrême-droite tire profit de l’hégémonie de la posture "réactionnaire" sur l’école. Celle-ci semble faire consensus et s’impose aujourd’hui comme "une évidence". Je pense que nous manquons d’outils militants pour la combattre alors que "c’est, de fait, autour de la question de l’éducation que le sens de quelques mots -république, démocratie, égalité, société- a basculé." (Jacques Rancière, La Haine de la démocratie).

Tu utilises le terme de "réac-publicain", peux-tu préciser ce qu’il désigne ?

G. C. : La formule entend attirer l’attention sur cette référence obsessionnelle à la République. La République, plutôt que la démocratie, ce n’est pas anodin ! C’est le portrait d’une mouvance "national-républicaine" qui entend restaurer les valeurs "d’ordre" et qui rêve d’un Mai 68 à l’envers, conservateur et autoritaire. L’un des pivots de cette contre-révolution intellectuelle, c’est la célébration nostalgique de l’École de Jules Ferry : une école de la ségrégation sociale, faut-il le rappeler, avec ses deux ordres d’enseignement, le primaire, pour le peuple, et le secondaire, élitiste, public mais payant, pour les rejetons de la classe dominante.
Elle acte, pour une certaine gauche, l’abandon des idéaux de transformation sociale et d’émancipation ; la République "moderne" (convertie aux lois du marché) se substitue dès lors au projet "socialiste" ; le/la citoyen-ne, seul-e responsable de son destin social, a remplacé l’exploité-e. Dès lors, en parlant de l’école, on peut se permettre, tout en s’affirmant "de gauche" (Debray, Julliard, Onfray, etc.), d’en appeler au retour de l’autorité, à la célébration de la nation, à l’éloge du mérite individuel, à la nécessaire et "saine" sélection, etc.
À droite de la droite, la question scolaire a participé de la stratégie de reconquête de l’hégémonie intellectuelle et culturelle initiée par diverses officines comme la Nouvelle Droite et le Club de l’Horloge. Ce n’est pas un hasard si, pour sceller l’alliance des "souverainistes des deux rives", c’est autour du thème de "l’école du mérite", qu’en septembre dernier, Jean-Pierre Chevènement a participé à l’université d’été de Nicolas Dupont-Aignan. Cette rencontre, organisée par Jean-Paul Brighelli, pamphlétaire "anti-pédagogiste" (qui dit se reconnaître "à 80 % dans le programme éducatif du FN"), a également réuni Charles Beigbeder (ex-candidat à la présidence du Medef et partisan d’un rapprochement avec Marine Le Pen), ou encore Jean-Paul Mongin (président de la très traditionaliste et ultra-libérale association SOS éducation)...

Ces réac-publicains sont tou-tes issu-es de l’extrême-droite ?

G. C. : Non, cela va bien au-delà des réseaux traditionnels de la droite de la droite, mais ils participent tous, plus ou moins consciemment, à une "révolution conservatrice". Pour moi, la question est donc moins d’étiqueter comme d’extrême-droite ces idéologues que de pointer les effets de leurs discours. Quand on lit les déclarations du FN sur l’école, il s’agit d’un véritable copié-collé des écrits de Brighelli, Finkielkraut ou Polony. Le terme "réac-publicain" permet de souligner combien cette nébuleuse entend rétablir de manière autoritaire un ordre scolaire -et social- ancien en prétendant qu’il est vain de vouloir lutter contre les inégalités (sociales, de genres, etc.) qui fondent, selon elles/eux, l’organisation "naturelle" du monde.

Quelles sont les difficultés de fond pour analyser cette "nébuleuse" ?

G. C. : La "galaxie" réac-publicaine est complexe. Autour de la détestation de l’égalitarisme et de l’idée de la dégénérescence de l’école et de la culture, prélude à celle de la civilisation (sic !), on peut distinguer trois grandes familles de pensée. Elles s’opposent parfois, se recoupent aussi, s’allient au gré des circonstances.
Il y a d’abord la droite nationaliste, élitiste, ennemie de l’égalité et de la démocratie (Renaud Camus, Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, et les néo-conservateurs issus du gauchisme des années 1970). Elle truste le champ médiatique pour asseoir son hégémonie culturelle.
Le second pôle, c’est celui des catholiques traditionalistes qui voient dans l’ultra-libéralisme un levier pour promouvoir un enseignement religieux libéré de toute tutelle étatique (SOS éducation, Radio Courtoisie, la Fondation pour l’école, Civitas, etc.). On les a vu à l’œuvre avec la Manif pour tous, la mobilisation contre l’enseignement visant à déconstruire les stéréotypes de genre à l’école, mais aussi à travers l’ouverture d’écoles hors-contrat (Espérance banlieues).
Enfin, le troisième courant, c’est celui du national-républicanisme, avec ses "icônes" (Natacha Polony, Jean-Paul Brighelli). L’école est au cœur de leur projet politique qui entend dépasser les clivages gauche/droite autour de la souveraineté nationale et du redressement autoritaire du pays.

Et le Front national ?

G. C. : L’école est déjà un laboratoire pour l’extrême-droite municipale : fin de la gratuité de la cantine (et/ou des transports scolaires) pour les familles démunies, exclusion des enfants de chômeur-euses des activités péri-scolaires, stigmatisation des élèves musulman-es, remise en cause de la scolarisation des enfants étranger-es "primo-arrivants", fichage ethnique des élèves, menaces, intimidations et volonté de mettre au pas les personnels de l’Éducation nationale, propos méprisants contre les familles des milieux populaires, etc.
Avec le lancement, en 2013, de son cercle "d’enseignants patriotes" (le Collectif Racine), le FN rêve de réaliser la synthèse entre ces trois courants, comme en témoigne la liste de ses initiateurs : catholiques intégristes, vieux/veilles militant-es d’extrême-droite, et surtout, transfuges du chevènementisme, à l’image de leur mentor, Florian Philippot. Aujourd’hui, le FN travaille son programme éducatif : "l’école est au cœur de nos préoccupations pour 2017" vient d’affirmer Marion Maréchal Le Pen. Les revendications "historiques" (fin de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, abandon du collège unique, suppression des maternelles, quotas d’enfants d’immigré-es dans les classes, chèque éducation, etc.) sont éclipsées pour mieux se centrer sur le plus petit dénominateur commun : le portrait d’une éducation décadente, "pédagogiste" et "égalitariste", et l’idée d’une école qui contribuerait au "grand remplacement". Le projet du Collectif Racine est clair : redresser l’école, redresser les corps (sic !) pour redresser la nation et, pour cela, faire élire Marine Le Pen en 2017.

Ton livre avance aussi des pistes de résistance...

G. C. : Prétendre défendre l’école, tout en l’attaquant avec virulence, en opposant l’âge d’or d’hier à la décadence d’aujourd’hui, en célébrant la sélection, le mérite et l’élitisme, témoigne d’une haine de l’égalité et de la démocratie... Pour endiguer cette offensive, on ne saurait défendre l’école telle qu’elle est. L’institution elle-même est déjà par trop inégalitaire socialement, conservatrice pédagogiquement... "Fille et servante du capitalisme", comme disait Freinet. Il convient, pour le mouvement syndical, à travers nos luttes collectives et nos pratiques au quotidien, de ne pas céder aux "réac-publicains" le monopole de la contestation de l’école (et de la société) telle qu’elle est. Réactiver l’héritage pédagogique du mouvement ouvrier révolutionnaire, s’engager pour une autre école dans une autre société, est une nécessité pour s’opposer aux tentations autoritaires.

Sud éducation Essonne


[1enseignant à Mantes-laVille, est l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions Libertalia : Apprendre à désobéir. Petite histoire de l’école qui résiste 2013, L’école des barricades 2014, Pédagogie et révolution 2015. Il est membre du collectif d’animation du site et de la revue N’autre école-Questions de classes et anime le blog L’école des réac-publicains (http://www.questionsdeclasses.org/reac/)