Entretien avec la famille d’Adama Traoré

dimanche 19 mars 2017

À la suite d’un simple contrôle d’identité, Adama Traoré a trouvé la mort le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan (Beaumont-sur-Oise) dans des conditions sordides et qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas été éclaircies. Son nom s’ajoute à la longue liste des personnes, issues des quartiers populaires, assassiné-es impunément par la police. Alors que la famille Traoré ne cesse de réclamer justice, six gendarmes déposent plainte contre les deux frères d’Adama, Bagui et Youssouf, pour « outrage, rébellion et violences ». Le premier prend 8 mois de prison ferme avec maintien en détention, le second 3 mois de prison aménageable avec 7 400 euros de dommages. Quelques militant-es qui luttent contre les discriminations de classe, de race et de genre ont tenu à organiser un repas de soutien à Manifesten (Marseille), le vendredi 6 janvier 2017, afin d’apporter une aide financière et militante à la famille. Oumou, la maman d’Adama, et sa soeur Hawa étaient présentes et ont accepté de répondre aux questions du syndicat Sud éducation 13.

Quel est l’objectif de votre lutte ?

Hawa : Notre but est d’obtenir une justice équitable, une justice vraie et qu’elle soit rendue le plus vite possible.
Oumou : Connaître la vérité car au début le procureur en charge de l’affaire a menti, en prétextant qu’Adama avait d’abord une infection très grave, puis une crise cardiaque. Or, cela est faux. Mon fils est mort d’asphyxie, il est mort étouffé. La vérité a vu le jour deux mois après l’incident, grâce à la déclaration d’un pompier qui a vu qu’Adama était sur le ventre, menotté dans le dos, et non en position PLS (position latérale de sécurité). Ce que nous voulons c’est la vérité et tant que nous ne la saurons pas, nous ne lâcherons rien. Nous gardons espoir car l’affaire a enfin été transférée au parquet de Paris où trois juges se sont saisi-es de l’affaire. Nous avons encore confiance en la justice.

Vos deux autres fils ont été poursuivis par la justice, comment vivez-vous cette situation ?

O : Je le vis mal, je le vis comme un acharnement. Le jour du procès les policiers étaient incapables de décrire les tenues vestimentaires de mes fils et les vidéos attestent que mes deux fils n’ont rien fait mais ces preuves sont rejetées. Le tribunal préfère croire les forces de l’ordre. Jusqu’à présent Bagui est en prison. On a fait une demande de parloir et on ne nous a jamais répondu. Je vis cette situation comme un acharnement, comme une forme d’intimidation. Ils essaient donc de vous faire taire ?
H : Exactement, ils l’ont dit à mon petit frère Youssouf : « Votre soeur Assa parle trop, il faut la faire taire ». Si cela n’est pas de l’intimidation, je ne sais pas ce que c’est. Adama ne devait pas mourir ce jour-là, surtout dans ces circonstances. Pas dans les mains des forces de l’ordre qui sont censées le protéger. Ils ne l’ont même pas amené à l’hôpital (situé à 200 m de la gendarmerie). Adama s’est retrouvé avec une côte cassée et le poumon perforé. Aucun soin durant tout ce temps ne lui a été donné. Adama n’avait rien fait. Son frère et lui ont été contrôlés et, comme Adama n’avait pas sa carte d’identité, il a préféré partir car il ne voulait pas finir en garde à vue le jour de son anniversaire.

Que pensez-vous du soutien mis en place autour de cette affaire ?

H : Jamais on aurait pu penser que cela prendrait autant d’ampleur. Les gens se battent avec nous et on doit se battre quatre fois plus. C’est avec l’affaire de mon frère que je me rends compte que c’est pas le premier et qu’il y en a eu d’autres comme lui. J’ai entendu parler des crimes policiers à travers l’affaire Zyad et Bouna parce qu’elle a été médiatisée mais, pour les autres affaires, je n’en avais jamais entendu parler parce que les médias n’en parlent pas. Moi, je travaille, j’ai ma petite vie tranquille, j’ai une petite fille. Aujourd’hui, nous avons un certain pouvoir : le bruit que l’on fait autour de cette affaire, les manifestations. On a réussi à avoir trois juges, c’est que l’affaire est prise au sérieux. Six mois que mon frère est décédé et on n’avait pas de juge, vous vous rendez compte ? Et là il faut attendre car l’enquête est en cours. Dans un sens ça va plus vite et dans un sens c’est plus long, je comprends pas ça (N.D.L.R. : Bagui et Youssouf sont passés en comparution immédiate). Là ce qu’on espère c’est la mise en examen des trois gendarmes en attendant le jugement, ce qui est logique.
O : L’un de mes fils est en prison pour outrage alors que ceux qui ont tué Adama sont en liberté, ils continuent à exercer ce métier. Ça, ça fait peur. Aujourd’hui il y a trois suspects potentiels, mais moi je condamne la gendarmerie de Persan toute entière, tout le monde aurait pu intervenir.
H : Ce combat, c’est essayer de faire un peu mon deuil. Mon frère est décédé mais ça me permet de me soulager intérieurement en me disant que je me bats pour lui mais aussi pour que ce genre de faits ne se reproduise plus, pour que les gens prennent conscience qu’il y a un réel problème dans ce pays. On parle des États-Unis mais en France… Dans les émissions de télévision on parle des crimes concernant les pays extérieurs mais on ne parle pas des crimes policiers en France. Aujourd’hui notre force c’est de voir que les gens prennent conscience de ce qu’il se passe, ça nous fait du bien, ça nous soulage. D’autres familles dans notre cas n’ont pas le soutien que nous avons. Aux personnes que j’ai pu rencontrer, aux familles endeuillées, je leur dis : « Continuez notre combat, n’arrêtez pas, ne vous cachez pas, faites-vous voir, ne lâchez rien, faites-vous entendre, c’est important. ». Adama c’est pas le premier et malheureusement ça n’a pas été le dernier. Et on ferme les yeux sur ça. Faut pas qu’on ferme les yeux sur ça.

Sud éducation Bouches-du-Rhône