"Et voilà le travail !" : Deux journées pour échanger, débattre, construire…

Fédération Sud éducation
jeudi 9 janvier 2014

Les jeudi 14 et vendredi 15 novembre se sont déroulées les journées fédérales « Et voilà le travail ! » organisées par Sud éducation. 80 militant-es de Sud éducation, venant de 29 syndicats différents, ont participé à ces journées. Les participant-es étaient du premier comme du second degré ou du supérieur, enseignant-es mais aussi personnels administratifs ou ouvriers, ce qui a contribué à enrichir les discussions.
Philippe Davezies, psychodynamicien du travail, et Dominique Cau-Bareille, ergonome, ont chacun-e introduit une journée avant de débattre avec la salle.
Mais ces journées se voulaient aussi un moment d’échanges sur nos pratiques syndicales : le jeudi, trois ateliers se sont tenus en parallèle (sur l’usage des registres obligatoires, les CHS-CT, la médecine de prévention) avant une restitution en plénière ; le vendredi, Sophie Aguirre de Sud Culture et Eric Beynel du secrétariat national de Solidaires ont participé à une table-ronde sur l’action en CHS-CT dans la Fonction publique d’État.
En écho à ces journées vous trouverez ci-dessous la contribution de Dominique Cau-Bareille.

Intervention de Dominique Cau Bareille

L’ergonomie est l’adaptation du travail à l’homme et à la femme par la mise en œuvre des connaissances scientifiques relatives à l’être humain et nécessaires pour concevoir des outils, des machines et des dispositifs qui puissent être utilisés par le plus grand nombre avec le maximum de confort, de sécurité et d’efficacité.

Comme approche de la notion de santé, on utilisera la définition de l’OMS : « bien-être physique, mental et social incluant les possibilités de conserver et de développer ses capacités fonctionnelles » . Cette définition implique des ajustements tout au long de la vie. Le ministère de l’éducation nationale prend-il en compte ce fait ? Il y a un risque évident de décalage entre la population et les seniors (senior correspond à plus de 50 ans). Il existe des formes de discrimination des seniors vis-à-vis de la formation professionnelle alors même qu’elle peut leur offrir des opportunités de continuer à développer des connaissances et compétences ; le développement personnel étant un facteur de santé des salariés.

Approche diachronique de la santé de l’homme et de la femme au travail (Antoine Laville, Serge Volkoff)
Comprendre la santé des travailleurs, revient à comprendre la santé non pas seulement à l’instant T mais dans son processus de construction tout au long de la vie. Il faut donc connaître le passé, le présent et le futur, que ce soit au niveau de l’évolution de la santé ou des conditions de travail. Or depuis 15 ans, les chocs organisationnels sont de plus en plus fréquents. Les traces du travail ont une incidence sur la santé, même à la retraite. Ces incidences ne sont pas nécessairement reconnues en maladies professionnelles puisqu’elles se déclenchent après. La fragilité de la santé augmente avec l’âge. Les seniors sont amenés à mettre en place des stratégies pour tenir jusqu’à la retraite tout en étant en cohérence avec leurs valeurs professionnelles. Ces stratégies vont être variables suivant les marges de manœuvre tolérées par l’administration. L’administration peut accompagner ces stratégies ou les rendre difficiles.
Les problèmes ne sont pas les mêmes aux différents âges de la vie professionnelle. Jeunes, il faut développer des compétences  ; plus tard, l’apparition des enfants bouleverse les équilibres, encore plus pour les femmes qui sont toujours plus engagées dans la vie familiale ; le senior devra se maintenir en bonne santé tout en continuant de travailler.

La fin de carrière correspond à un enjeu politique et social majeur. L’augmentation de la durée de vie, associée aux effets du baby-boom, à la diminution de la démographie et à l’augmentation du temps de travail entraîne une surreprésentation des seniors dans certains lieux de travail. Ceci entraîne le vieillissement par et dans le travail. Certains métiers accélèrent le vieillissement.

Dans l’éducation nationale, depuis les années 90, les seniors de plus de 50 ans sont en augmentation de 30%. Les CPA (Cessation progressive d’activité) étaient très utilisées dans le second degré, permettant une réduction du travail en fin de carrière et un aménagement avec des journées allégées. La loi Fillon a supprimé cette possibilité alors que l’activité est de plus en plus coûteuse en termes de santé avec l’âge. Le temps nécessaire à la récupération est plus long. Les enseignants du 1er degré utilisaient peu la CPA, non pas parce que le travail est plus facile mais parce qu’ils ne pouvaient pas moduler le temps de travail sur une journée qui restait à 6 heures.

Il faut donc cerner le travail des enseignants dans leur diversité :

- Une lecture fine de l’activité de chacun est nécessaire ;

- comment vivent-ils leur travail ? Souvent par un sur-engagement pour faire face aux difficultés. Les réformes s’accélèrent, certains s’y engagent, d’autres refusent. Chacun le vit au travers de sa propre évolution au fil de l’âge donc du vieillissement ;

- identifier les facteurs qui posent problème ;

- cerner le rapport subjectif au travail, donc évaluer le travail par rapport aux ressources propres de chacun.

Vieillir au travail, c’est faire une triple expérience :

Développer des compétences :

- en identifiant des stratégies ;

- en étant plus modeste sur les objectifs par rapport aux enfants en difficulté ;

- en regroupant les enfants, chanter ou lire une histoire pour diminuer le bruit en maternelle ;

- en manquant de patience dans le 2nd degré "faites ce que vous voulez, mais en silence !".

Mais la peur du regard des autres est présente.

Le travail est de plus en plus pénible malgré l’augmentation des compétences :

- Dans1er degré, le travail de 8 h à 18 h entraîne des attitudes de recherche de récupération (« je suis liquéfié en fin de journée" "je n’ai plus la force de remonter les marches vers ma classe après la sortie des élèves » ...)

- Dans le 2nd degré, les choix pour les emplois du temps sont différents de ceux des jeunes profs (éviter une journée entière, répartir sur tous les jours de la semaine, demander des emplois du temps à trous ...)

L’écoute des Proviseurs, de la hiérarchie en règle générale :

- mise en place d’une logique gestionnaire qui ne fait pas cas des demandes particulières. Certains modes de management mettent à mal les besoins

L’activité d’enseigner est génératrice de stress :

- tension par le travail évidente, alors que le travail est intensifié par les réformes qui s’enchaînent ;

- travail plus lourd en raison de ces réformes alors que la récupération est difficile pour les seniors en raison du coût du travail  ;

- les ajustements ne sont pas possibles  ;

- c’est un métier où on s’engage personnellement par rapport à ce qu’on veut transmettre aux élèves ;

- le sentiment d’échec est plus vite ressenti qu’en début de carrière en raison des compétences acquises et du niveau d’exigence que chacun se fixe.

Il faut socialiser ces difficultés pour chercher des solutions et mettre en place des stratégies.

Reconversion

À un professeur formé sur un métier avec des compétences, on demande d’enseigner une autre matière donc de faire un métier différent (prof de STI en lycée professionnel /  prof de TBE dans le secteur agricole). On ne retient que son identité d’enseignant, sans prendre en compte la matière pour laquelle l’enseignant avait été titularisé. C’est une erreur totale de raisonner en tant qu’enseignant pur, puisque pour appréhender une matière il faut un bac + 5. Un enseignant ne peut se reconvertir avec des formations courtes de quelques semaines. Dans ce cas, ces seniors ont l’impression d’être "effacés". Ils ont peu d’avance sur les apprentissages par rapport aux élèves, ils ont un sentiment de bricolage. Il s’en dégage un malaise d’autant plus important que les enseignants vivent cela de manière assez isolée. Il y a perte d’identité et une difficulté à définir son nouveau métier. Il s’agit d’une transformation qui n’a aucun sens, avec un mépris total de l’individu. Des personnes meurent au travail parce que le travail n’est pas pensé pour le salarié : plusieurs suicides d’enseignants de la filière STI sont à déplorer, dont deux en septembre.

Jeunes et vieux doivent être pris en compte quand on pense une activité. Les besoins de chacun doivent être compris. A 50 ans, on a la maîtrise du métier mais les effets du vieillissement font que changer d’activité entraîne une remise en cause trop difficile à assumer. Les conditions de travail doivent être particularisées pour avoir des leviers d’action.