Faux ami : L’égalité des chances

jeudi 13 avril 2006
mis à jour jeudi 13 juillet 2006

Grâce à la révolte des banlieues et au mouvement contre le CPE, la rhétorique de l’égalité des chances est peut-être en train de passer de mode. Il faut dire qu’entre un ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances et une loi sur l’égalité des chances, ce gouvernement a quelque peu usé le filon. Pourtant, fil conducteur du rapport Thélot et de la réforme Fillon, véritable leitmotiv de tout discours ministériel d’Allègre à Robien, l’égalité des chances avait tout pour séduire. Qui diable oserait donc (officiellement) réclamer encore plus d’inégalités à l’école ou refuserait de donner sa chance à tous les élèves ? Pourtant, une fois encore, il fallait se méfier des mots.

Car pour réaliser l’égalité des chances, il faut soit placer tous les élèves sur la même ligne de départ en leur offrant les mêmes conditions d’apprentissage, soit les placer sur des lignes de départ différentes pour compenser leurs handicaps extrascolaires. L’égalité des chances peut donc justifier une politique et son exact contraire. Toutes sont pourtant vouées à l’échec. D’une part parce qu’il ne suffit pas de donner aux élèves les mêmes conditions d’apprentissage pour qu’ils aient les mêmes chances d’apprendre : il faut aussi des moyens pour permettre aux plus déshérités de s’approprier le savoir qu’on leur transmet. D’autre part parce que si l’égalité des chances implique de donner les mêmes moyens à tous les élèves, y compris aux plus favorisés, cela revient in fine à maintenir l’écart entre eux et ce, quels que soient les efforts budgétaires consentis.

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Les mesures de discrimination positive qu’on nous propose pour remédier à ces problèmes ne valent guère mieux. Qu’il s’agisse d’ouvrir des voies d’accès spécifiques aux élèves de ZEP ou d’offrir aux plus démunis des bourses au « mérite », on donne certes aux enfants de toutes origines la possibilité de réussir... tout en n’accordant la réussite réelle qu’à une petite minorité d’entre eux. Ainsi, aux Etats-Unis, les politiques de discrimination positive ont certes rendu possible la formation à peu de frais d’une bourgeoisie noire mais sans rien améliorer du sort des Afro-américains qui continuent d’être massivement discriminés.

Peut-être faut-il en chercher la cause dans ce que les partisans de l’égalité des chances ne remettent jamais en question. Tous s’accordent en effet sur un point : quels que soient les moyens pour réaliser l’égalité au départ, l’inégalité sur la ligne d’arrivée va de soi. Car si les conditions initiales étaient vraiment équitables, la hiérarchie sociale qui résulterait de la compétition scolaire serait, à leurs yeux, parfaitement légitime. C’est ce qu’ils nomment l’élitisme républicain.

Mais d’où une telle élite tirerait-elle donc sa valeur ? Pour certains, qui confondent encore culture et biologie, l’école de l’égalité des chances devrait permettre de dégager une élite naturelle en brisant l’arbitraire de la reproduction sociale. Pour les autres, les plus méritants seraient tout simplement ceux qui se sont donnés la peine de travailler. L’école distinguerait ainsi les plus besogneux, les plus acharnés à gagner la compétition. Faut-il alors comprendre que la majorité des élèves a sciemment voulu la perdre ? Un tel entêtement dans l’échec serait incompréhensible si la vérité n’était plus simple : l’école sélectionne ceux qui s’y intéressent, c’est-à-dire la minorité qui en reconnaît les codes et pour qui la compétition fait donc sens. La prédisposition à aimer l’école, et par là à s’en faire aimer, n’est pas également répartie. Il faut pour cela être déjà doté d’un capital culturel spécifique, une denrée aussi rare que socialement déterminée. Pour sortir du cercle vicieux de la reproduction sociale, le mieux serait donc certainement de le rompre :

- En faisant de l’égalité un but et non une condition de départ. Qu’importe que les élèves ne partent pas en même temps et n’empruntent pas le même chemin s’il arrivent finalement au même endroit, c’est-à-dire au même niveau de compétence ? Alors qu’aujourd’hui l’école justifie ses échecs en prétendant avoir donné sa chance à chacun, il faudrait que l’Education nationale se dote des moyens matériels, pédagogiques et organisationnels, pour que tous les élèves finissent par y arriver.

- En abolissant la compétition scolaire, ce qui impliquerait de fonder notre pédagogie sur d’autres ressources que le classement et la sélection. D’autant plus que la rhétorique de l’égalité des chances empêche toute véritable remise en question : la production de l’échec scolaire n’étant pas un échec de l’institution mais une de ses fonctions normales (sélectionner et hiérarchiser), la responsabilité en retombe in fine sur les seuls individus.
Or c’est parce qu’il est contradictoire de transmettre aux élèves le goût du savoir désintéressé tout en les mettant en concurrence que notre métier est aussi difficile. Et il le devient à mesure que la compétition devient plus intense.

Consumérisme scolaire, angoisse, perte de motivation, inattention, sélection des matières en fonction de leur rentabilité à l’examen, conformisme, violences... autant de sujets de lamentation qui se rattachent à la même cause : la concurrence que nous avons subie et que nous imposons à notre tour.

Sud éducation Loiret

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