Femmes au travail

Misères du nettoyage et de la sous-traitance
vendredi 22 mars 2013

Nous sommes de jeunes chercheur-es en sciences sociales employé-es par une université du nord de la France. Tous les soirs, des femmes (et de façon moins fréquente des hommes) viennent nettoyer nos locaux. Dans notre bâtiment, un homme à l’étage, une femme au rez-de-chaussée. La femme change assez fréquemment depuis quelques années. Ils passent dans nos bureaux tous les jours pour vider les poubelles ou faire les sols.

À l’automne dernier, Sarah [1] arrivée en septembre, s’est mise à pleurer et à s’énerver. Elle a notamment poussé violemment son chariot de ménage contre le mur, ce qui a fait beaucoup de bruit. On lui a demandé ce qui se passait et là, elle nous a parlé d’un contrat de travail qu’elle attendait. Elle a évoqué des CDD d’une semaine. Celui qu’elle avait à ce moment-là arrivait à échéance et elle n’avait toujours pas reçu et signé le nouveau, ce qui faisait qu’elle travaillait sans contrat depuis le début de la semaine. Son petit chef est venu la trouver ce soir-là en lui disant « tu le signes tout de suite ! », ce qui l’a énervée parce qu’elle voulait le lire avant de le signer. Elle a alors commencé à se confier à nous. Elle se disait globalement harcelée par son petit chef du matin. Ce dernier contrôle fortement son travail, passe après elle pour voir si elle a bien nettoyé, et dès qu’il y a quelque chose à lui reprocher, l’insulte, lui dit « tu n’es bonne à rien, tu ne sais pas faire le ménage ! », « de toute façon, tu es en France, tu n’as pas la parole parce que tu n’es qu’une Arabe » [2].

Au sujet de ses conditions de travail, les contrats arrivent tardivement, ils s’enchaînent, et ses chefs font pression tout le temps sur elle en disant « on ne sait pas si à la fin du contrat, on te reprendra ». Elle a finalement été mise en arrêt maladie et une nouvelle employée est arrivée. Depuis, elle est revenue nous voir pour nous dire qu’elle allait aux prud’hommes. Du coup, on lui a donné quelques informations de type syndical pour l’aider dans sa démarche.

Après enquête, il s’avère que l’employeur de Sarah est un groupe qui fait partie du classement national des entreprises de propreté, hiérarchie officielle du secteur dont le seul critère tient au chiffre d’affaire réalisé. Celui-ci était de près de 100 millions d’euros en 2011. Le groupe emploie 3 500 personnes qu’il se targue de recruter à plus de 80 % en CDI. La statistique est plausible mais, au regard de la situation sur notre université (nous n’avons trouvé aucune statistique officielle sur le sujet), elle cache une très forte rotation et une systématisation des contrats précaires et à temps partiel des femmes opérant les activités quotidiennes de nettoyage. Ce qui frappe encore davantage, c’est la forte hiérarchisation de l’activité que doivent subir les femmes employées par le groupe. Sur son site internet, le groupe l’avoue d’ailleurs à demi-mot, se vantant explicitement de son « management de proximité » consistant dans une « maîtrise de [son] organisation du travail et une parfaite traçabilité des heures » (le groupe souligne). On voit avec Sarah ce que signifie concrètement cette politique pour la fraction précarisée et à temps partiel de sa main-d’œuvre. Un contrôle permanent par la hiérarchie du travail effectué, de sa qualité et des heures réellement accomplies.


Une hiérarchie qui conforte la division sociale et sexuelle du travail.

En prenant pour exemple l’organisation du travail d’une autre entreprise du secteur, Clinitek, on peut constater que la division joue à plein son rôle de différenciation (ou bicatégorisation) et de classement des personnes et des activités. Les personnels nettoyants sont sous le contrôle d’un manager (dont on a pu avoir idée du rôle avec l’exemple de Sarah) et d’un commercial qui « analyse avec vous vos attentes pour vous proposer un contrat “sur mesure” parfaitement adapté à vos besoins » (consultez le site Internet). Le panel des quatre métiers de l’entreprise présenté aussi sur son site respecte parfaitement les rôles assignés aux femmes par la division traditionnelle du travail domestique. Aux côtés des hommes, commerciaux, manager propreté ou agent roulant, la femme illustre une agente propreté chargée des tâches concrètes de nettoyage, à qui son employeur et son commercial proposeront « gracieusement » et de façon assez cohérente les moyens de concilier les contraintes de son travail domestique et celles liées à l’occupation d’un emploi rémunéré.

Sud éducation Nord-Pas-de-Calais


[1Le prénom a été changé.

[2Le chef est lui-même issu de l’immigration.