Grand emprunt : les embuches de Noël pour l’enseignement supérieur et la recherche.

mardi 19 janvier 2010
mis à jour lundi 30 mars 2015

Nicolas Sarkozy a entériné globalement les priorités fixées par le rapport Juppé-Rocard pour le « grand emprunt » (dont initialement personne ne savait quoi faire). Une partie de cet emprunt, exclusivement levé sur les marchés, sera utilisée pour l’enseignement supérieur (11 milliards) et la recherche (9 milliards).

Nous ne nous réjouissons pas du tout de cette « manne » issue d’une opération de communication censée donner l’impression qu’on prend de grandes décisions et qu’on sait où l’on se dirige.

En effet, ces milliards vont servir à parachever la politique désastreuse menée depuis des années dans l’enseignement supérieur et la recherche. La réforme LMD a rendu les formations illisibles et éclatées, elle a étendu la semestrialisation et instauré un système d’évaluation des études par des « crédits » aussi ineptes qu’inadaptés aux réalités de la connaissance. La LRU, loi de « responsabilité » des universités, institue le pouvoir absolu des présidents d’Université et organise une concurrence stérilisante et débile entre universités. Deux agences — dont les experts sont nommés dans l’opacité —, l’AERES (agence d’évaluation) et l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), centralisent progressivement le pouvoir d’évaluation et les moyens alloués à la recherche.

Dans les universités, l’emprunt (7,7M€) permettra d’arroser cinq à dix « grands pôles universitaires d’excellence » — puisqu’on ne saurait être petit et excellent. Ces pôles se transformeront sans nul doute en excellents pôles de « communication », la recherche et l’enseignement y ayant déjà été matraqués par la LRU et le LMD. Les autres universités pourront se serrer la ceinture un peu plus. Ces milliards viendront donc essentiellement renforcer l’action du gouvernement de transformation du paysage de la recherche en terrain de compétition pour grands mandarins.

La part « recherche » de l’emprunt servira entre autres à doter en capital l’ANR pour 5 milliards d’euros. Cette agence a maintenant fait la preuve que le financement de la recherche sur projets aboutit à un pilotage par la politique et les modes, et à l’appauvrissement de la recherche dans des structures de type « armée mexicaine » où le seul travail scientifique est effectué par des précaires sommés d’obtenir des résultats publiables, le reste du « travail » consistant en l’écriture de rapports, destinés à ne pas être lus, et à une bataille de communication entre « équipes ».

La gestion des fonds de dotation devrait être assurée par le Trésor Public : l’intérêt généré servira de revenu aux pôles d’excellence, mais le rapport Juppé-Rocard préconise de ne pas utiliser l’emprunt pour procéder à des recrutements publics — ce qui manque le plus cruellement dans l’enseignement supérieur et la recherche, gangrenés par une précarité galopante (plus de 40 000 emplois déjà supprimés en 4 ans dans l’Éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche). Et M. Woerth explique que les charges d’intérêt de l’emprunt « seront immédiatement gagées sur des économies supplémentaires dans les dépenses courantes de l’État ».
Exprimé plus simplement : le remboursement de l’intérêt de l’emprunt se fera grâce à la suppression d’emplois publics, et les intérêts générés par celui-ci ne pourront servir à en créer. Quel tour de passe-passe grossier pour casser le service public tout en ayant l’air de le soutenir !

Enfin la cerise sur le gâteau, illustrant le fameux « passées les bornes, y’a plus de limites » : certains jusque-boutistes, chevaux de Troie libéraux dans l’université, se plaignent que l’État veuille leur imposer un placement en bons du Trésor, pas assez rentables à leur yeux (rendement de 4%). Eux veulent du 11% assuré — veulent-ils faire croire — par des professionnels de l’« asset management » engagés par les fondations universitaires qui se montent déjà ça ou là. Les universités seraient alors engagées à rentrer de plein pied dans la logique financière. Une crise financière, quelle crise financière ?

Il est temps d’arrêter cette folle dérive.

Non merci, nous ne voulons pas du grand emprunt.

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