Innovation, bluff et manipulation

 juin 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Jack Lang a installé un "Conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire". La première tâche de ce conseil a été de "labelliser" un certain nombre d’établissements qui se sont engagés d’une manière ou d’une autre dans l’"innovation". Le lycée Jean Lurçat de Paris s’est fait une spécialité de ces trouvailles qui, à défaut de résoudre quoi que ce soit, se signalent au moins par l’originalité des appellations contrôlées dont il affuble ses " innovations " : Lycée du temps choisi, la Ville pour école et, dernièrement, une sorte de chef d’œuvre, le lycée "intégral". L’adjectif a quelque chose de définitif, et il assure au moins à son inventeur (le proviseur Longhi) une sorte de garantie de ne pouvoir être dépassé par un vocable plus absolu et donc plus médiatique.

Manipulation

Comment ne pas partager la préoccupation qui affirme présider à la mise ne place de ces structures parallèles : re scolariser les "décrocheurs" de 15 à 18 ans, établir avec eux un "pacte pédagogique", leur offrir une scolarité "personnalisée" à tout moment de l’année, le temps de "résoudre une crise" ? Les "décrocheurs" existent (des élèves qui se déscolarisent, abandonnent toute activité scolaire, au point de ne plus pouvoir trouver dans l’Éducation nationale d’établissement prêt à le accueillir. Pourquoi ne pas combler ce vide et ne pas mettre en place des structures qui s’en chargent ? France Inter consacre une heure d’émission à Jean Lurçat ; Marie Claire du mois de mai 2001 s’émerveille. Le proviseur Longhi vibrionne en tous lieux. Les collègues du lycée sur lequel se greffe cette "innovation" sont paralysés par cette évidence : pourquoi faudrait-il s’y opposer ?

En un mot, tous les ingrédients d’une démarche démagogique et manipulatrice sont réunis : on constate un problème bien réel ; on le dramatise ; on ne s’attaque pas à sa source, et on feint de traiter le symptôme ; on sidère la réflexion ; on culpabilise ceux qui seraient portés à en discuter le bien-fondé.

Les questions soulevées sont pourtant bien réelles.

Ces structures vivent en parfaite autarcie, à l’écart du lycée. Aucune information n’est donnée au personnel sur leur nature, leur fonctionnement, leur projet. Dotées de moyens hors DHG, elles échappent à tout regard, et même à ce regard dérisoire qu’est le Conseil d’administration.

Elles ne font l’objet d’aucune évaluation, d’aucun bilan public. Si l’"évaluation" est devenue un "concept" clé de l’"entreprise" éducative (emprunté au monde de l’entreprise capitaliste de l’époque de la corporate governance exigée par les actionnaires), ces structures s’y dérobent. On peut ainsi, au lycée Jean Lurçat, apprendre la naissance du lycée "intégral" et le début de ses activités en janvier 2001 et, simultanément, apprendre qu’il s’agit d’un "succès" !

Échappant aux règles en vigueur pour l’ensemble de l’Éducation nationale, ces structures se caractérisent très naturellement par le traitement "exceptionnel" des enseignants qui y interviennent. La "coordinatrice" est précaire, comme la quasi-totalité des enseignants. M-A et contractuels y sont la règle.

Greffées sur le lycée, et pour les besoins d’affichage de l’opération bien équipées matériellement, ces structures pratiquent la politique du "coucou" : telle salle est exceptionnellement équipée (langues vivants ou multi-média) ; elle tend à être occupée par ces structures. Des enseignants du lycée, professeurs de langues vivantes, se trouvent ainsi du jour au lendemain transférés dans des salles où il est impossible de s’entendre à 35, parce que la salle qui avait été équipée pour pratiquer l’oral a été "squattée" par cet OPNI (objet pédagogique non identifié).

Vitrine, effet d’annonce et bluff...

En somme, tout est fait pour que l’effet d’annonce, d’affichage, soit réussi. Et pour éviter que leur éventuel échec ne soit préjudiciable à l’effet essentiellement "politique” recherché, on proclame que leur succès est avéré... parce que les demandes des familles dépassent le nombre de places offertes !

Belle preuve scientifique.

Le plus grave est évidemment que ces "coups médiatiques" permettent de perpétuer l’essentiel de la situation qui produit les "décrocheurs". Le mieux est d’entendre ce que disent par exemple ces professeurs de langues vivantes évoqués plus haut. Ils ont en Seconde ou en Première des classes de 35 élèves. Parfois, en dehors de l’Anglais, pour les LV2, le groupe qu’ils ont en charge est composite : pour gagner des heures dans le cadre bloqué de la Dotation horaire globale (DHG), on a regroupé des élèves de STT et de ES ou, pour les BTS, des étudiants de sections très différentes, qui doivent d’ailleurs préparer des épreuves de langue vivante de nature différente (orales ou écrites). C’est un gâchis. On y fabrique des "décrocheurs". Lorsque, pour des raisons diverses, ils obtiennent soit une classe dédoublées ou des groupes réduits et homogènes, ils vérifient que les mêmes élèves, réputés "terribles", "ingouvernables", "nuls", "irrécupérables", sont capables de progrès considérables. L’"innovation" est simple pourtant : dédoubler.

En vérité, l’effet le plus pervers que notent tous les collègues des établissements où sont implantées des structures dites "innovantes" (c’est ce qu’expliquaient récemment ceux qui enseignent dans le collège confié à la très "innovante" Pierrelée), c’est que très vite seules ces structures bénéficient des attentions de l’administration. Il est vrai qu’il n’y a aucun prestige à attendre de l’administration soignée et exigente d’un établissement "banal". Et que le reste de l’établissement est bien vite laissé à une sorte d’abandon.

A SUD éducation, nous faisons le pari inverse : nous savons tous de quoi nous avons besoin pour exercer notre métier, pour compenser autant que faire se peut des situations gravement marquées par l’inégalité sociale. Nous savons faire notre travail, et nous sommes ouverts à échanger toutes les "innovations" qui permettraient de le faire mieux. Nous ne sommes pas pour que se construisent des enclaves expérimentales, même réussies, au prix d’une dégradation incessante des structures communes, véritables machines à produire de l’échec.

En un mot, nous sommes pour une autre société et une autre école...


1er degré : quel silence !

On pourrait croire que depuis de nombreux mois, les problèmes du 1er degré se résument à ceux de la direction d’école.

Problème réel, urgent certes, et national, mais à trop axer les revendications sur la direction de l’école plutôt que sur son fonctionnement et son contenu, les quelques mobilisations de ces derniers mois risquent fort de réveiller un statut de chef d’établissement en demi-veille.

A part ça, a-t-il suffi de quelques postes supplémentaires pour qu’il n’y ait plus d’autres motifs à inquiétude dans les déclarations ministérielles et dans les mises en place tranquilles qui s’opèrent ?

Les discours de Lang sur l’école primaire lissent un paysage "idyllique" d’une école destinée aux enfants des classes moyennes avec, par-ci par-là, quelques intentions "supplément d’âme" pour les autres.

Dans un apparent consensus, les Comités Educatifs Locaux se mettent en place, chaque école va chanter dans une chorale à partenariat divers, s’ouvrir aux arts plastiques dans ce même cadre, la maîtrise du français - langue nationale - va se parfaire sur injonction ministérielle et par logiciels adaptés et les langues étrangères (diversifiées bien sûr, malgré les statistiques qui montrent la prédominance massive de l’anglais) vont s’enseigner de plus en plus tôt (avec sans doute quelques vacataires supplémentaires).

Les nouveaux programmes promis sont attendus calmement.

Les aides - éducateurs, tout aussi calmement, attendent la fin de leur contrat pour se recycler à Intermarché (cf. journal Sud éducation de mars).

Et l’aménagement du temps scolaire va sans doute attendre l’application d’une RTT adaptée à l’Education nationale pour se décliner nationalement.

L’école primaire a été traitée. Place au collège.

Apparent consensus ? Consensus entre qui et sur quoi ?

En tout cas, consensus qui marche puisque, c’est vrai, dans le 1er degré, aucun bruit ne sourd !