L’Ecole publique face à la logique marchande

Ecole et mondialisation
vendredi 5 janvier 2007
mis à jour mardi 6 mars 2007

Tel était le thème du stage de formation syndicale organisé à Lille par la Commission fédérale International et Sud éducation Nord-Pas-de-Calais. Une occasion, pour la centaine de participants venus de toute la France, d’entendre Nico Hirtt [1] et Raoul-Marc Jennar [2] expliquer comment les réformes ministérielles s’insèrent dans le cours de la mondialisation capitaliste.

Selon Nico Hirrt, l’innovation technologique est une réponse du capitalisme à la crise dans laquelle il est entré depuis une trentaine d’années. Elle a pour principaux effets de rendre imprévisibles les compétences professionnelles utiles et de polariser le marché du travail entre 60% d’emplois faiblement qualifiés et 20 à 25% d’emplois de plus en plus fortement qualifiés. Presque partout dans le monde, les gouvernements tentent d’adapter les systèmes éducatifs à cette nouvelle donne industrielle en poursuivant trois grands objectifs :

- Le soutien étatique à la compétitivité qui transforme l’école en institution productrice de capital humain, adaptée aux exigences industrielles, et formatrice des futurs consommateurs. C’est ainsi que la plupart des réformes dans le monde remplacent la transmission des savoirs par la transmission de compétences (communicationnelles, personnelles et sociales) et rendent l’orientation de plus en plus précoce. Non seulement le système éducatif coûte ainsi moins cher, mais il prépare la future main-d’œuvre à être flexible et adaptable aux fluctuations du marché du travail ; une adaptabilité renforcée par la mise en place de la formation tout au long de la vie... aux frais des salariés. L’emprise de la mentalité de marché sur les élèves s’effectue aussi par le biais de publicités insérées dans le matériel pédagogique, notamment les TIC, ou bien dans les fournitures scolaires. Ainsi, 6 écoles sur 10 dans le monde ont passé un accord d’exclusivité avec Coca Cola ou Pepsi [3].

- La défiscalisation compétitive consiste à réduire le coût de l’éducation pour alléger le taux d’imposition des entreprises. Ce définancement public s’effectue grâce à la multiplication des partenariats écoles/entreprises et par une politique d’austérité budgétaire. Ainsi, la part du PIB consacrée à l’éducation a partout cessé d’augmenter depuis la fin des années 70 pour stagner autour de 6-7%... ce qui est négligeable comparé au temps de vie passé sur les bancs de l’école.

- La création de nouveaux marchés s’effectue par la substitution du secteur privé au secteur public : sous-traitance de la gestion d’établissement ou de l’inspection, firmes de soutien scolaire aidées fiscalement par l’Etat, e-education, etc. Avec son potentiel de 2000 milliards de dollars, le marché mondial de l’éducation est 2,5 fois plus important que celui de l’automobile. Les négociations en cours dans le cadre de l’AGCS sont en train de l’organiser au plan international, alors que le processus de Bologne en a déjà fixé les règles pour Europe.

Le cas de la Belgique nous montre bien où mène cette marchandisation de l’éducation. Avec ses 60% d’élèves dans le privé, ses professeurs qui n’ont plus le statut de fonctionnaire, ses établissements autonomes en compétition les uns avec les autres et son orientation imposée aux élèves dès 12 ans, le plat pays arrive bon dernier du classement PISA de l’OCDE. Une situation à comparer avec celle de la Finlande, en tête du classement alors que l’enseignement privé y est inexistant, que la carte scolaire ne peut y être contournée et que les écoles primaires y sont presque deux fois plus dotées qu’en France (6596 $ contre 3621 $ annuels par enfant). Surtout, la Finlande est aussi le pays où les inégalités sociales se répercutent le moins sur les résultats scolaires. Comme quoi, l’égalité n’est pas incompatible avec une éducation de qualité... bien au contraire !

Pour Nico Hirtt, la priorité doit donc être accordée au refinancement de l’école primaire et à la réduction du nombre d’élèves par classe, au renforcement de la carte scolaire avec nationalisation du secteur privé, au retardement de la sélection scolaire et à la mise en place de systèmes de remédiations. On dirait du Sud !

Adapter les structures étatiques au commerce mondial

Pour élargir le débat, notre camarade Pascal Bianchini, de la commission International, cerna les intentions des économistes de la Banque mondiale et des décideurs à propos du développement de l’enseignement. Ses conclusions furent renforcées par le long exposé de Raoul-Marc Jennar. Selon lui, la mondialisation comporte trois étages : à la base, l’État et son gouvernement, puis l’Europe et ses 25 pays et, enfin, l’Organisation Mondiale du Commerce (OCM) et la Banque mondiale.

L’Organisation Mondiale du Commerce dispose du pouvoir judiciaire et exécutif. À la fois juge et partie, l’OMC est indépendante des pouvoirs populaires car constituée de membres non élus. Il en est de même de la Commission européenne qui détient l’exclusivité de l’initiative de lois. Cependant, aucune de leurs décisions ne peuvent être adoptées sans l’aval des gouvernements des pays adhérents. Le patronat a très bien compris qu’il pouvait revenir sur 150 années de luttes sociales en passant par cette voie royale. Ainsi, l’OMC n’impose rien aux firmes privées et n’organise pas le commerce mondial : elle se contente de modifier les structures étatiques. Après l’industrie et le commerce, l’OMC va s’attaquer aux services, domaine auquel l’éducation appartient.

Un seul acte de foi la guide : « Un marché harmonieux entraîne l’harmonisation sociale ». Ce credo est relayé par l’Union Européenne qui organise le dessaisissement de
l’économie par ses Etats membres (Banque Centrale Européenne, directive Bolkestein, etc.). Ces instances savent merveilleusement dissimuler leurs mesures anti-sociales sous un vocabulaire trompeur. Parmi leurs productions les plus récentes figure cette fourberie qu’est la « flexsécurité ». Cette mystification, d’origine anglaise, prétend réunir la flexibilité et la sécurité des personnels. Il s’agit en fait, pour chaque travailleur, de la possibilité de renoncer à ses droits collectifs. Jusqu’à quand va-t-on ainsi nous tromper ?

Il est évident que le « non » français au référendum sur la constitution européenne a amené un certain nombre de pays partenaires à prendre conscience des réalités cachées sous les propositions alléchantes. Là encore, les Français ont fait preuve de clairvoyance. Et Sud peut s’honorer d’avoir participé à ce combat.

Il reste à développer les contacts avec les autres syndicats européens, malgré les difficultés des uns et des autres à surmonter les barrières nationales devenues une entrave à nos luttes. Mais la solidarité syndicale internationale s’organise néanmoins. Les exposés de nos camarades Nicolas Dessaux, Patrick Choupeaut et Noëlle Ledeur nous ont informé en détail de la situation syndicale en Irak, au Mexique et en Palestine. Trois points chauds de la planète où les militants syndicaux luttent contre la mondialisation capitaliste au péril de leurs vies.

Sud éducation Champagne-Ardenne


[1Nico Hirtt est enseignant en sciences physiques en Belgique, membre fondateur de l’Appel Pour une Ecole Démocratique (http://ecoledemocratique.org/), rédacteur en chef de la revue trimestrielle « L’école démocratique » et auteur d’ouvrages de référence sur la marchandisation des systèmes éducatifs dont L’école prostituée, l’offensive des entreprises sur l’enseignement (éd. Labor, collection « Espaces de liberté », Bruxelles, 2001) et L’école de l’inégalité (idem, 2004).

[2Raoul-Marc Jennar est conseiller au Parlement européen, chercheur à l’URFIG et à la fondation Copernic, collaborateur de nombreuses publications et du Monde diplomatique.

[3Signez la pétition en ligne « Publicitaires et marchands, hors de l’école ! » sur http://www.sudeducation.org/article1801.html

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