L’Histoire coloniale qui fait mal

vendredi 20 janvier 2006
mis à jour lundi 13 février 2006

Comme il nous empoisonne, ce lancinant passé colonial ! Pas moyen de le refouler. Il enfle aujourd’hui sous l’effet de la fièvre sociale et provoque de douloureuses hernies à la surface de l’inconscient collectif, notamment dans les banlieues. Impossible d’y toucher sans faire mal. Impossible de l’ignorer sans risquer la gangrène. En imposant « le rôle positif de la présence française outre-mer » dans les programmes scolaires, l’article 4 de la loi du 23 février 2005 aura-t-il au moins le mérite
de mettre en évidence la « fracture coloniale » dont souffre, selon de nombreux historiens, la société française ? Une fracture qu’il serait vain de prétendre réduire au « kärcher ».

Le 9 décembre dernier, Jacques Chirac annonçait la création d’une « mission pluraliste pour évaluer l’action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l’Histoire », une annonce destinée à calmer le débat enflammé soulevé par une loi affirmant le « rôle positif » de la colonisation française.

L’histoire de ce texte controversé remonte au 10 mars 2004, lorsque le gouvernement dépose un projet de loi « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Le projet visait notamment à indemniser de façon plus équitable les familles de harkis, enrôlés bon gré mal gré dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie et laissés pour compte en 1962. Le travail législatif commence alors tranquillement au sein des commissions, à l’Assemblée et au Sénat sur la base d’un large consensus : les pieds noirs et les harkis ont été mal traités par l’Etat français ; il est temps de leur rendre justice.

Mais voilà : le 11 juin 2004, vers 17h00, le rapporteur du texte à l’Assemblée nationale, Christian Kert (député UMP des Bouches-du-Rhône), présente un amen-dement précisant que « les programmes scolaires et les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite », reprenant habilement la formulation utilisée dans l’article 2 de la loi du 21 mai 2001 (dite loi Taubira, en référence à Christiane Taubira, députée PRG de Guyane à l’origine de ce texte) tendant à la reconnaissance, par la France, de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Il allait de soi qu’une éventuelle contestation de l’amendement Kert ferait tôt ou tard porter la polémique sur la loi Taubira. Bingo ! Certains intellectuels demandent aujourd’hui son abrogation [1]. Mais point de débat ce jour-là : les vingt députés présents dans l’hémicycle adoptent l’amendement sans broncher, à main levée, et acceptent même le sous-amendement de Christian Vanneste (député UMP du Nord) qui précise que les programmes scolaires « devront faire connaître à tous les jeunes Français le rôle positif que la France a joué outre-mer. »

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Le droit d’inventaire

« Nous avons manqué de vigilance, admet aujourd’hui le président du groupe PS de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault. Kléber Mesquida, notre porte-parole dans la discussion, ne nous a fait remonter aucune alerte. » François Hollande admet, lui, que des socialistes ont voté « par inadvertance ».

Toujours est-il que le texte définitif, incluant effectivement les amendements dans son article 4, est adopté le 23 février 2005 par le Parlement dans l’indifférence quasi générale. Certains historiens s’indignent pourtant très vite du contenu de la nouvelle loi et lancent, sous la houlette de Claude Liauzu, Professeur à l’université Denis-Diderot (Paris-VII), coordinateur de l’ouvrage « Colonisation. Droit d’inventaire » (2004), une pétition dans le quotidien Le Monde du 25 mars 2005.

L’émotion fait son chemin et les députés de gauche tentent de rattraper leur « inadvertance » en déposant le 10 novembre 2005 la proposition de loi de Bernard Derosier (député PS du Nord) visant à abroger le litigieux article 4. Mais la proposition est rejetée le 29 novembre par 183 voix contre 94. Et c’est paradoxalement lorsque les carottes semblent cuites que la polémique prend de l’ampleur.

Aimé Césaire, poète et maire honoraire de Fort-de-France fait une déclaration lapidaire qui contraint Nicolas Sarkozy à annuler son voyage prévu de longue date aux Antilles, entre le 8 et le 10 décembre : « Je n’accepte pas de recevoir le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy pour deux raisons. La première : des raisons personnelles ; la seconde, parce que, auteur du Discours sur le colonialisme, je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu. Et ne saurais paraître me rallier à l’esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005. » La force symbolique du camouflet propulse la polémique à la Une des journaux, sur les plateaux de télévision et, par conséquent, sur les bancs de l’école... Dans l’ouvrage collectif intitulé La fracture coloniale [2], Benjamin Stora, historien spécialiste de la guerre d’Algérie, avait peut-être vu juste lorsqu’il déclarait que « si l’on se réfère à mai 1968 - qui était, dans une lecture assez répandue, le règlement de comptes d’une génération avec la géné-ration du « père » collaborationniste, vichyste -, il peut y avoir une demande de règlement de comptes de la nouvelle génération sur ce qui s’est passé il y a cinquante ans en France à propos de la guerre d’Algérie ».

Sud éducation Vaucluse


Appel à désobéir

Si la loi du 23 février 2005 devait demeurer en l’état, nous appellerions l’ensemble des enseignants à refuser d’appliquer l’article 4 et à boycotter les éditeurs qui intégreraient « le rôle positif de la présence française outre-mer » dans leurs manuels scolaires.

En attendant, nous invitons tous les collègues à signer l’une au moins des pétitions suivantes.

- La pétition des historiens, lancée le 25 mars 2005 réclame l’abrogation de l’article 4 parce qu’il « impose une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont au coeur de la laïcité » : http://www.ldh-toulon.net.

- La pétition unitaire des personnalités politiques de gauche, lancée le 9 décembre 2005 :
http://www.abrogation.net.


[1voir la "pétition des 19", lancée notamment par Elisabeth Badinter, Max Gallo et Pierre Vidal-Naquet, pourtant insoupçonnables d’un quelconque révisionnisme.

[2La Fracture coloniale, sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, La Découverte, 2005.