L’Orientation et la Formation Professionnelle Tout au Long de la Vie : Cette vie là n’est pas un long fleuve tranquille

Une vision de l’école qui n’est pas la nôtre
samedi 8 septembre 2012

Dans le nouveau contexte politique et alors que le ministère de l’éducation nationale s’est lancé dans « refondons l’école de la république », une opération de concertation plus ou moins téléguidée, Sud éducation réaffirme la nécessité de rompre avec une vision « utilitariste » de l’école et en particulier avec l’état d’esprit porté par la loi OFPTLV. Voici la quasi intégralité du texte de positionnement par rapport à cette loi adopté lors de notre congrès de mai 2012 à Montpellier.

La loi OFPTLV (Orientation et Formation Professionnelle Tout au Long de La Vie) a été adoptée le 24 novembre 2009. Elle reprend un nombre important des dispositions de l’ANI (Accord National Interprofessionnel) signé le 7 janvier 2009 par les cinq confédérations syndicales consultées (CFTC, CFDT, CGC, CGT, FO) et porte sur « le développement de la formation tout au long de la vie professionnelle, la professionnalisation et la sécurisation des parcours professionnels ». Cette loi, étendue en dernière instance aux publics en formation initiale, définit le cadre des politiques publiques à mettre en place en matière d’orientation, d’insertion et de formation professionnelle. Une des « grandes » idées de cette loi est la création d’un « grand service public d’orientation pour tous » dont la mise en place est précisée par le décret d’application du 4 mai 2011 créant le label national « Orientation pour tous – pôle information et orientation sur les formations et les métiers ».

Une logique libérale avant tout

Les réponses au contexte social actuel restent toujours les mêmes et reposent sur des principes économiques dont on connaît les effets dévastateurs. La dégradation régulière des services publics, notamment celui de l’éducation, s’inscrit ainsi dans une volonté politique de désengagement de la collectivité, à la fois en terme de responsabilité et de solidarité, aux dépens d’une partie de plus en plus importante de la population livrée à des stratégies de vie et de survie individuelles. À son niveau, la loi OFPTLV contribue à cette dérive. Ses incidences sur la formation professionnelle initiale et le service public d’orientation de l’Éducation nationale viennent renforcer le processus actuel d’assujettissement de l’école au modèle économique libéral.

Face à la crise de l’emploi : chacun pour soi

Dans un pays dont le taux de chômage se situe autour de la barre des 10% de la population active, le discours qui établit un lien direct entre cette situation et le dysfonctionnement du système éducatif en terme d’enseignement professionnel et d’orientation trouve toujours de nombreux échos et cela même dans les organisations syndicales interprofessionnelles ou dans la population quelle que soit son appartenance sociale. Ce discours qui stigmatise une école incapable de répondre aux attentes du monde du travail et défaillante quant à la construction individuelle des jeunes en tant que futurs travailleurs permet en réalité de déplacer la responsabilité sociale du problème de l’emploi de la collectivité vers l’individu. L’enjeu est bien de mettre en œuvre la résolution du conseil européen des ministres de l’éducation sur l’orientation adoptée en 2008 dont l’axe prioritaire est l’acquisition de la compétence à «  s’orienter tout au long de la vie ». Autrement dit, il s’agit clairement d’assigner à l’orientation scolaire et donc au système éducatif l’employabilité de chacun comme finalité première. Sans même s’interroger sur les difficultés à déterminer les secteurs professionnels « porteurs » (la prospective en matière d’emploi est loin d’être une science exacte), la politique ici à l’œuvre, qui évacue toute réflexion sur la question sociale du travail, se met au service du modèle économique dominant dont la clé de voûte est l’entreprise, une entreprise qui enrichit ses actionnaires. Il s’agit donc, à l’école en premier lieu, de préparer les individus à s’accommoder du chômage et de la précarité, en se formant à l’employabilité, à l’adaptabilité, à la flexibilité.

Autonomie individuelle en trompe-l’œil

Orientation et formation professionnelle tout au long de la vie, voilà une formule bien réfléchie qui peut être entendue dans une optique de maîtrise de son parcours, d’autonomie décisionnelle. En résonance à une autre formule choc, « l’orientation active », c’est une image de l’individu acteur de son orientation, de sa formation professionnelle, et par extension de sa vie professionnelle, de sa vie tout court, qui est ici recherchée. Quelques-uns pourront même y voir un espace de liberté individuelle : faites ce que vous voulez de votre vie, orientez-vous, formez-vous, quand vous le souhaitez, comme vous le souhaitez. Quand et comme vous le souhaitez ? Ne nous leurrons pas. Il n’est ici aucunement question de se débarrasser des déterminismes en tout genre dans la construction des individus, de lever les différentes échéances du tri social et notamment à l’école. Il revient en réalité à chacun d’assumer la responsabilité de sa place dans la société, et en particulier si cette place n’est pas celle qui correspond à la réussite sociale au travers d’un parcours professionnel gratifiant ou valorisant. Une société qui propose comme projet orientation et formation professionnelle tout au long de la vie, autrement dit remise en question individuelle systématique, inscrit de fait la population dans une insécurité sociale permanente.

École et entreprise sont dans un bateau…

La loi OFPTLV conçue au départ pour remodeler la formation continue des salariés et la formation professionnelle des adultes demandeurs d’emploi dans la perspective de faciliter par un travail d’orientation la reconversion des premiers et l’insertion socioprofessionnelle des seconds, a vu finalement certaines de ses dispositions s’étendre au public de la formation initiale. Cette loi, qui modifie conjointement le code du travail et le code de l’éducation, donne un cadre supplémentaire aux promoteurs d’une ouverture toujours plus grande de l’école à l’entreprise. La question de la relation formation emploi (les fameux débouchés !) est à prendre en compte lorsqu’il s’agit de public scolaire, mais elle n’est qu’un des facteurs parmi d’autres plus prégnants. Aujourd’hui, on assiste à une volonté de centrer la politique éducative sur la relation entre l’entreprise et l’école, et autour de la question de l’insertion dans le monde du travail et de l’emploi.

L’entreprise prend la barre

Si la volonté de développer la formation professionnelle par contrat d’apprentissage n’est plus à démontrer, l’entreprise n’a jamais été aussi présente au niveau de la formation initiale scolaire. Ainsi, par exemple, dans l’enseignement professionnel de l’éducation nationale, les stages en entreprise n’ont jamais été aussi nombreux dans le cursus des élèves et leur poids dans l’obtention du diplôme est de plus en plus déterminant. Concernant l’orientation scolaire, la ligne directrice actuelle ne fait que confirmer cette tendance  : mise en place du Parcours Découverte des Métiers et Formations dès la cinquième, stage de découverte en entreprise obligatoire au collège, orientation active, externalisation du conseil en orientation et pour couronner le tout, la loi OFPTLV qui place sous un même cadre les publics scolaires, les jeunes adultes, les demandeurs d’emploi, les stagiaires de la formation continue ou encore les salariés en reconversion.

À la pêche aux compétences

Socle commun, livret de compétences et autre passeport orientation préfigurent la généralisation de la prédominance du critère employabilité dans la gestion du personnel des entreprises. L’employeur n’aura jamais été en mesure de disposer d’autant d’informations sur la construction personnelle et professionnelle de ses salariés. Aujourd’hui, la notion de compétence, très socialement marquée, devient la référence en terme d’évaluation scolaire au détriment d’une véritable évaluation formative et de la certification par des diplômes nationaux. L’empressement actuel à s’inscrire dans cette logique montre à quel point la dimension économique utilitariste de l’école prend le pas sur sa dimension éducative.

Orientation pour tous : personne ne s’y retrouve

La création de « pôles information et orientation sur les formations et les métiers » sous le label « Orientation pour tous » instaurée par la loi OFPTLV et le décret du 4 mai 2011 n’est pas une réponse appropriée aux problématiques bien différentes des individus pouvant être confrontés à des questionnements en matière d’orientation. D’autant qu’à terme, un même professionnel pourra être amené à conseiller ces différents publics. Estimer qu’un service unique, avec des intervenants polyvalents, pourra accompagner des collégiens ou lycéens dans la construction de leurs parcours scolaires, des étudiants dans l’élaboration de leurs cursus universitaires, des demandeurs d’emploi en quête de formation professionnelle, des salariés en reconversion… relève d’une pensée exclusivement tournée vers l’employabilité des individus. L’amalgame qui est fait ici entre la recherche d’une insertion professionnelle rapide pour le chômeur et l’orientation scolaire (où l’insertion n’est qu’un des éléments à prendre en compte) réduit cette dernière à une confrontation au monde de l’entreprise.

… L’école tombe à l’eau

Au-delà des choix budgétaires, aussi contestables soient-ils, des gouvernements successifs depuis un certain nombre d’années et de leurs conséquences sur les dégradations des conditions de scolarisation des élèves et des conditions de travail des personnels, on assiste aujourd’hui à une transformation profonde du sens du projet éducatif de l’école. La formation d’individus avant tout employables au sens de l’entreprise libérale prend progressivement le pas sur la transmission d’une culture sociale et de savoirs polyvalents. Dans ce contexte, et en particulier au travers de la loi OFPTLV, la formation professionnelle et le service public d’orientation de l’éducation nationale sont à la fois au centre de cette mutation par leurs terrains d’intervention et à la fois l’objet d’un démantèlement programmé par les conceptions éducatives dont ils sont encore porteurs.

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Nous n’aurons que ce que nous prendrons

Enseignement professionnel en LP : naufrage annoncé

Baccalauréat professionnel en 3 ans, disparition du BEP, augmentation des stages en entreprises, Contrôle en Cours de Formation, individualisation des objectifs, mainmise des fédérations patronales sur les Commissions Paritaires Consultatives, la formation dans les LP disparaît au profit d’une professionnalisation par tâches. L’enseignement y est désormais basé sur des « compétences à courte vue » sans ouverture culturelle. La « noblesse » d’un enseignement professionnel où se transmettent des savoirs techniques est aujourd’hui incarnée par l’apprentissage. Rien n’est fait pour tenter de revaloriser l’image du LP dont le rôle dans le système éducatif semble réduit à accueillir des élèves en difficulté vivant cette affectation comme une orientation subie. Malgré l’implication des personnels, le LP véhicule une image d’échec, à commencer chez les élèves. C’est alors facile d’en faire le symbole des dysfonctionnements proclamés du système éducatif et de préparer ainsi le transfert de la formation professionnelle de l’École à l’entreprise.

L’orientation scolaire coule à pic

Confronté à la même entreprise de déconsidération que le lycée professionnel, le service public d’orientation de l’éducation nationale se trouve par contre dans un état de décomposition plus avancé. Sous la coupe de restrictions budgétaires draconiennes, les Centres d’Information et d’Orientation connaissent actuellement des mesures importantes de restructurations et de fermetures. Le recrutement des Conseillers d’Orientation Psychologues qui travaillent dans les CIO et les établissements scolaires est en chute libre, un remplacement pour six départs à la retraite depuis bientôt dix ans. Avec ce démantèlement programmé, et bien que la question de l’orientation soit placée au centre de nombreux débats autour de l’école (réforme des lycées par exemple), c’est la conception même d’un modèle qui est remise en question. L’information pure et simple, et notamment grâce à des plateformes dématérialisées, est privilégiée au détriment d’une réflexion éducative. L’objectif n’est plus de permettre aux élèves d’envisager leurs parcours en prenant en compte des intérêts liés à leur personnalité en construction, mais d’accorder une priorité à la perspective de leur future insertion professionnelle pour raisonner en individus qui vont devoir « se vendre ».

La loi OFPTLV et les liens qu’elle établit entre l’école et l’entreprise s’inscrit complètement dans cette logique de la marchandisation de l’orientation.