L’extrême droite et l’école : demandez le programme !

dimanche 19 mars 2017

Le Collectif Racine fait partie du Rassemblement bleu marine et regroupe les « enseignant-es patriotes », adhérent-es ou sympathisant-es du Front national. Sorties en septembre 2016, ses « 100 propositions pour l’école et l’université de demain » ont partiellement été reprises dans le programme du FN, présenté les 4 et 5 février derniers à Lyon.

Les propositions du Collectif Racine confirment l’orientation ultra-réactionnaire de l’extrême droite en matière d’éducation. Elles inspireraient très probablement sa politique éducative, si Marine Le Pen venait à gagner l’élection présidentielle. Plus nombreuses et précises que celles du FN sur l’école (lesquelles ne concernent qu’une dizaine d’« engagements » sur 144), ce sont ces 100 propositions qui seront ici analysées. [1].

Ultra-corporatisme

Ce qui frappe, avant tout, à la lecture de ces 100 propositions, c’est qu’elles concernent presque exclusivement les enseignant-es : pas un mot sur les agent-es techniques et administratif-ves, les AVS-AESH (et la scolarisation des élèves en situation de handicap), les ATSEM (assistant-es maternelle), les Assistant-es d’Éducation, les CPE, les COPsy (Conseiller-ères d’orientation-psychologues), etc. Même les chef-fes d’établissement sont à peu près absent-es… Les « enseignant-es patriotes » ne dissimulent même pas leur mépris de « classe » pour les non-enseignant-es…

Priorité aux « savoirs »… et à l’idéologie !

De nombreuses propositions insistent sur le fait que l’école doit avant tout, voire exclusivement, transmettre des « savoirs » et non des compétences (2, 3, 87, 88…), instruire et non éduquer, cette dernière tâche incombant exclusivement aux parents (57). De même pour la formation des enseignant-es (68, 69) : les ESPE (ex-IUFM) seraient remplacées par des Écoles normales régionales d’où seront bannies «  les prétendues « sciences de l’éducation » »… (68).
Les horaires dédiés à la lecture, l’écriture et aux « exercices d’entraînement » seraient augmentés à l’école primaire (5), de même qu’au collège : six heures de français de la 6e à la 3e consacrées à la grammaire et aux « grands textes littéraires »… « français » bien entendu (8, 19) plutôt qu’à la littérature de jeunesse (8).
Tout enseignement autre que purement disciplinaire (Enseignement pratique interdisciplinaire, Travaux personnels encadrés, Aide personnalisée…) serait supprimé (23), ce qui libérerait des heures pour les nouveaux enseignements : « Civisme et Droit » (46-47, voir plus bas) et « Sciences informatiques » (25).
Enfin, une instrumentalisation de l’histoire à des fins idéologiques à peine dissimulées ciblerait, comme le catéchisme, les esprits dès le plus jeune âge : « instaurer, tout particulièrement à l’école primaire, un enseignement chronologique de l’histoire, pour l’essentiel celle de la France, faisant toute sa place au roman national présenté sous forme de récits, lesquels forment la mémoire, forgent le sentiment d’une appartenance à la nation, et sont porteurs de valeurs propres à orienter la conduite. » (10). [FIN P]

Pédagogie, autorité et évaluation : fini la rigolade !

À l’exception des langues, il faudrait « instaurer le cours magistral à tous les niveaux, dans toutes les disciplines où cela est légitime (…) car il représente la forme correspondant à l’autorité du maître fondée sur le savoir qu’il détient et qu’il a pour mission de transmettre. » (43).
Sans surprise concernant l’évaluation des élèves, il est préconisé de « maintenir ou rétablir à tous les niveaux la pratique de la notation chiffrée » (44).
Un uniforme serait imposé aux élèves du primaire et d’une partie du secondaire (53).
Cours magistral, notes, uniforme… l’école du « c’était mieux avant ! ». Ne manque que le retour des châtiments corporels !

Rythmes scolaires : on ménage la chèvre et le chou…

Pas de proposition, si ce n’est de lancer « une grande concertation nationale » qui prendra en compte « les rythmes biologiques des enfants », les « obligations professionnelles des parents » et… les « intérêts de l’industrie des vacances et du tourisme » (13) !
Pas de suppression de la réforme, en vue, mais les Temps d’activités périscolaires seront revus et corrigés : « il faudra substituer aux « temps d’activités périscolaires » (TAP) des études surveillées » (12).

Premier degré

Une obsession : le directeur/la directrice d’école primaire. Doté d’un véritable « statut juridique de chef-fe d’établissement » (82) dont il-elle rejoindrait le corps (86), il-elle aurait de « nouvelles missions » qui augmenteront sa décharge… et son salaire (86) ! En tant que « représentant-e de l’État » obéissant-e (84), il-elle veillera « au développement de partenariats avec le monde économique (…) » (83) et pilotera le projet d’établissement (85). Bref, un-e vrai-e petit-e chef-fe, pour mettre fin à l’autogestion des écoles primaires par le conseil des maîtres-ses.

Second degré

• Le collège

Une proposition spectaculaire : la suppression du collège unique pour instaurer un « collège de détermination : 6e indifférenciée, mais suivie d’une année de 5e de prédétermination, permettant aux élèves de s’orienter vers la voie professionnelle, notamment par l’entrée en apprentissage à 14 ans échus. » (15). Les élèves concerné-es seraient d’ailleurs incité-es dès la 5e à s’orienter vers l’apprentissage par « une information détaillée et fournie » et par des « pré-stages d’observation et de pratique »… « hors du temps scolaire » (16) : voilà qui facilitera leur scolarité ! Cette orientation précoce en voie professionnelle ne laisse presque aucune chance aux enfants de familles défavorisées de rattraper leur retard sur les autres. La reproduction sociale et culturelle serait accrue, et les discours lénifiants sur le « sens du travail et de l’effort » dans l’éducation prioritaire (73) ne font qu’ajouter au cynisme de cette mesure.
La réforme du collège de 2013 serait abrogée (14), mais par rejet de tout de qui est interdisciplinaire, comme on l’a vu (23).
Le latin, obligatoire pour tout-es en 5e, le serait également pour les élèves de 4e et 3e « se déterminant vers la poursuite d’études longues » (21). Le latin deviendrait donc un instrument de tri social précoce.

• Lycée et baccalauréat

Des mesures typiques de l’élitisme ultra-droitier : redonner à la série S le statut de série d’élite de l’ancienne série C, en la rendant plus difficilement accessible (27), et organiser la baisse progressive du taux de réussite au bac pour « revaloriser un diplôme ayant largement perdu son sens » (33). L’école se voit ici confirmée dans sa fonction de tri social : on produit volontairement de l’échec scolaire afin de renouveler les couches sociales les plus basses. Cet objectif, aussi vieux que l’école de la République, est ici assumé avec un rare cynisme.

Menace sur les langues rares/régionales

« Tout enseignement, fût-il optionnel (…) doit présenter un intérêt pour le plus grand nombre d’élèves, et non s’adresser restrictivement aux particularités de quelques-uns. » (32). Aucun exemple n’est bien sûr donné, mais on peut y voir la manifestation du jacobinisme centralisateur et nationaliste du collectif.

Enseignement professionnel

Une orientation vers la voie professionnelle plus précoce (15-16) pour fournir les entreprises en main-d’œuvre docile et peu cultivée. L’enseignement professionnel devrait proposer des formations «  en adéquation avec les besoins du marché de l’emploi » (40). On appréciera particulièrement la tartuferie selon laquelle « si le monde de l’École n’est pas celui de l’entreprise, des partenariats doivent cependant être mis en place, afin de déterminer pragmatiquement les besoins et d’inciter au redéploiement de l’offre de formation. » (40). L’enseignement professionnel sera donc soumis à l’intérêt des entreprises, non à celui des jeunes : il faut que l’apprentissage « soit réellement formateur pour l’apprenti et que l’entreprise trouve pleinement intérêt, en retour de l’investissement qu’a requis sa formation, à l’embaucher une fois celle-ci achevée. » (18).
Pour Sud éducation, l’école n’est pas une entreprise, l’éducation n’est pas une marchandise ! Elle doit aider les jeunes à devenir des adultes émancipé-es, cultivé-es, capables d’esprit critique, et non des travailleur-euses soumis-es et adapté-es aux besoins des entreprises capitalistes. Sud éducation défend l’idée d’une école véritablement polytechnique, intellectuellement plus satisfaisante pour tout-es et permettant une meilleure adaptation à la vie active que l’hyper-spécialisation précoce.

Éducation prioritaire : des propositions floues

Mettre en place une prime incitative, abaisser le nombre d’élèves par classe pour que des « enseignants aguerris » aillent dans les « établissements les plus difficiles » (72). Aucun chiffrage bien sûr. Mais surtout « instiller le sens du travail et de l’effort par une discipline juste, mais intransigeante » (73). Sans commentaire…

Enseignement supérieur : encore de la sélection

L’université n’échappe pas à la logique du tri social : en attendant que le baccalauréat soit véritablement sélectif (33), il est proposé de mettre en place un « système bienveillant (sic) (…) de sélection sur dossier à l’entrée dans l’Enseignement supérieur », comme pour les IUT, classes préparatoires, etc. (34). Cette sélection se retrouve également en master (36).

Salaires, carrières et évaluation des enseignant-es

Les salaires des enseignant-es français-es doivent se situer au moins « au niveau de la moyenne européenne » (70). Pas un mot sur les salaires et la titularisation des enseignant-es contractuel-les.
La hiérarchie entre enseignant-es serait accentuée par la création d’un statut et d’une rémunération spécifiques pour les professeur-es de Classes préparatoires aux Grandes Écoles (77).
La réforme sur l’évaluation des enseignant-es et les « rendez-vous de carrière » qu’elle prévoit (93) serait abrogée… mais ce serait pour mieux renforcer les inspections sous leur forme actuelle, qui devraient être plus régulières et davantage influencer le déroulement de la carrière (94) !
Là encore, Sud éducation propose l’inverse : à travail égal, salaire égal et statut égal (ce qui implique la titularisation sans condition des contractuel-les).

Précarité

Dans ces 100 propositions, la seule mention des travailleur-euses précaires de l’éducation est celle des assistant-es de direction dans le primaire, en Contrat unique d’insertion (les AVS ne semblent pas exister). Il serait proposé « aux agents recrutés sur la base d’un contrat unique d’insertion de devenir agents contractuels au terme de leur contrat. » (86). En CDD ? En CDI ? Pas de titularisation prévue en tout cas !

Enseignement privé

L’enseignement privé sous contrat (largement subventionné par l’argent public !) n’aurait pas à s’inquiéter : ses « spécificités » seraient préservées (78).

Autorité, discipline, sécurité : pas de surprise…

Une nouvelle matière verrait le jour : « Civisme et droit, dont la finalité sera de permettre à tous les élèves d’accéder à une citoyenneté éclairée, responsable, libre, et de pleinement s’assimiler à la nation française. » (46). L’étranger-e doit donc s’assimiler et non s’intégrer, se fondre dans la masse en faisant une croix (sic) sur sa culture d’origine.
Cette matière serait enseignée en primaire et en secondaire, en séries générales, technologiques et professionnelles. On supprimerait alors la philosophie en séries technologiques, les « enseignant-es patriotes » décrétant que les élèves de ces séries « n’en tirent bénéfice que très marginalement » (47). Le civisme et le droit tiendraient donc lieu de philosophie pour ces élèves qui n’auraient aucun intérêt à développer leur esprit critique !
Sur les questions de sécurité et de discipline à l’école, on n’est pas déçu ! Portiques de sécurité et vidéosurveillance (60) bien sûr, « tolérance zéro » sur les incivilités (59) et suspension des allocations familiales si les parents ne remplissent pas leur mission d’éducation (59), mais aussi une mesure tonitruante : pour les élèves commettant des « actes graves », éloignement de… 100 kilomètres au moins, dans un internat (62) ! Et pourquoi pas le bagne ?

Ségrégation, préférence nationale… et instrumentalisation de la laïcité

Marine Le Pen a affirmé en décembre : « Je n’ai rien contre les étrangers [prière de ne pas rire], mais je leur dis : si vous venez dans notre pays, ne vous attendez pas à être pris en charge, à être soigné, que vos enfants soient éduqués gratuitement. Maintenant, c’est terminé, c’est la fin de la récréation ! » (citée par Le Monde du 10 décembre 2016). Cette mesure ne figure pas dans les 100 propositions (rédigées plus tôt), mais Alain Avello, président du Collectif Racine, l’a toutefois défendue publiquement.
Les « enseignant-es patriotes » n’ont bien entendu, eux non plus, rien contre les élèves d’origine étrangère… mais ils proposent de « supprimer le dispositif Enseignement langues et cultures d’origine (ELCO) qui va à l’encontre de la fonction assimilatrice de tous les enfants à la nation qu’il incombe à l’École de remplir ; l’Éducation nationale ne doit plus faire appel à des enseignants étrangers chargés d’enseigner les « langues d’origine » » (28).
Ils n’ont rien non plus contre les étudiant-es étranger-es… mais ils veulent « conditionner le maintien légal des étudiants étrangers sur le territoire national à des obligations de résultats incluant une marge de tolérance (…). L’accueil des étudiants étrangers doit être contrôlé afin d’éviter qu’il alimente l’immigration clandestine. » (37).
Les menus de substitution dans les cantines seraient supprimés au nom des « principes d’égalité et de neutralité » (48). Enfin, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles serait étendue à l’Université (100). Sous couvert de laïcité, ce sont bien, avant tout, les élèves et étudiant-es musulman-es que le Collectif Racine cherche ainsi à stigmatiser et à exclure.

Les parents hors de l’école !

Le collectif se méfie des parents d’élèves. Les rôles sont clairement répartis : l’école instruit, les parents éduquent (57), sinon plus d’allocations. (59) ! C’est la fin de la « communauté éducative » : les parents ne sont pas usager-es du service public d’éducation et ne doivent notamment soutenir aucun positionnement idéologique (55 et 58). La FCPE est bien sûr ici visée. De même, la commission éducative serait supprimée, « de sorte à soustraire la prise de décision à l’influence des associations de parents qui ne sauraient avoir d’autre droit que celui d’être informées des décisions prises. » (90) Ça a le mérite d’être clair…

Associations et syndicats : du souci à se faire !

La « neutralité idéologique » serait exigée pour tout-e intervenant-e extérieur-e aux établissements scolaires (51). Le Planning familial ou les associations luttant contre le sexisme, le racisme, l’homophobie seront-elles considérées comme « idéologiquement neutres » ?
En interne, le Collectif Racine veut « redéfinir les rôles et fonctions des syndicats enseignants en veillant à ce qu’ils jouent librement leur rôle consistant à défendre les intérêts matériels et moraux de leurs mandants, mais ne prétendent pas, et en aucune façon, influer sur les orientations et pratiques pédagogiques, ni soutenir des positionnements idéologiques. » » (56). Une véritable déclaration de guerre à l’encontre de tout syndicat qui ne serait pas strictement corporatiste, ce qui nous rappelle le caractère profondément réactionnaire du Front national : s’il devait arriver au pouvoir en mai prochain, ce serait aussi le syndicalisme de transformation sociale qui en souffrirait.

Ces 100 propositions confirment donc, si besoin était, que l’extrême droite n’est pas l’amie des classes populaires et ne vise ni l’émancipation intellectuelle, ni la diminution des inégalités sociales et culturelles, actions auxquelles l’école devrait pourtant largement contribuer. À l’école comme ailleurs, combattons l’extrême droite !

Sud éducation Aude et Pyrénées-Orientales


[1Dans les lignes qui suivent, les nombres entre parenthèses renvoient aux numéros des propositions du Collectif Racine, dont le texte intégral est disponible sur son site web