La cohérence des réformes

Sud éducation Ain et Grenoble
mercredi 6 janvier 2016
mis à jour dimanche 10 janvier 2016

À vous, oui vous qui vous arrêtez sur cet article et dont la profusion de sigles et de dates vous rebute, ne vous laissez pas décourager ! Depuis trente ans, les réformes n’ont eu de cesse de faire perdre les repères aux personnels et aux parents, en les noyant sous un flot dont le rythme n’a fait que s’accélérer depuis la loi sur la refondation de l’école. Parce qu’il faut toujours savoir d’où on vient pour savoir où on va, voici un passage en revue de l’entreprise de déstabilisation des personnels et de destruction de l’Éducation nationale dans un souci de cohérence au service des intérêts privés.

Les réformes scolaires.

Qu’elles touchent aux contenus, aux structures ou aux statuts, depuis 1981, les réformes scolaires visent toutes le profit mercantile, la précarisation et la soumission des personnels et des élèves.

Celles du contenu des enseignements tendent ainsi à leur professionnalisation (subordination au marché) et à leur moralisation (conformation à l’idéologie dominante). Depuis les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM, 1989), la formation des enseignant-es a subi l’opium pédagogique (épreuve et mémoire professionnels, 1991) et les catéchismes du système éducatif, de l’éthique du fonctionnaire (2008) et de l’entrepreneurialisme (2010) : les Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (Éspé, 2013) ont finalement réduit les disciplines à des spécialités d’un mastère Métier de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation (MEEF) citoyenniste et opiacé, et les enseignant-es à des propagandistes spécialisés. La professionnalisation de la formation des élèves, qui a débuté par la création des Lycées Techniques (LT, 1959), des Instituts Universitaires de Technologie (IUT,1966), des Lycées Professionnels (LP, 1976) et du bac pro (1985), s’est elle aussi largement propagée : Sciences Économiques et Sociales en 2nde (SES, 1982), filières SES et pros en Lycées d’Enseignement Général et Technologique (LEGT) ; 3e de Découverte Professionnelle 3 heures/6 heures (DP3/6), stages en entreprise (2005) et Parcours Avenir (2013) au collège ; stages et Projet Professionnel de l’Étudiant (PPÉ, 2007) à l’université. Les horaires disciplinaires ont, au contraire, fondu dans le primaire (27h/24h) et le secondaire (9h/5h de français en 6e), alors même qu’ils sont rongés par l’opium des Itinéraires De Découverte (IDD, 2002), de l’Accompagnement Personnalisé (AP, 2010 et 2016) et des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI, 2016), ainsi que par l’endoctrinement des Comités Éducation Santé Citoyenneté (CESC, 2006), de l’Enseignement Moral et Civique (EMC, 2013) et du Développement Durable (DD, 2015). Au lieu d’esprits critiques, l’école doit former de futurs exécutants et consommateurs serviles -y compris de loisirs : Accompagnement Éducatif (AÉ, 2008) et Temps d’Accueil Périscolaire (TAP, 2013).

Les réformes des structures visent à en faire des entreprises autonomes, hiérarchisées, concurrentielles et insérées dans leur environnement socio-économique. Tous les établissements suivent la voie ouverte par l’autonomisation des universités (achevée en 2007) : Dotation Horaire Globale (DHG), Projet d’Établissement/École (PÉ, 1990), épreuve d’Histoire des Arts du Diplôme National du Brevet (HDA du DNB, 2008), Conseil Pédagogique (CP, 2010) et AP (2010 et 2016), Indemnités pour Missions Particulières (IMP, 2015) et EPI (2016). Depuis 1984 -2004 pour les Établissements publics d’Enseignement primaire (Épep)-, lycées et collèges sont dirigés par des pros formés à l’École supérieure de l’Éducation nationale (Ésen, 2011) aux techniques managériales. Ils-elles marchent à la prime (6 000 €, 2011), passent des commandes (50 000 € de tablettes numériques...), disposent de sous-offs (préfet-es des études, Conseil Pédagogique, coordonnateurs-coordonnatrices et autres bénéficiaires d’IMP), recrutent certains personnels comme les Assistant-es d’Éducation (AED, 2003) et les Contrats Unique d’Insertion-Contrat d’Accompagnement dans l’Emploi (CUI-CAE, 2010) et les contrôlent tout-es, ainsi que les élèves, via le tout numérique (2009) -Environnement Numérique de Travail (ENT), Livret Personnel de Compétences (LPC) et Base Élèves (BÉ) dans le primaire- : leurs personnels conservent, certes, le droit de grève, mais celui des Professeur-es des Écoles a déjà été limité (2008). Dans le cadre de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (LOLF, 2001), qui instaure une « culture de la performance » et de la concurrence dans les services publics, les chef-fes définissent enfin avec le CP des Contrats d’Objectifs (CO, 2009) et attirent le chaland en vantant sur la toile leurs taux de réussite, leur label Établissement en Démarche de Développement Durable (E3D), leur partenariat avec les associations/entreprises locales (Pôles de Stage, 2015), le patronat (2009) -Mouvement des Entreprises de France (Medef) et Chambre de Commerce d’Industrie (CCI)- ou la Gendarmerie nationale, via la Brigade de Prévention de la Délinquance Juvénile (BPDJ). L’école, c’est l’esprit d’entreprise, comme viennent de le rappeler la création du Conseil National Éducation Économie (CNEE, 2013), la publication des « Douze mesures pour rapprocher l’École de l’Entreprise » (2015) et le fascicule ministériel Entreprises pour l’École : agir ensemble pour construire le Parcours Avenir des collégien-nes et des lycéennes -Guide à destination des entreprises (2015) !

Les récentes réformes de statuts concourent toutes à la précarisation, à l’augmentation du temps de travail et au renforcement du pouvoir hiérarchique. Celui d’AED leur impose un temps de travail supérieur à celui des Maîtres-maîtresses d’Internat/Surveillant-es d’Externat (MI/SE) qu’ils-elles remplacent (35h/28h), et confie leur recrutement aux chef-fes d’établissement — ou aux Conseiller-es Principaux-Principales d’Éducation (CPE)-, qui soumettent les candidat-es à un entretien d’embauche, peuvent décider arbitrairement de ne pas renouveler un contrat et voient leur pouvoir ainsi accru. Le transfert des personnels Technicien-nes, Ouvrier-es et de Service (TOS) aux collectivités territoriales (2004) entraîne une inégalité de traitement, accentue la flexibilité des personnels, les soumet à une double hiérarchie (établissement/collectivité) et complique la construction de solidarités collectives, car les personnels d’un même établissement n’ont plus le même patron (État/Région/Département). L’abrogation des décrets de 50 (2015), qui renforce la concurrence entre personnels et le pouvoir des petit-es chef-fes (via les IMP), risque d’allonger le temps de travail des premier-es (missions complémentaires). La multiplication des statuts (Fonction Publique d’État/territoriale/non fonctionnaires de droit public/privé) complique enfin la construction de luttes collectives et accroît la pression hiérarchique.

La territorialisation.

Vous pensez que les dernières réformes sont l’aboutissement final de la volonté de démolition de nos gouvernant-es, détrompez vous : le meilleur reste à venir. Si l’éducation est pour eux-elles une marchandise, il faut aussi qu’elle ne soit plus nationale pour la ramener à une taille accessible pour les appétits du secteur privé. L’étape suivante - mais sûrement pas la dernière - s’appelle la régionalisation par le bas. La réforme structurelle de l’État s’appuie sur le credo européen de baisse des dépenses publiques, de transfert des compétences puis, afin d’être en cohérence, de transfert des impôts et de la gestion des personnels, suite logique du transfert de la gestion des moyens. On s’oriente vers un recrutement national des enseignant-es et une gestion locale, avec un glissement vers la CDIsation et de fausses promesses de revalorisation contre la proratisation des nouvelles « tâches » dévolues aux enseignant-es.

D’abord, transfert de la carte des formations, des plans numériques et de la gestion des fonds européens, les fusions académiques ne font que suivre la fusion des régions, cet éloignement des centres de décision, du niveau local, vers les supra-régions justifie le renforcement de l’autonomie des établissements, regroupés en réseaux pour le secondaire et en Épep pour le primaire. La réforme de la carte scolaire vise à cela et redéfinit les périmètres scolaires justifiant le regroupement des écoles de campagne et la mise en concurrence des établissements entre eux et par réseaux de bassin. La logique de ces politiques introduit plus de souplesse à embaucher et licencier, en supprimant la
garantie de l’emploi à vie.

Pour permettre au secteur privé de mettre la main sur le marché de la connaissance, comme stipulé par le traité de Lisbonne, la cohérence est de mener à bout la décentralisation de l’État, garante du démantèlement des services publics de l’éducation (mais aussi de la santé et des transports entre autres). Le but est d’aboutir à une gouvernance des politiques publiques dont le couple région-entreprises est le point d’orgue, et la taille suffisamment critique pour transformer radicalement le système de formation. Cette logique se drape d’efficacité, soi-disant au service des usager-es qu’on prendra à témoin de cette bonne gestion allant jusqu’à salarier des parents d’élèves co-opté-es pour casser l’opposition aux réformes ou envoyant les enseignant-es en stage en entreprise. L’autre critère de cette efficacité c’est la diminution des coûts, essentiellement des fonctionnaires, par les économies d’échelle même si cela diminue l’offre de services publics et les éloigne des citoyen-nes, mais permet de se rapprocher des objectifs budgétaires de Bruxelles.

La logique collective qui prévalait au sein de l’éducation nationale, jusqu’aux années 90, laisse, peu à peu, la place à la valorisation de l’individualité des élèves, d’où la volonté de vouloir casser le triptyque classe-enseignant-es-programmes. D’où la volonté d’empêcher la réussite de cette association en refusant la diminution substantielle du nombre d’élèves par classe, et au contraire celle de s’attaquer au caractère national des programmes, et encourager les expériences d’organisations pédagogiques alternatives. Les programmes nationaux considérés comme homogènes et donc monotones ; à l’opposé on encourage les pratiques collaboratives (EPI-AP) telles que les relations école-entreprises et le tout numérique afin d’atteindre une école 2.0 qui répondra aux besoins du patronat. Le but est de remplacer une logique des programmes par une logique de projet ; cela obéit à la volonté de passer d’une justice redistributive vers une justice de performance, ces mots enveloppent la, soi disant, lutte contre l’échec scolaire dans les Réseaux d’Éducation Prioritaire (REP) et REP+, ou les 12 mesures pour rapprocher l’école de l’entreprise.

Mais alors, si cela fait 30 ans que ça dure, il n’y a donc rien à faire ? Et bien oui, et tout d’abord dire, non ! À ceux-celles qui rétorquent que ce n’est pas une proposition, nous répondons que c’en est une de revenir sur ces réformes néfastes. C’est la plus sérieuse des propositions que d’être contre toutes les réformes qui se mettent en place contre l’intérêt des élèves, des personnels et du peuple. Nous sommes contre l’entreprise de destruction de l’Éducation nationale, les prétendues réformes et ce qu’elles contiennent : le socle commun, le conseil pédagogique, les AP, les EPI ; enfin vous connaissez le programme.
Voilà donc un programme de résistance pour ensuite reconstruire l’éducation du peuple, avec le peuple et pour le peuple.

Sud éducation Ain et Grenoble