La lutte, c’est classe !

mercredi 6 septembre 2017

Pour ce 1er journal de l’année, Sud éducation Lorraine donne la parole aux grévistes de Raon l’Étape...

Et comme nous étions 100% de grévistes parmi les enseignant-es du collège, autant dire tout de suite que 3 pages ne suffiront pas pour que Christelle, Magalie, Nathalie, Caroline, Henri, Pascal, Nicolas, Marie-Claude, Jérôme, Thierry, Sylvie, Élodie, Émilie, Fred, Philippe, Marie, Audrey, Alex, Amélie, Muriel, Nicolas, Lucie, Guillaume, Catherine, Adeline, Pascaline, Emmanuelle, Gilles, Sophie, Michael, Sabrina, Corinne, Catherine, Christophe, Sébastien, J-B... s’expriment tout-es.

Étienne

Comme l’annonçaient nos banderoles devant la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale des Vosges, le 16 mars, « PASTEUR A LA RAGE !! » Et, comme vous le lirez dans ce journal, nous avions tout lieu d’être enragé-es face à une institution qui nous méprise et une administration qui nous balade. Mais vous lirez aussi que grâce à une volonté collective sans faille, cette rage s’est muée en une énergie féroce qui nous a permis contre toute attente de sauver les postes de nos deux collègues et camarades.

Afin de populariser ces élans de solidarité, la force des grèves, les vertus de l’auto-organisation, la puissance d’un syndicalisme de lutte et les espoirs que suscitent ses victoires, Sud éducation Lorraine a choisi de donner la parole aux personnels qui luttent, comme ici, contre des fermetures de postes, ou comme ailleurs, pour des modèles alternatifs et émancipateurs d’éducation et d’organisation, et ça commence un vendredi après-midi…

Cool, le week-end ! … Fred

C’est vendredi (17 mars). Cool, le week-end ! Comme souvent, je commence par le boulot en préparant une partie de la semaine à venir, pour profiter ensuite du week-end... jusqu’à cette notification dans mon navigateur : « Vous avez 1 message »
20h43. Sujet du message : « URGENT ! Suppression du poste de Lettres Classiques au collège ! ». Je lis... Je relis.... Le ventre se contracte... Les dents se serrent... Mais qu’est-ce-que c’est ce truc ? Le message contient un autre message : celui de la collègue, sur le poste de Lettres classiques en question, qui, à son tour, joint le courrier de la Rectrice, reçu ce même vendredi soir. Bref, une imbrication de messages pour faire passer l’information originale sans trop de filtres. Des remarques purement techniques indiquant à la collègue comment faire ses vœux de mutation, car visiblement elle devra participer au mouvement, vu que lundi (dans 2 jours seulement !), la Rectrice « envisage de prononcer une fermeture de [son] poste pour la rentrée 2017. » (sic !). Nous sommes le vendredi 17 mars et le mouvement est déjà ouvert... Soyons clair-es : pour qui que ce soit, cette annonce brute, directe et soudaine est inacceptable. Mais là, comme on dit chez nous, c’est « enco’ pis’ » !
Nulle mention de cette fermeture dans les préparations de rentrée étudiées lors des nombreuses réunions précédentes. La collègue, en poste depuis plus de 15 ans dans l’établissement, organise projets et voyages, chaque année, pour rendre l’enseignement du latin attractif ; elle a une relation forte avec ses élèves... et ça fonctionne !
Je quitte avec colère mon application « boulot ». Je suis amer. Je me lève, je me rassois, j’ai envie de hurler au scandale et en même temps je reste sans voix... J’ai la même ancienneté qu’elle ! Je ne sais pas si j’aurais réagi vraiment autrement s’il s’était agi de moi. Je trouve la situation tellement injuste... et insupportable. Cela confirme l’idée que je me fais du système depuis quelques années maintenant : c’est du grand n’importe quoi et l’administration n’a aucune réelle considération pour les enseignant-es ni les élèves.
Alors que faire ? Doit-on se résigner ? Je me suis toujours mobilisé contre toutes les évolutions qui me paraissaient aller à l’encontre du bon sens. Malheureusement, cela revient à dire que je me suis toujours mobilisé depuis que j’enseigne... Et rares ont été les victoires, car, chaque année, j’ai l’impression que les décisions prises par l’institution mettent le système éducatif français un peu plus bas que l’année précédente. C’est dur d’y croire encore, mais là, c’est « enco’ pis’ » !

Solidarité en un week-end… Elena

Ça m’est tombé sur la tête comme la foudre d’un ciel clair. C’était un vendredi après-midi, j’avais amené mes élèves au réfectoire pour écouter des contes en français et en allemand. Quand j’ai vu le principal, j’ai cru qu’il venait aussi pour le spectacle, mais non : il me cherchait. Et pour cause ! Il voulait me prévenir, avant que je n’aie la surprise en ouvrant ma boîte académique, que mon poste allait être fermé par mesure de carte scolaire. Je n’ai pas très bien saisi. En aucun moment de la ventilation de la DHG, une telle éventualité n’avait été évoquée. Mes élèves latinistes étaient en nombre suffisant pour que l’option ne soit pas menacée de fermeture, et des heures en français, certes, il y en avait un peu plus que ce dont on avait besoin, mais rien qui impose une suppression de poste. Plus, le fait que ça fait 15 ans que j’enseigne dans ce collège… Bref, après mes cours, j’ai lu la lettre du Rectorat : la fermeture annoncée allait entrer en vigueur le lundi suivant le week-end, après le Comité technique académique (CTA). Il me restait samedi et dimanche pour réagir… Suffisamment sonnée, j’ai envoyé un mail avec toutes les infos à un collègue syndiqué à Sud éduc Il a contacté un autre délégué Sud éduc qui m’a appelée immédiatement et a proposé qu’on débraie lundi. Je n’étais pas à l’aise : les peu de fois où j’avais fait grève, j’avais l’impression qu’on obtenait l’effet inverse. En plus, demander à mes collègues de perdre de leur salaire pour me défendre, je ne le pouvais pas. Sa réponse a été courte : « Ce n’est pas toi qui leur demandera ».
Après, tout est allé très vite. 120 mails ont été échangés en quelques jours, dont 75 en un week-end ! Après la consternation générale, des messages fusaient : « Tout-es en grève ! », « C’est O.K. pour moi ! », « O.K. pour moi aussi, évidemment », « Je serai de la partie »…
Très rapidement le contenu a changé : « Comment on s’organise ? », « Qui écrit à la rectrice ? », « Nous, on fait les banderoles », « Moi, j’apporte le djembé ». Différentes lettres ont été rédigées : une demande d’audience, une lettre au principal, des communiqués pour la presse… La mobilisation était à son comble. Encore un peu, j’oubliais qu’il s’agissait de mon poste tellement l’effervescence était grande ! C’était le bonheur de nous sentir tout-es uni-es, tout-es solidaires.
Dans les jours qui ont suivi, nous avons vécu quelque chose d’incroyable. Pour ma part, j’aurais peut-être abandonné si je n’avais pas senti que j’avais 60 personnes derrière pour m’épauler, me soutenir. Et puis, cette mobilisation a dépassé le cadre strictement personnel. Nous sommes une équipe, plus que jamais, et nous n’hésitons pas à nous exprimer haut et fort. Et on nous écoute !

Première manif… Isabelle

Il y a des week-ends qui ne se ressemblent pas. Ce week-end là, j’ai bien vu quelques messages de certain-es collègues, concernant la suppression d’un poste de Lettres classiques au collège Louis Pasteur. Je n’ai pas réagi tout de suite. Suite à l’appel d’une collègue, le dimanche, j’ai réalisé le désarroi dans lequel devait se trouver Elena. Le lundi, comme tout-es mes autres collègues, j’ai décidé de me mettre en grève pour la soutenir et pour montrer mon désaccord. Un vrai élan de solidarité et de soutien s’est mis en place par tout-es les collègues. Par la suite, une journée de grève supplémentaire et de manifestation de soutien a été décidée. Nous nous sommes rendu-es à Épinal, où une majorité d’enseignant-es étaient présent-es pour soutenir Elena et Alice (dont le poste était menacé aussi !), et faire entendre leur désaccord concernant cette suppression de poste.
N’ayant pratiquement jamais manifesté au cours de ma vie professionnelle, j’ai vraiment apprécié ce moment car il m’a permis de soutenir une personne avec qui je travaille, mais aussi de voir la mobilisation du personnel et cette solidarité qui fait chaud au cœur. Je ne suis pas syndiquée. Cependant, je n’aime pas les injustices et les situations qui mettent à mal l’être humain, qui peuvent le faire souffrir, surtout lorsqu’une décision de cette nature n’est pas anticipée ni préparée. Je suis fière d’avoir participé à cette mobilisation. Derrière les chiffres et les suppressions de poste, il y a des personnes qui peuvent se retrouver en souffrance parce que leur vie est bouleversée.

L’occupation… Fred

Jeudi : 8h00. Devant la grille. C’est le jour J, le jour du Comité technique spécial départemental (CTSD). On avait dit mobilisation et devant les grilles du collège... à nouveau mobilisation générale ! À 10h00, en route pour la DSDEN d’Épinal pour se faire entendre. Encore une vingtaine de personnes présentes, banderoles en main, djembé entre les jambes, et bouches ouvertes criant « Veni, Vidi, Vici » ! Ils sont fous ces Raonnais ! N’y allons pas par quatre chemins : cette décision de fermeture nous parait totalement idiote et, plus on y réfléchit, plus on en est convaincu-e ! Et ce jeudi a été marqué par une action qui a fait un peu de bruit puisqu’il a fallu que l’on s’invite au CTSD, et voilà pourquoi : L’intrusion !
Notre intervention de « voyous », selon une déléguée UNSA, s’explique : devant la DSDEN, on baisse le son pour que le CTSD puisse délibérer et là, message SMS en direct d’un siégeant (la technologie a parfois du bon) : le poste de Lettres classiques n’est plus menacé (YEEESSSS !), MAIS le DASEN propose au vote la fermeture d’un poste de Lettres modernes à Raon !… QUOI ?!!?!!
Au passage, sachez qu’Alice, la collègue de Lettres modernes concernée par cette nouvelle suppression de poste, est présente à nos côtés et mobilisée pour lutter contre la fermeture du poste de Lettres classiques. Elle a donc appris la nouvelle en direct. Sachez également qu’Alice est arrivée à Raon cette année par mesure de carte scolaire. Tiens, on lui referait le coup sans même la prévenir cette fois-ci. Admirez quand même le tact !
Là c’en est trop ! Avec l’aide de Sud éduc et de FO, on décide d’entrer pour empêcher ce vote car on ne voit pas comment agir autrement ! Personnellement, je n’ai jamais été très convaincu par les actions coup de force, mais là, quelle autre solution pouvions-nous trouver ?

« La collègue qui va perdre son poste est devant vous ! » … Alice

Nous venions d’apprendre que le poste de Lettres classiques était maintenu au détriment d’un poste de Lettres modernes. Toute suppression nous apparaissait injuste. Et surtout cela voulait dire qu’à nouveau j’allais me retrouver dans un autre établissement. Pour la vingt-troisième fois consécutive. En même temps, une de plus, une de moins....
Une voix s’était faite entendre mais cela aurait pu être n’importe lequel/laquelle d’entre nous, nous ne faisions qu’un-e. Une trentaine de personnes peut former un cortège bruyant, pourtant celui-ci était silencieux et solennel. «  On rentre !  » Dans les couloirs, il serpentait, sans s’occuper des employé-es surpris-es qui hésitaient à sortir de leur bureau. Pour ma part, je suivais le peloton de tête. Une dame, décontenancée, a essayé de remonter la file pour arrêter les premier-es « révolté-es ». « Attendez, arrêtez, vous n’avez pas le droit !.. », s’est-elle empressée de dire en zigzaguant entre nous. Nous avons descendu un escalier et nous nous sommes trouvé-es devant la table ronde du DASEN qui avait la tête de circonstance -fermée et imperturbable.
Je ne me souviens plus vraiment de sa voix ni de son petit discours désapprobateur. En revanche, quand un de nos collègues a pris la parole pour dire que « la collègue qui va perdre son poste est ici, parmi nous, devant vous et nous ne bougerons pas d’ici ! », j’étais fière de me trouver à cet endroit à ce moment précis. Devant nous, ces femmes et ces hommes allaient décider de notre avenir à court terme, ils devaient nous voir en chair et en os.

Bilan… Fred

Suite à ce jeudi mouvementé, nous avons formulé une demande d’audience auprès de la Rectrice, appuyé-es par la presse et les habitant-es de Raon. L’attente était longue et difficile, et certainement terriblement plus insupportable pour Alice. On a croisé les doigts et finalement... Grâce à notre lutte qui a obligé le rectorat et notre administration à revoir leur copie, aucune suppression de poste dans notre établissement n’était à l’ordre du jour du CTSD, nouvellement rassemblé le mardi. Bilan : les postes sont sauvés ! Cela en soi n’est pas une victoire pour moi, mais me paraît simplement tellement plus juste. Finalement, je me dis que la lutte a payé. Ces jours de lutte ont montré le traitement que nous réserve notre hiérarchie : nous sommes réduit-es à des chiffres dans un tableau, des pions sur un échiquier où les maîtres-ses du jeu seraient, d’un côté le DASEN, et de l’autre côté... le DASEN !
Laissons les chiffres et tableaux de DHG sur l’échiquier, là où ils doivent être, et prenons notre place pour exprimer nos points de vue et agir à notre tour ! Nous sommes fonctionnaires, certes, mais cela ne signifie pas que nous devons nous taire et accepter toute marque de mépris et toute décision en baissant la tête.

Sud éducation Lorraine