La sélection à l’université,

ou la mauvaise solution à la baisse provoquée du niveau des études
jeudi 12 mai 2016

La réforme Licence, Master, Doctorat (LMD), préparée sous le ministère de Claude Allègre, a été mise en place en 2002 (sous le ministère de Jack Lang [1].

Sous prétexte d’harmonisation européenne, elle a entraîné :
• un redécoupage des cycles : la licence en trois ans, le master en deux ans, et le doctorat (prévu pour durer 3 ans) ;
• le découpage des unités d’enseignement selon le « système européen de transfert et d’accumulation de crédits ». Une unité d’enseignement (UE) « équivaut » à un certain nombre de crédits « European Credit Transfer System » (ECTS). Pour assurer la comparaison des parcours universitaires en Europe, 180 crédits ECTS sont requis pour le niveau licence (3 années : L1, L2, L3) et 300 crédits ECTS pour le niveau master (2 années : M1, M2).

Le découpage des cycles : la sélection

Suite à la réforme LMD, la loi Fioraso prévoyait de modifier l’accès en 2ème cycle (master). Mais le décret n’était jamais paru. Certaines universités sélectionnaient à l’entrée du master (M1), d’autres pour le passage en 2ème année de master (M2). Le Conseil d’État a donné raison à des étudiant-es non sélectionné-es en M1 ou M2. La Conférence des Président-es d’Université (CPU) [2] qui prône sans cesse l’excellence, s’est émue de ce jugement. Elle souhaite « la mise en place d’une orientation renforcée et d’une possibilité de sélection dès l’entrée dans le cycle master ». La CPU n’est pas la seule à réclamer la possibilité pour les universités de sélectionner « leurs » étudiant-es dès l’entrée en master [3]. Le ministère a arrêté une liste de 1300 mentions de master (soit 40% du total des masters) qui pourront sélectionner entre le M1 et le M2. Au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser) du 18 avril (consultatif), ce projet de décret a recueilli 19 voix pour, 27 contre et 29 abstentions. Il sera en vigueur à la rentrée.

Le découpage en unités d’enseignement : la diminution des exigences des études

Lors de la mise en place du LMD, la pratique la plus courante a été de mettre en place des unités d’enseignement de 3 ECTS et de 6 ECTS, voire 9 ECTS. Est alors apparue une profusion de modules s’apparentant plutôt à des prés carrés « sous-disciplinaires », voire « a-disciplinaires » (modules d’insertion professionnelle, modules d’orientation, modules de méthodologie, de technique d’expression...). Ce découpage grossier a assuré l’atomisation des années universitaires en semestres composés d’unités d’enseignement (UE) quasi-autonomes. Là où prévalait une réflexion globale disciplinaire et souvent trans-disciplinaire par cours, par année et par cycle, avec un découpage fin et adapté des matières et domaines à assimiler, un pudding d’ECTS semestriels a rendu les formations illisibles et incompréhensibles. Cerise sur le pudding : un livret de compétences des UE suivies, délivré avec le diplôme. Ainsi, en parallèle des unités obligatoires pour la « mention » soi-disant disciplinaire de la licence, une bonne part des semestres consiste en unités d’enseignement optionnelles, sans pré-requis, choisies par l’étudiant-e. Dans la plus grande pagaille, des UE ouvrent ou ferment au gré de modes changeantes, voire de considérations sur la facilité d’obtention de ces UE ! Le « socle commun défini en termes de compétences » [4] est là : on remplace le disciplinaire par de la « culture générale » et autres « compétences ». De facto, on rajoute une couche de multi-spécialisation désordonnée pour des étudiant-es auxquel-les on refuse les bases, et la progression pédagogique est niée par les mutualisations d’UE entre années différentes.
Les intitulés et contenus clairs des licences, maîtrises ou DEA/DESS se sont donc estompés au profit d’un nuage d’encre de compétences supposées… mais « librement » choisies !

Le traitement artificiel du taux d’échec comme justification objective de la sélection

Ce que certain-es d’entre nous [5] disions en 2003 sur « l’organisation quasi-administrative de l’augmentation du taux de passage », peut être repris intégralement : « La réforme Bayrou et ses prolongements dans le L du LMD obéissent à cette logique consistant, d’une part, à appeler et contraindre à l’allègement des examens, à la réduction de leur durée, de leurs exigences [...] et, d’autre part, à organiser le maintien des hiérarchies (sociales et scolaires) entre établissements et entre filières [...]. Les hiérarchies objectives sont ainsi toujours présentes mais masquées ou brouillées sous la multiplication des appellations, des options, des « parcours individualisés », bref légitimées par la référence insistante à la place centrale d’un-e lycéen-ne puis d’un-e étudiant-e abstrait-e, « acteur-e » de sa formation, appelé-e à développer un « projet » personnalisé . […] Ce qui prévaut désormais, et sans doute plus que jamais, pour chaque discipline, c’est l’hétérogénéité des formes d’évaluation (suivant les universités, les UFR ou les départements). [La sélection prônée par les réformateurs] se ferait donc sur dossier (résultats antérieurs, profil du bac, profil du lycée, et autres critères beaucoup plus implicites [...] ; elle se ferait aussi sur la base d’entretiens de motivation dont on sait qu’ils encouragent et privilégient d’abord ceux-celles qui sont socialement « bien né-es », les plus à même de fournir, dans les formes, par la manipulation de la langue légitime, la preuve de leur « motivation », les plus à même, aussi, de donner à voir la cohérence d’un « projet », parce que les plus à même socialement de se projeter dans l’avenir. »
Face à cette désorganisation, principalement due au LMD et à la loi dite d’autonomie (LRU), certain-es pourraient, presque de bonne foi, penser que la sélection permettrait de « sauver l’excellence universitaire » notamment en master, la licence ayant été lâchée à la « démocratisation », à laquelle on pourrait même lâcher quelques masters « poubelles » non sélectionnant, dans la droite lignée des préconisations libérales de « diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse » pour ne pas énerver les populations des pays en voie de développement. [6]]]
Le credo libéral est alors établi : c’est la sélection, en soi, qui assure l’excellence.

La solution : revenir à la mission de l’université, l’enseignement par la recherche pour tous et toutes.

Il faut simplement rappeler cette notion élémentaire que l’obtention d’un niveau sanctionne simplement la capacité à entrer dans le niveau supérieur mais n’y garantit pas la réussite, à l’inverse de la sélection qui garantit la réussite (d’une manière qui n’offusque presque plus personne !) sans réellement contrôler la capacité.
A contrario de cette sélection inique qui ne veut en rien améliorer l’enseignement mais seulement distinguer ceux-celles qui possèdent ce capital d’être « bien né-es », la solution passe par la réaffirmation de la mission de l’université : la création et la diffusion des connaissances ainsi que leur critique, la recherche et l’enseignement par la recherche, l’ouverture à tous et toutes sans sélection, y compris aux salarié-es en reprise d’étude [7], dans un service public et gratuit.

Contribution aux débats de la Fédération Sud éducation


[1Décret n° 2002-480 du 8 avril 2002

[2La CPU est aujourd’hui une association loi 1901 rassemblant les président-es d’université. Elle est depuis toujours un réservoir à idées prônant l’autonomie des universités.

[3« Les masters doivent être sélectifs ! » Collectif, Le Monde du 23/02/2016. « Il faut en finir avec le tabou de la sélection à l’université », Jean Chambaz, Le Figaro, 24/02/2016.

[4Arrêté du 22 janvier 2014 fixant le cadre national des formations conduisant à la délivrance des diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et de master.

[5Collectif Abélard, Universitas calamitatum, Le Livre noir des réformes universitaires, 2003, Éditions du Croquant

[6Christian Morrison, La Faisabilité politique de l’ajustement, Cahier de Politique Économique N° 13, 1996, OCDE, http://www.oecd.org/fr/dev/1919068.[[pdf

[7Aujourd’hui, la quasi-totalité des cours du soir ont disparu des universités.