Latécoère en Tunisie : luttons contre la répression syndicale

Fédération Sud éducation
vendredi 6 décembre 2013

L’entreprise Latécoère est un « fleuron » de l’industrie aéronautique française qui fait saliver les journalistes des pages saumon. Mais c’est aussi, à travers sa filiale LATélec, une entreprise qui contribue, en ce moment, à définir une partie de l’avenir de la révolution tunisienne.

La Tunisie de Ben Ali, un eldorado pour Latécoère

Profitant d’un code du travail des plus souples, Latécoère délocalise à Tunis en 1998. Le pays a tout pour plaire à l’équipementier : une main d’œuvre essentiellement féminine [1] bien formée, un salaire minimum ridicule et la possibilité de rapatrier quasiment tous les profits. En 2005, un deuxième site de production est ouvert à Fouchana, dans la région industrielle de Ben Arous.
Le processus de sélection est sévère, mais les ouvrières doivent se contenter des 120€euros prévus par la loi. En Tunisie, la période d’essai avant d’obtenir un contrat à durée indéterminée peut atteindre quatre ans. Les ouvrières subissent donc toutes sortes d’abus : le harcèlement sexuel par l’encadrement masculin, les heures supplémentaires non payées, 10 jours de congés payés au lieu des 15 prévus par la loi...
En janvier 2011, une fois munies d’un CDI, une poignée d’ouvrières débraye contre ces conditions et dans la foulée monte un syndicat affilié à l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT). Nourrie par la révolution en cours depuis janvier 2012, leur détermination ne faiblit pas malgré la répression acharnée.

Contre la mobilisation, une répression intense

La direction sévit alors et suspend, le 15 avril, la secrétaire du syndicat, Sonia Jebali, puis l’affecte à un poste isolé et interdit aux ouvrières de communiquer avec elle. Celles-ci menacent alors de se mettre en grève et obtiennent sa réintégration. Le syndicat obtient progressivement l’arrêt du harcèlement sexuel et des infractions au code du travail. Un accord est ensuite trouvé pour augmenter les salaires, malgré les pressions et les menaces.
Et pourtant, durant huit mois, la signature de cet accord est sans cesse repoussée. La direction crée en effet de toutes pièces un syndicat maison avec des cadres et des agents de maîtrise, et annonce sa volonté de ne négocier qu’avec lui. Aux autres, la direction indique qu’elle a tous les droits, et notamment celui de licencier qui elle veut.
Accusant les trois déléguées syndicales d’avoir séquestré toute la direction de l’entreprise, celle-ci ferme l’usine et conditionne la réouverture au départ de ces syndicalistes. Le secrétaire de l’Union locale UGTT de Ben Arous, qui se rend sur les lieux pour négocier la reprise d’activité, est passé à tabac lorsqu’il refuse l’injonction qui lui est faite de déclarer la dissolution du syndicat et ne sort de l’usine que sous protection policière. Les ouvrières se mettent en grève devant l’usine le 21 septembre 2012. Certaines s’endettent. Une des déléguées syndicales est emmenée à l’hôpital, assommée par une canette lancée par un nervi de la direction. Mais personne ne cède et l’usine finit par rouvrir. Les ouvrières reprennent le travail, le 18 octobre.

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Des salarié-es français-es utilisé-es pour briser la grève !

La direction ne veut pas accepter la force du syndicat. Il faut briser celles qui incarnent la lutte. Profitant une nouvelle fois des faiblesses du code du travail tunisien, Latécoère décide de transférer temporairement la production sur d’autres sites pour pouvoir, en toute légalité, licencier qui bon lui semble après une année d’inactivité. La production est donc envoyée à Chaguïa mais aussi et surtout à Tarbes et Montpellier. Les travailleurs français ne sont bien sûr pas informés que l’on fait d’eux des briseurs de grève.
Environ 200 travailleuses qui n’avaient pas atteint les quatre ans de contrat sont brutalement renvoyées et plusieurs ouvrières, dont les trois déléguées syndicales, sont illégalement licenciées. Aujourd’hui, elles continuent à se battre avec d’autant plus d’acharnement que dans les autres usines de Ben Arous, les patrons tunisiens et étrangers préviennent celles et ceux qui luttent : “Vous savez ce qui a été fait aux LATélec… Et pourtant il était fort leur syndicat… Il est où maintenant ?”.
Elles refusent de céder. Elles se battent pour leurs droits et elles attendent de nous que nous le fassions savoir.


[1La main d’œuvre ouvrière de l’usine étant à 90 % féminine, l’auteur de ces lignes a choisi d’en parler au féminin