Le MEDEF aime les courbettes, les courbettes à l’ANI

(air connu)
samedi 25 mai 2013

S’il en est qui cultivent avec brio l’art de la courbette devant le Mouvement des entreprises de France (MEDEF), ce sont bien la CFDT et ses comparses signataires de l’Accord National Interprofessionnel (ANI) du 11 janvier, le gouvernement qui en a fait une loi et la majorité parlementaire qui est en train de la voter. Car l’ANI et la loi Sapin qui en est issue sont exemplaires de l’extrémité où peut conduire une politique qui fait de la négociation à froid un modèle et du compromis sans lutte une vertu.

L’ANI, cette avanie

D’un texte, volontairement fourre-tout puisqu’il s’agit d’en masquer les enjeux réels, on doit retenir trois mesures essentielles qui dévoilent la nature véritable du projet :
- « L’accord de maintien dans l’emploi » autorise le patron, s’il obtient l’aval de syndicats complices, à allonger le temps de travail sans compensation salariale, à modifier horaire et organisation du travail ou à diminuer purement et simplement salaires et primes en échange d’un maintien de l’emploi bien hypothétique car s’il considère que la situation s’est détériorée, il peut dénoncer l’accord et licencier en toute impunité. Bien sûr, un-e salarié-e a toujours le loisir de refuser. C’est alors la porte. Automatiquement !
- l’article sur la « mobilité interne » permet au patron d’exiger d’un-e salarié-e un changement de poste ou de lieu d’exercice sans aucune limite géographique. Bien sûr, un-e salarié-e a toujours le droit de refuser. C’est alors la porte. Automatiquement !
- « La réforme des procédures de licenciement collectif pour motif économique » permet au patron de déroger aux dispositions du Code du travail en matière de licenciement : délais, reclassement, consultation des représentants du personnel, possibilités de recours et même ordre des licenciements (à la tête du client). Les syndicats sont invités à négocier la mise à la porte des collègues. S’ils ne signent pas, le patron peut s’en passer.

La Chèvre et le Loup partenaires sociaux

C’est la fable que MEDEF, CFDT et gouvernement ont entrepris de nous raconter sous l’appellation de « démocratie sociale ». De gentils responsables se réunissent pour négocier un accord « gagnant-gagnant ». Ça vous arracherait les larmes des yeux ! Ne nous laissons toutefois pas envahir par l’émotion et voyons ce qu’a gagné le patronat  : la légalisation du chantage au licenciement ; la flexibilisation du temps de travail, des salaires, de l’emploi et de l’organisation du travail ; le droit de s’asseoir sur le Code du Travail et les conventions collectives en inversant la hiérarchie des normes et en imposant la négociation au niveau de l’entreprise, c’est à dire là où le rapport de force est le plus difficile pour les salarié-es ; l’abandon de la règle qui exige que soit retenue la norme la plus favorable aux salarié-es ; la négation du droit au refus d’une modification unilatérale du contrat de travail… Excusez du peu.

Attention, c’est du « donnant-donnant ». Les syndicats signataires brandissent les « concessions » patronales comme autant de victoires historiques du prolétariat : la création d’une couverture complémentaire santé a minima qui ouvre un marché aux assureurs privés, l’entrée de potiches syndicales dans les organes dirigeants des grandes entreprises, ou un encadrement du travail précaire assorti de tant de dérogations que le cadre vole immédiatement en éclats… Qui ne se pâmerait devant de tels acquis ?

Cet accord est exemplaire. Il témoigne du type de rapport de force que, profitant de sa crise, la classe dirigeante veut imposer aujourd’hui. Sur le plan idéologique, il camoufle les reculs sociaux derrière des accords censés respecter équitablement les intérêts des entreprises et des salarié-es. Sur le plan politique, il légitime chaque succès patronal par la complaisance de syndicats complices. Sur le plan stratégique, il individualise au maximum la relation employeur- salarié-e pour mieux entraver les résistances collectives.

Ça sent le Sapin

Avec un aplomb qui témoigne d’un sens aigu de l’humour noir ou d’une maîtrise absolue de la novlangue [1], Sapin a baptisé l’avant-projet de loi : « sécurisation de l’emploi ». Cela ne manque pas de sel pour un texte qui scelle une double victoire patronale.

- Depuis au moins deux décennies les porte-flingues du néolibéralisme (l’OCDE en tête) exigent des gouvernements qu’ils « fluidifient le marché du travail » en supprimant les obligations réglementaires en matière de licenciement, que la flexibilité devienne la règle en matière d’emploi, de « coûts salariaux » ou de temps de travail, et que l’on remette en cause le CDI. Ils ont été entendus : première victoire.

- Aujourd’hui, le MEDEF, ses médias, ses représentants politiques invoquent le retour à la compétitivité comme stratégie de sortie de crise. « Il faut trouver un nouvel équilibre possible entre temps de travail, salaires et emploi » réclamait Parisot un an avant la signature de l’ANI. C’est chose faite. Dans la continuité du Choc de compétitivité de Sarkozy, du Pacte de compétitivité de Hollande, l’ANI s’affirme, après l’austérité budgétaire, comme une nouvelle étape dans l’offensive de la classe dirigeante pour faire payer aux travailleur-es la facture de sortie de leur crise : deuxième victoire.

Et ce n’est pas fini. Déjà, au MEDEF, des voix réclament une réforme Hartz à la française : celle qui en Allemagne a imposé les emplois à 1 euro de l’heure, le droit pour les entreprises d’embaucher des chômeuses et des chômeurs à des salaires inférieurs à ceux des conventions collectives et la baisse des indemnités pour celles et ceux qui refusent d’occuper des emplois inférieurs à leur qualification ou dont la famille dispose d’un pécule.

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La droite en a rêvé, la gauche l’a fait !

Plus que jamais nous devons nous mobiliser

Salarié-es de l’Éducation nationale, nous aurions tort de négliger la portée de l’ANI. Même si l’accord cible aujourd’hui les salarié-es du privé, il nous concerne toutes et tous. Contractuel-les, nous savons que toute extension de la précarité et de la flexibilité comme toute attaque contre le CDI éloigne un peu plus les perspectives de titularisation que des luttes auraient pu arracher. Fonctionnaires, nous savons que la suppression du statut de la fonction publique est revendiqué par la classe dirigeante et que demain, dans le cadre de la décentralisation, la condition des salarié-es du privé sera le lot commun.

Plus que jamais nous devons nous mobiliser. Une agression contre une fraction des salarié-es est une attaque contre l’ensemble des travailleur-es. La lutte contre l’ANI est aussi la nôtre.

Sud éducation Haute-Normandie


[1Langue officielle d’Océania, inventée par Georges Orwell dans son roman 1984, la novlangue déforme la réalité pour éviter toute critique.