Le lycée des métiers et des qualifications à l’épreuve des faits.

jeudi 10 mars 2016

Sud éducation a toujours dénoncé le label « lycée des métiers et des qualifications » et averti les collègues de ses conséquences dangereuses : mixité des publics, parcours mixés, apprentissage, concentration des formations dans un lycée, etc… Alors que le ministère réfléchit en ce moment à une réduction du nombre des critères d’attribution pour accélérer cette labellisation, il nous parait intéressant de transmettre le témoignage d’une collègue de l’Académie de Caen sur le sujet.

Le lycée où j’exerce a été labellisé lycée des métiers en 2009. Cet établissement accueille donc des publics de statuts différents, c’est-à dire des élèves en formation initiale sous statut scolaire, des adultes en formation continue et des apprenti-es.

Juillet 2015, lors de l’assemblée générale des personnels, le proviseur de l’établissement annonce que trois adultes en formation continue et une apprentie seront intégré-es, « en accord avec les collègues », dès la rentrée de septembre 2015, au sein de la classe de terminale Bac Pro ARCU (accueil, relation usagers, clients). Cette section comprend habituellement 30 élèves en formation initiale sous statut scolaire. Avant cette annonce, aucune information et aucune concertation de l’équipe pédagogique dans sa totalité n’a été organisée, alors que l’accord des enseignant-es est requis pour intervenir auprès de personnes suivant une formation dans le cadre du Greta. De surcroît, en conformité avec son statut de professeur-e de lycée professionnel, l’enseignant-e s’adresse à des élèves et non à des apprenti-es, il ou elle est donc en droit de refuser un public d’apprenti-es. Difficile cependant en fin d’année, alors que les répartitions de classes sont faites et que l’année est terminée, de mettre en place une réflexion avec l’ensemble des collègues. Le lycée des métiers est donc en marche pour la rentrée 2015 !

Septembre 2015, les adultes en formation continue (employé-es chez Orange) intègrent donc les cours... deux semaines après la rentrée ! Certain-es enseignant-es ont déjà commencé les premières évaluations ! L’apprentie s’est présentée mais n’assistera finalement qu’aux cours des matières professionnelles et à certains cours de matières générales. En effet, elle possède déjà un bac général. Le ou la professeur-e principal-e, en charge de la coordination avec le Greta et l’employeur de l’apprentie (en l’occurrence le Rectorat de Caen), s’arrachent les cheveux pour organiser les groupes de travail, au détriment des élèves du lycée qui subissent plusieurs changements de groupe. L’explication est la suivante : il faut tenir compte des journées de présence en entreprise (ou des semaines, tout dépend des statuts) des un-es et des autres. Par ailleurs, ces périodes en entreprise ne correspondent nullement avec les périodes de formation en entreprise des élèves du lycée.

3 statuts, 3 emplois du temps différents sur l’année donc 3 progressions différentes !

On pourrait considérer cela comme de simples « désagréments » ! Mais les obstacles à une formation de qualité apparaissent rapidement. Les besoins spécifiques de formation liés au niveau, à la maturité, à l’expérience de personnes adultes et en emploi ne sont pas pris en compte. Le suivi de la formation est aléatoire puisque ces personnes n’assistent pas à tous les cours et manquent des enseignements que ne compense pas la distribution de photocopies. Elles se retrouvent en autonomie, à devoir quêter un conseil, une correction, un renseignement au gré de la disponibilité des enseignant-es.

Pour l’enseignant-e, la multiplication des publics et leurs temps de présence différenciés
deviennent un casse-tête permanent pour organiser les cours et transmettre les informations en temps et en heure. Il s’agit d’une charge de travail supplémentaire sans réelle efficacité pédagogique. Enfin, bien qu’intégré dans une formation initiale, le temps de cours des adultes en formation continue ne s’avère pas suffisant pour valider leur formation. C’est ainsi que mi-octobre, il est demandé aux enseignant-es, dans chaque matière, d’assurer des heures supplémentaires en face-à- face. L’administration met la pression sur les collègues qui refusent ces heures.

Le lycée des métiers serait la version low cost de la formation professionnelle et technologique ?

On peut l’affirmer, sachant que des personnes investissent leur temps et leur avenir professionnel dans une formation où elles sont finalement peu prises en compte dans leur spécificité et dans leurs besoins. On oublie aussi qu’un public adolescent n’a pas les mêmes besoins, ni les mêmes attentes que l’adulte qui joue son emploi.

On voit également comment on tend petit à petit à briser le statut des enseignant-es afin de les amener à assurer toutes sortes de formations pour un moindre coût, en augmentant leur charge de travail et en dégradant leurs conditions de travail.
« Le label « lycée des métiers » contribue à valoriser l’enseignement professionnel et technologique » peut-on lire sur le site de l’académie de Caen. Vraiment ?

Plusieurs fois interpellé en instance par notre syndicat, le Recteur de l’académie de Caen n’a jamais été en mesure de nous donner le moindre point positif à la labellisation « lycée des métiers et qualifications » pour les élèves.

Ce témoignage met donc en avant :
• la dégradation des conditions de formation des élèves ;
• la dégradation des conditions de travail des professeur-es ;
• la remise en cause du statut des professeur-es de lycée professionnel ;
• la perte d’identité du lycée professionnel en favorisant le développement de l’apprentissage et les formations maison.

Tout ceci dans un seul but : la soumission de l’école à l’entreprise avec pour maître d’œuvre les Régions qui décident de la mise en place de la carte des formations selon les besoins des entreprises locales.

Sud éducation Calvados.