Mexique : « Ayotzinapa, berceau de la conscience sociale ». Votre rage est aussi la nôtre.

Fédération Sud éducation
jeudi 8 janvier 2015

« Parce qu’il se trouve, amis et ennemis, que le capitalisme se nourrit de la guerre et de la destruction. Parce qu’est terminée l’époque où les capitaux avaient besoin de paix et de stabilité sociale. Parce que dans la nouvelle hiérarchie à l’intérieur du capital, le spéculatif règne et dirige, et son monde est celui de la corruption, de l’impunité et du crime. Parce qu’il se trouve que le cauchemar d’Ayotzinapa n’est pas local, ni étatique, ni national. Il est mondial. » Sous-commandant Moises, EZLN

Depuis le 26 septembre 2014, c’est la stupeur au Mexique

Sont porté-es disparu-es 43 étudiant-es de l’école normale rurale d’Ayotzinapa qui forme les futurs enseignant-es des écoles primaires indigènes rurales. De retour d’une manifestation, leurs cars ont été arrêtés par la police municipale d’Iguala, proche d’Ayotzinapa dans l’État du Guerrero. Lorsque les étudiant-es ont voulu repartir, les policiers ont ouvert le feu faisant 25 blessé-es et 7 mort-es puis ont arrêté et emmené 43 étudiant-es. Depuis, malgré les recherches et l’arrestation de différents responsables de l’attaque, les 43 étudiant-es sont toujours porté-es disparu-es. Tout porte à croire que les policiers, qui se sont avérés travailler pour un cartel de narcotrafiquants, ont exécuté les étudiant-es et dissimulé les corps dans des fosses et une décharge.

Cette effroyable attaque d’étudiant-es, issu-es de familles paysannes modestes, suscite depuis une indignation généralisée dans tout le pays. De très nombreuses manifestations et des journées de fortes mobilisations nationales et internationales ont eu lieu. Les parents des 43 disparu-es sont très actifs dans ce vaste mouvement social qui réunit universités, lycées, quartiers, villages, organisations sociales et politiques. Les Zapatistes participent aux actions, ont reçu les familles à Oventik et leur ont cédé leur place au festival des résistances et des rebellions.

S’il est clair aujourd’hui que les 43 étudiant-es ne réapparaîtront pas en vie, la revendication « Vivants ils les ont emmenés, vivants nous les voulons » est devenue la devise d’un véritable mouvement social qui semble loin de s’essouffler.

Avec le massacre d’Ayotzinapa, la peur a laissé la place à la colère

Après que le procureur en charge de l’enquête ait osé dire « Je n’en peux plus », cette phrase est devenu un nouveau slogan des mobilisations : « Ya me cansé », « Je n’en peux plus… d’avoir peur, des crimes d’État, de tant de violence et de corruption. » La colère a redonné, à toutes les familles de disparu-es, le courage d’en parler et de les chercher. Des dizaines de fosses communes, de découvertes macabres se succèdent et révèlent l’état de la violence et de l’horreur occulté depuis tant d’années.
Cet assassinat collectif montre la collusion entre l’État et les cartels de narcotrafiquants. La corruption est telle au Mexique que ces derniers ont infiltré les trois niveaux de gouvernement (municipal, des États et fédéral), y compris la police, l’armée et la justice. Raul Zibechi, journaliste uruguayen explique : « L’État s’est converti en une institution criminelle où fusionnent le narcotrafic et les politiques pour contrôler la société. Un État raté qui a été construit pendant les deux dernières décennies pour éviter le pire cauchemar des élites : une seconde révolution mexicaine. » Les enjeux financiers et de pouvoir sont considérables, et en réalité ce sont des dizaines de milliers de mort-es et de disparu-es, victimes de la violence qui en découle.
Depuis plusieurs années, le gouvernement fédéral mène une soi-disant guerre au narcotrafic et le pays voit se développer les polices (locales, fédérales, militaires…) et parallèlement les violences. En fait, les populations civiles et particulièrement indigènes, sont les premières victimes de cette situation qui dure depuis plusieurs années. Menacées par des cartels qui s’installent dans les régions côtières et frontalières, menacées par les entreprises minières qui dévastent des régions entières, menacées par de grands projets inutiles comme des champs d’éoliennes ou des complexes hôteliers de luxe, menacées par les gouvernements chaque fois qu’elles dénoncent ces attaques à leurs lieux de vie, leurs espaces agricoles et leurs territoires sacrés. Raul Vera, évêque mexicain engagé précise : « Le crime organisé a aidé au contrôle de la société et ainsi, il est l’associé de la classe politique. Ils ont réussi à ce que le peuple ne s’organise pas, ne grandisse pas ».
D’ailleurs, le troisième slogan martelé dans les manifestations « Fue el Estado » (c’est l’État) montre que les Mexicain-es ne sont plus des dupes. Les cartels des narcotrafiquants ont sans doute été les acteurs de nombreuses disparitions, mais en vérité, comme le dit Raul Vera : le massacre d’Ayotzinapa « est un petit message au peuple, c’est une façon de dire : vous voyez de quoi nous sommes capables ».

Les mexicain-es ont décidé de ne plus se taire mais de poursuivre la dénonciation d’un véritable narco-État dont elles et ils ne veulent plus.