Mixité / Non mixité, quels outils de lutte ?

4 pages de la Fédération SUD éducation
vendredi 17 février 2017

La non-mixité est une notion rarement prise en compte, rarement discutée, et quand elle l’est, elle fait souvent l’objet de réticences et de caricatures. La non mixité choisie, comme outil d’émancipation pour les femmes ou les autres groupes sociaux discriminés, est en effet souvent mise en question. Ironie des situations : les réunions féministes rassemblent bien souvent uniquement les personnes qui se sentent le plus concernées, à savoir des femmes, et ces réunions sont de fait "non-mixtes". Pourtant, dès lors que cette non-mixité est choisie, affichée et assumée comme un parti pris militant et politique, elle suscite une levée de boucliers, en particulier de la part des hommes, qui brandissent l’épouvantail de leur « exclusion ». Ce positionnement qui rejette la non-mixité féminine comme outil circonstancié d’émancipation ne s’émeut pourtant pas toujours de la non-mixité masculine synonyme de domination patriarcale, qui existe de fait dans beaucoup de sphères (sans oublier la non-mixité masculine frappante qui règne la nuit).
On peut être accusées de diviser, mais qui divise ? Celles qui luttent contre les oppressions ou celui qui ne se pose pas de questions sur son rapport au pouvoir ?

SOMMAIRE
Quelques rappels p.1
De l’importance d’une non mixité choisie p.2
Le mansplaining ou « mecsplication » p.3
Dans l’histoire
Les mujeres libres (1936-1939) p.3
Et ailleurs aujourd’hui ?
L’expérience des femmes zapatistes p.4
L’expérience des femmes kurdes de Kobané p.4
Et pour finir...les revendications de SUD éducation

Quelques rappels

La pratique de la non-mixité fait partie intégrante de l’histoire du mouvement féministe.
Son utilité et sa raison d’être ont été notamment explicitées par la génération fondatrice du Mouvement de Libération des Femmes, Christine Delphy en tête, notamment dans son texte Nos amis et nous, écrit en 1977 et publié aujourd’hui dans L’ennemi principal. Hors du champ féministe, elle a aussi été revendiquée par d’autres mouvements d’émancipation collective, comme par exemple aux Etats-Unis le mouvement pour les droits civiques mené par les Afro-Américain-e-s.

Et aujourd’hui ?
Elle est non seulement pratiquée dans les cercles militants mais elle s’exerce aussi dans des pratiques plus quotidiennes. Certaines associations posent la non-mixité comme un principe de fonctionnement, d’autres alternent des réunions en mixité et des réunions en non-mixité ; cette alternance fut notamment le mode de fonctionnement retenu pour les réunions de la commission féministe de Nuit Debout Paris. Dans des écoles nordiques, les espaces de jeux sont investis en non-mixité pour permettre à chaque enfant d’expérimenter tout type de jeux, sans avoir à composer avec la pression des stéréotypes sexistes relayée par leurs pairs. En France, certain-e-s enseignant-e-s mettent en place des moments de mixité choisie et d’autres de non-mixité choisie.

Non mixité ET mixité choisies
Tant que subsisteront toutes les formes d’oppression (patriarcale, raciste, LGBTQIphobe), la non- mixité apparaîtra comme un outil utile. Mais si elle constitue la voie de l’émancipation, elle n’en est pas son horizon. Sa pratique, nécessaire, est aussi indissociable d’une convergence des luttes synonyme de mixité choisie.

De l’importance d’une non mixité choisie

Le but est l’égalité femmes-hommes, comment y parvenir ?
Le constat est que ce sont presque toujours les hommes qui ont le pouvoir dans les sphères publiques et privées. Donc le fait de favoriser des assemblées non-mixtes serait-il un moyen pour renverser ce rapport de forces ? Les assemblées mixtes seraient-elles vouées à l’échec ? Car la mixité n’est pas garante de l’égalité. Il ne s’agit pas d’opposer la mixité et la non-mixité et de trouver des arguments en faveur de l’une ou de l’autre mais de discerner la non-mixité subie qui oppresse et la non-mixité choisie qui se veut émancipatrice. Et voir la mixité choisie comme un objectif à atteindre qui passe par des moments de non-mixité choisie.

Un constat : notre époque est celle de la non-mixité subie et de la mixité sans égalité.
• Le système patriarcal exclut les femmes de la société politique, économique ou médiatique (malgré une mixité apparente) tant au niveau national qu’international (gouvernement, hauts cadres administratifs, ONU, OCDE…) ou exclut les femmes des postes décisionnels dans des associations, clubs de sport ou autres ;
• Au sein des familles, il n’y a pas d’égalité femme-homme (violences conjugales, inégalité dans la prise en charge des tâches ménagères et de l’éducation des enfants) ;
• La parité numérique (50 % d’hommes/50 % de femmes) est un leurre car certaines professions sont beaucoup plus féminisées que d’autres ;
• La mixité à l’école, certes obligatoire depuis 1975, est censée offrir la même éducation à toutes et tous, mais telle qu ‘elle est pratiquée, elle reproduit les conditionnements sexués existants dans la société.

La non-mixité choisie permet aux femmes de se libérer
C’est aux femmes qui subissent de s’auto-émanciper car ce ne sont pas les hommes qui, eux, ayant une position de dominants, vont lâcher de leur pouvoir, ce n’est pas à eux de dire comment les femmes doivent s’émanciper. Les femmes choisissent la non-mixité car :
- Elle libère la parole, la sécurise, permet une sorte d’empowerment ( aux personnes opprimées de parler, de prendre l’espace, de parler mieux, de parler sans se faire sans cesse couper la parole, de se comprendre, mieux qu’en présence de personnes dominantes).
- Elle permet aux femmes une prise de conscience de leur statut de dominées, en échangeant, elle voit les multiples facettes de l’oppression patriarcale.
- La non-mixité est une stratégie de résistance politique à des dominations structurelles telles que le racisme ou le sexisme.
- C’est un moyen de signifier aux hommes qu’ils doivent prendre conscience de leur place de dominants. Ce sont surtout les hommes qui ont peur de la non-mixité comme si, lorsque les femmes se retrouvaient entre elles, ils perdaient le contrôle (voir « mansplaining »).
- Investir des temps de non-mixité choisie est ainsi la base de toute lutte d’émancipation.

La mixité choisie (ou plus exactement : la possibilité de choisir – ou pas – la mixité) constitue un objectif pour les dominé-e-s, le chemin qui y mène passe nécessairement par des moments de non-mixité choisie.

• La mixité dans notre société est vue comme un progrès social mais elle n’attaque pas le patriarcat, elle n’est pas synonyme d’égalité : les stéréotypes de genre et les comportements sexistes ont la vie dure. L’égalité entre femmes et hommes par contre est un principe inaltérable.
• La mixité doit être un atout pour la convergence de toutes les luttes d’émancipation. Mais dans cette convergence, les allié-e-s ne doivent pas se substituer au groupe opprimé pour fixer modalités d’action et revendications. La mixité dans son sens large (mixité entre les sexes, mixité racisé-e-s-blanc-he-s), est indispensable au fonctionnement de notre société, et elle est de toute façon inhérente à chaque lutte. La non-mixité intégrale n’existe pas : des groupes non mixtes d’un certain point de vue (non-mixité genrée d’un groupe qui serait exclusivement composé de femmes), le sont
nécessairement sur d’autres plans (ce groupe peut rassembler hétérosexuelles et homosexuelles, femmes blanches et racisées).

Le "mansplaining" ou la "mecsplication"

C’est quoi ?
* De l’anglais, « man » (homme) et « explaining »(qui explique). Ne désigne pas seulement un homme qui explique. Des hommes parviennent tous les jours à expliquer des choses sans insulter en quoi que ce soit celles/ceux qui les écoutent.
* C’est quand un homme dit à une femme comment faire quelque chose qu’elle sait déjà faire, ou pourquoi elle a tort à propos de quelque chose quand elle a en fait raison, ou lui parle de « faits » divers et inexacts à propos d’un sujet qu’elle maîtrise mieux que lui. Cet homme-là fait du mansplaining. C’est donc quand un homme explique quelque chose à une femme d’une manière condescendante et paternaliste, manière d’expliquer qui sous-entend que cette dernière est ignorante sur le sujet évoqué. Mélange de privilège structurel et d’ignorance conduisant à des explications condescendantes, inexactes, délivrées avec la conviction inébranlable qu’il a raison, consciemment ou non parce qu’il est un « homme » dans la conversation, en niant ou invalidant les expériences vécues par les femmes, tout simplement non vécues par lui.
* Outil de base et stratégie paternaliste de la domination masculine ou patriarcale, c’est un comportement sexiste qui consiste à dire aux femmes ce qui est bon pour elles et ce qu’elles doivent faire (prise de pouvoir, en se positionnant comme un père et en infantilisant). De tous temps, les hommes ont fait croire aux femmes qu’ils devaient les protéger contre elles-mêmes et contre les dangers de la vie. C’est au moyen du mansplaining que les hommes ont toujours tenté de prendre le pouvoir sur le féminisme, afin de maintenir fermement la domination masculine et d’empêcher les femmes d’accéder à l’égalité femmes-hommes.

Quelques exemples... parmi tant d’autres !
Un homme donnant des conseils à une femme, qui ne l’a pas sollicité, pour changer une roue. Pourquoi présupposer qu’elle ne sait pas déjà le faire ? Un homme qui explique à une femme que le harcèlement de rue n’est que du compliment. Un homme qui explique à des féministes ce qu’est le féminisme, ce qu’elles doivent revendiquer, comment elles doivent lutter ou qui explique qu’elles ont tort de dire que quelque chose est sexiste.

D’où ça vient ?

Terme apparu dans les années 2000, phénomène social existant indépendamment. Essai considéré comme clé même si le terme n’y apparaît pas : Men Explain Things To Me, de Rebecca Solnit (2008). Article de Lily Rothman dans The Atlantic (2012) dont illustration ci-dessus.

Quelques critiques fréquentes et quelques réponses
- Le terme ré-essentialiserait les hommes ? Et serait sexiste ? Non, il désigne un phénomène socio-structurel, liée à la position de privilège des hommes en tant que
groupe social dans le système patriarcal, même si tous les hommes ne le reproduisent pas.
- Censure des hommes ? Non, c’est assurer des conditions saines et équilibrées pour la discussion et inviter les « mecsplicateurs » à questionner leurs privilèges dans l’espace social, à se remettre en cause sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. C’est une demande d’écoute par les premières concernées et de vigilance afin de ne pas reproduire le système genré patriarcal dans les prises de parole.
- Les privilèges et la condescendance ne sont pas utilisées que par des hommes ? Certes. Des néologismes se sont récemment développés, par ex. le « whitesplaining », lorsqu’une personne non-racisée explique ce qui est raciste et ce qui ne l’est pas à une personne racisée.

Dans l’histoire

L’expérience des Mujeres Libres (1936-1939)
En mai 1936 apparaissait le premier numéro de la revue Mujeres Libres. Un an après, en août 1937, avait lieu à Valencia le premier congrès de la Fédération National des Femmes Libres, une organisation féministe dont le principal objectif était de donner les moyens aux femmes pour qu’elles se libèrent de l’oppression et de l’ignorance. Mujeres libres faisaient parti des organisations anarchistes CNT et FAI, elles ont été reléguées au deuxième plan par leurs propres compagnons de lutte alors qu’elles ont été jusqu’à 20 000 adhérentes.
Les difficultés posées par la guerre et l’arrivée de la dictature en Espagne n’ont pas permis de développer leur programme dans la paix, mais elles sont présentes dans la mémoire des femmes en lutte pour leurs droits.

Et ailleurs aujourd’hui ?

L’expérience des femmes zapatistes
« Nous sommes tous égaux parce que nous sommes différents » (27 juillet 1996) Principe fondamental de l’utopie zapatiste qui construit l’égalité et l’unité humaines, non pas malgré les différences entre les individus et les sexes, mais à partir d’elles, sur la base de leur pleine reconnaissance.
En novembre 1999, plus de 500 femmes indiennes et métisses du Chiapas, représentantes d’organisations de femmes et d’organisations mixtes, ont réalisé le Forum « Appel des femmes contre la violence, l’impunité et les guerres » et créé le Mouvement Indépendant des Femmes , organisation non mixte où les femmes réfléchissent aux moyens à mettre en place pour arrêter la guerre et les oppressions.
En mars 1993, au terme d’une longue consultation auprès des femmes des communautés zapatistes, les commandantes tzotziles Ramona et Susana font connaître la « loi révolutionnaire des femmes », rendue publique un an plus tard, et dans laquelle elles posent leurs conditions pour participer à la lutte.
La « loi révolutionnaire des femmes »
Faire évoluer les traditions tout en restant fidèle à l’histoire et à la culture de son peuple est une entreprise difficile mais prometteuse, dans laquelle se reconnaissent beaucoup de femmes indigènes. « Les us et coutumes, ce n’est pas une statue, c’est un outil » (une Mixe de Oaxaca, dans les mêmes circonstances). Il faut donc « cheminer » patiemment, mais résolument, entre la préservation du passé et sa transformation : le but étant d’élargir les espaces de pouvoir et de participation déjà obtenus et de conquérir une égalité encore difficile à réaliser.

Solidaires International revue n°9

L’expérience des femmes kurdes de Kobanê
La stratégie du mouvement des femmes consiste à la fois à promouvoir l’organisation non-mixte des femmes à tous les niveaux, et à assurer parallèlement une participation
égalitaire dans les structures mixtes.
En 2014, le Rojava déclarait son autonomie. Les femmes de Kobanê participaient à la mise en place d’un système d’égalité de genre inédit avec pour principes la co-présidence à tous les niveaux décisionnels et les assemblées autonomes de femmes au sein de chaque instance politique.
Lorsque le quota -40 % de femmes- n’est pas respecté, alors l’assemblée est annulée, ou alors les femmes ne sont pas tenues de respecter les décisions qui en découlent. Vu que les femmes s’organisent en non-mixité pour discuter et prendre les décisions qui les concernent, lorsque l’on applique ce quota au sein des organisations
mixtes, il s’agit en fait de personnes porte-parole du mouvement des femmes.
Voici les principales structures du mouvement des Femmes Libres du Bakur dont nous avons connaissance :
• les Académies de Femmes, ces lieux où elles se retrouvent pour apprendre ensemble, dans une démarche proche de l’éducation populaire, en partant des expériences et connaissances de chacune, et où l’alphabétisation et la formation politique en sont la base ;
• les coopératives permettent aux femmes d’accéder à un revenu et viser l’indépendance économique ; souvent il s’agit de se mettre ensemble pour produire et vendre l’artisanat qu’elles fabriquaient déjà chez elles sans avoir d’accès à la vente ;
• JINHA, une agence de presse composée exclusivement de femmes a été créée le 8 mars 2012 pour contrecarrer les articles extrêmement misogynes écrits dans la presse officielle ;
• les conseils de rues, de villages et de quartiers ont leurs propres structures en non-mixité. Elles traitent des sujets qui les concernent, mettent en place des commissions pour amener des solutions aux problèmes qu’elles soulèvent, puis ces espaces sont le premier repli pour les femmes victimes de violences ;
• de nombreuses associations de femmes, indépendantes des autorités étatiques, ont vu le jour. Une de leurs activités principales est de venir en soutien aux femmes victimes de violence conjugale. Pour cela, plusieurs refuges dans les principales villes accueillent ces femmes.

SUD éducation revendique
- la non-mixité choisie comme outil d’émancipation et de lutte dans nos pratiques professionnelles comme militantes : pratiques sportives, heures d’éducation à la sexualité, conseils d’élèves ponctuellement non-mixtes ; temps militants non-mixtes.
- la convergence des luttes dans une mixité choisie, pour construire une autre école et une autre société, dans le respect des identités et revendications de chacun-e.

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