Notre ministre veut des noms, notre réponse est NON !

Sud éducation Hauts-de-Seine
jeudi 19 mars 2015

8 janvier 2015 : au lendemain des assassinats de Charlie Hebdo, un enfant de 8 ans déclare en classe être « avec les terroristes ». Trois semaines plus tard, l’enfant est convoqué au commissariat ! « Visiblement, l’enfant ne comprend pas ce qu’il a dit » déclare le commissaire... sans blagues ?

Des centaines d’ « incidents » similaires seront signalés.

Ils sont signalés par des enseignant-es, directeur-rices, chef-es d’établissement : refus de faire la minute de silence, de condamner les terroristes, de déclarer « je suis Charlie ». En cette période d’affirmation hypocrite de la liberté d’expression par l’État, du droit au blasphème, « ne pas être Charlie » est devenu, ironie du sort, le pire blasphème qui soit, le blasphème républicain.
Le même jour à Poitiers, Jean François Chazerans, prof. de philo., organise un débat à la demande de ses lycéen-nes sur les événements de la veille. Il est suspendu quelques jours plus tard par le rectorat, sans vraiment savoir pourquoi, ni avoir la possibilité de s’expliquer (le rectorat se contentant des accusations de certain-es élèves et parents).
Quand le gouvernement parle de prévention, il n’est pas question de réfléchir aux causes de la radicalisation de certains individus. Pas question de remettre en cause une politique, éducative ou économique, qui stigmatise certaines catégories de la population, les isole culturellement, géographiquement, pour ensuite les taxer de communautarisme. Le pouvoir les laisse s’enliser dans le chômage ou la précarité. Chez nos gouvernant-es, prévention signifie détection des « signes avant-coureurs de radicalisation religieuse », comme dans l’académie de Poitiers (encore), où le rectorat liste les détails physiques et comportementaux qui permettent de la « reconnaître » : « barbe non taillée, habillement musulman, cal sur le front, repli identitaire, rhétorique politique, intérêt pour les débuts de l’Islam,... » (on notera que dans l’esprit du recteur, l’Islam serait la seule religion à compter des extrémistes dans ses rangs). Sarkozy aussi, en son temps, prétendait détecter la délinquance dès la maternelle.

Détecter pour dénoncer, donc. Mais dénoncer qui ? Pourquoi ?

Les élèves qui se posent des questions ? Les collègues qui les amènent à s’en poser ? Pour apologie de la réflexion ? Élèves et profs. osant mettre en question le dogme républicain sont stigmatisé-es, un dogme pour ne pas réfléchir à la racine des maux de notre société, le capitalisme. La ministre ne parle-t-elle pas de « questions insoutenables » ? Que les élèves ne « perdent plus de temps » à tenter de comprendre ce que nous leur demandons simplement d’apprendre par cœur. L’« union sacrée » est à ce prix. L’enfant en devient le pire ennemi, lui qui n’a que le mot « pourquoi ? » à la bouche. Bienvenue en 1984 !
Notre hiérarchie nous le martèle d’ailleurs : « un fonctionnaire doit fonctionner », en somme obéir aveuglément. Mais il doit aussi agir de manière éthique et responsable. Nul-le ne pourra donc se retrancher derrière le devoir d’obéissance pour se dédouaner de ses actes tels que la délation. Nous ne serons pas des délateurs, ni de nos élèves, ni de nos camarades. Nous n’endosserons pas le rôle de flic qu’on veut nous faire jouer.

Si dénoncer nous devons, ce sont nos gouvernant-es, pour apologie de la République.

Cette République qui réprime et divise, qui nie la force du débat, qui vante une égalité des chances illusoire, dans le cadre d’une concurrence féroce instaurée par notre école elle-même. Cette République qui préfère viser la réussite des soi-disant « meilleurs », plutôt que la réussite de toutes et tous, qui veut substituer aux dogmes religieux sa propre litanie décérébrée sur fond de vieilles maximes qui renforceront le rejet chez celles et ceux à qui l’on prétendra les inculquer de force. Cette République qui nous vend son union sacrée à tours de bras, « toutes et tous citoyen-nes », pensant ainsi faire oublier que patrons et travailleurs n’auront jamais les mêmes intérêts, les premiers réfléchissant à toujours mieux exploiter les seconds, pour en tirer un maximum de profits.
Soyons solidaires de nos classes, dans nos classes. Solidaires de nos élèves, déjà victimes d’un système inégalitaire, à qui l’on refuse aussi le droit de le mettre en question, de le transformer. Si ce n’est pas le but des Hollande, Valls ou Vallaud-Belkacem, n’oublions pas que c’est encore le nôtre. Solidaires avec nos collègues, nos camarades, qui n’ont pas oublié que leur métier, n’en déplaise à nos dirigeants, est de forger des esprits critiques, notamment de leur domination sociale.