OFPTLV : soumis au profit tout au long de la vie

vendredi 16 mars 2012

La question de l’insertion et de la formation professionnelle, c’est important non ? Alors bien sûr il se trouve toujours une majorité de syndicats pour approuver des réformes en trompe-l’œil. Les revendications qui s’articulent au plein emploi ou à la sécurisation des parcours professionnels succombent innocemment à la logique de l’accumulation capitaliste et participent au conditionnement libéral. Ajoutons que le discours qui impute la responsabilité du chômage aux insuffisances de l’orientation et de la formation s’en trouve renforcé.

Fusion-destruction des structures existantes

Ainsi la loi OFPTLV [1] bénéficie-t-elle d’un accueil bienveillant. Elle affirme et prétend garantir le droit à l’orientation et à la formation professionnelle pour tous et tout au long de la vie. Pourtant à y regarder de plus près on ne tarde pas à découvrir la supercherie. D’une part, les services publics associés à ce droit existent déjà. Plusieurs structures offrent des réponses adaptées à des besoins et des publics divers. L’objectif est de simplifier, c’est-à-dire détruire et fusionner. Le Pôle-emploi préfigure le résultat attendu. Il y a clairement, lié au refus des hyper-dominants-possédants de s’acquitter des contributions solidaires, l’obligation de devoir faire avec moins de financement. D’autre part, affirmer un droit pour les personnes relève de la manipulation puisqu’il s’agit en fait d’imposer des devoirs. Les nouveaux dispositifs devront établir les conditions qui permettront à chacun d’adopter l’obligation et la responsabilité de se penser et d’agir pour atteindre et maintenir son employabilité.

L’orientation et la formation professionnelle doivent mobiliser un sujet réduit au demandeur d’emploi. Celui-ci est sommé d’engager toute sa personne au service de la rentabilité du capital et selon la norme de l’utilitarisme économique.

Le DIO [2] coordonne les réformes attendues dans le champ de l’orientation. Dans son rapport 2011 au Premier Ministre il annonce clairement les objectifs et la stratégie qui sera employée. Un service dématérialisé multimédia est déjà créé, qui permettra de répondre à moindre coût aux demandes d’informations. Les diverses structures qui interviennent dans ce champ (CIO, Mission Locale, etc.) doivent être fusionnées en un lieu unique. C’est la disparition assurée des CIO, mais plus largement de l’orientation scolaire. Le DIO précise qu’il n’y a plus lieu de distinguer orientation scolaire et orientation professionnelle car seule cette dernière est légitime.

Une manipulation : la norme de qualité

Le DIO constate que les caractéristiques des diverses structures (formations, financements, publics, statuts, etc.) sont trop éloignées pour que l’on songe à opérer la fusion dès maintenant. Il propose alors une stratégie managériale libérale : la norme de qualité. Les structures doivent engager une démarche : la labellisation. Elles devront valider chacun des points du cahier des charges, pour faire reconnaître leur légitimité à intégrer le SPO [3]. On imagine l’absurdité et l’humiliation des personnels puisque l’on demande à des professionnels détenteurs du titre de psychologue et à un service public ancré dans une histoire centenaire de devoir justifier de l’évidence. Les labellisations ne seront accordées qu’à des ensembles d’organismes engagés par des conventions. Les partenariats imposés préparent les conditions de la fusion future.

Les organismes devront adopter les mêmes horaires, établir des formations et des financements communs… Lorsque les rapprochements réalisés à travers la labellisation seront suffisants, alors il sera temps de procéder à la fusion physique en un lieu unique.

La rentabilité comme seul horizon

Cependant il y a plus que la disparition d’un service public, il y a aussi un changement de nature. L’accompagnement en orientation n’est plus envisagé à partir des besoins et des demandes des personnes. Désormais les besoins et les demandes des entreprises seront prédominants.

Lorsque les COP accompagnaient les jeunes scolarisés dans le secondaire, la construction d’un projet professionnel n’était jamais considérée comme une obligation. Le devenir et l’insertion professionnels n’étaient qu’une dimension parmi d’autres pouvant participer à la construction identitaire ou à l’anticipation de l’avenir. Désormais le jeune devrait être pensé et se penser exclusivement comme un futur adulte dont la vie s’organisera autour de la quête d’emploi.

Pourquoi une telle insistance ? Celui qui prétend à un emploi ne doit plus seulement offrir sa force de travail : « Il lui faudrait aujourd’hui « vendre son âme » dans un contrat d’allégeance « volontaire » par lequel il ne céderait pas seulement son temps et sa force, mais où il épouserait les finalités productives, marchandes et financières de l’entreprise comme si elles étaient les siennes propres ». [4]

Chacun devra engager sa subjectivité au service de la rentabilité, dès les premiers jours de la formation et tout au long de la vie. Même durant les périodes sans emploi cet engagement devra subsister. La formation professionnelle continue sera organisée selon cette fin.

L’individu dépossédé de la qualification

La loi OFPTLV concerne aussi la formation professionnelle initiale ou continue et recouvre d’autres aspects de la subordination du système scolaire aux exigences du pouvoir économique, notamment le fait que les éléments qui attachent la qualification aux personnes soient minorés pour privilégier une vision qui ne fait apparaître la qualification qu’à travers l’emploi. La disparition des diplômes prive les individus d’une base objective et supprime les références collectives partagées, autant d’éléments qui individualisent la négociation des conditions d’accès à l’emploi et déséquilibrent les rapports de production pour assurer les meilleurs profits aux détenteurs du capital.

Nous retrouvons ici les mêmes attentes qui président au développement du livret de compétences.

Il faut préciser certaines des évolutions actuelles du marché de l’emploi. On observe une polarisation des emplois aux deux extrêmes de la qualification. Les nouveaux modes d’organisations post-fordistes (reengineering) entraînent la diminution des niveaux intermédiaires. On aurait tort de prendre au pied de la lettre la dénomination d’emplois non qualifiés car en vérité ils supposent des compétences variées ainsi qu’une certaine autonomie pour s’adapter à l’imprévu et gérer la complexité. Une autonomie limitée toutefois qui ne devra jamais atteindre à l’émancipation.

Lorsque l’école est déjà l’entreprise

Il paraît étonnant que les tendances déjà existantes et renforcées par la loi OFPTLV semblent principalement perçues et dénoncées par les personnels en charge de l’orientation et de la formation professionnelle. En effet les COP et les PLP étaient déjà confrontés à la finalité professionnelle. Ils réagissent parce qu’ils ont compris que cette finalité devrait désormais occuper toute la place et que cela leur apparaît inadmissible.

Les autres membres de la communauté éducative, a priori les plus éloignés des contingences de l’utilitarisme économique et apparemment plus libres d’assigner d’autres buts à l’école, ne semblent pas percevoir toutes les implications de l’école formatée selon les exigences du capitalisme devenu économie de la connaissance.

Il serait insuffisant de dire que l’école est entièrement inféodée à la rationalité économique et à l’utilitarisme libéral. Désormais l’école devient une entreprise. Elle est inscrite dans un quasi-marché où les établissements sont en concurrence. Les acteurs connaissent les délices de l’asservissement et de l’humiliation avec l’envahissement des techniques managériales du secteur marchand : nouveaux modes d’évaluation, de recrutement et de rémunération. Les acteurs de l’Éducation nationale sont comme les autres, invités à vendre leur âme au même niveau que les jeunes qui sortiront du système de formation.
On peut désormais annoncer dans un collège ou un lycée d’enseignement général que l’objectif est de développer l’employabilité des élèves sans que cela ne déclenche de protestations !

Certains enseignants pensent que la culture est malmenée, mais ont-ils compris qu’en acceptant que la formation soit organisée sur la priorité absolue de la quête d’emploi , ils participent à la construction d’un futur adulte unidimensionnel et appauvri  ?

L’égoïsme de quelques-uns nous entraîne dans l’abandon de ce qui fait société alors même qu’à notre portée se trouve la société d’abondance. Nous pourrions enfin donner la première place à ce qui fait que la vie vaut d’être vécue. Il paraît urgent de questionner la centralité du travail-emploi qui nous entraîne vers la barbarie et les catastrophes écologiques. Les remises en cause du partage de la richesse, assurément légitimes, réussissent rarement à s’affranchir de cette loi de gravitation universelle.

Sud éducation Charente-Maritime


[1Loi nº 2009-1437 du 24 novembre 2009 relative à l’Orientation et Formation Professionnelle Tout au Long de la Vie

[2Délégué Interministériel à l’Orientation

[3Service Public d’Orientation

[4La nouvelle école capitaliste, Laval-Vergne-Clément-Dreux, La Découverte, 2011

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