Pétition "Enseignement de l’histoire au collège : halte aux mensonges et aux fantasmes !"

vendredi 29 mai 2015
mis à jour vendredi 23 septembre 2016

La fédération Sud éducation relaie cette pétition car nous pensons que la démarche est plus que pertinente dans le "moment réactionnaire" que nous traversons.
Si nous partageons l’essentiel de ce qui est porté par cette pétition et ces signataires, nous ne pouvons malheureusement pas nous y associer totalement en raison du dernier paragraphe :

  • "Même s’ils ne sont pas parfaits, ces projets de programmes, issus du travail collectif présenté par le Conseil supérieur des programmes, nous semblent suffisamment équilibrés et ouverts, dans le choix des thèmes comme dans la liberté laissée aux professeurs de les traiter."

Nous sommes circonspect en ce qui concerne la collégialité réelle et le caractère démocratique du Conseil supérieur des programmes. De plus, nous ne pouvons considérer comme positif le maintien du carcan que représente à nos yeux le socle commun de compétences.


Programmes d’histoire : halte aux mensonges et aux fantasmes

NB : Cette tribune a été publiée dans Le Monde le 14 mai dernier. Depuis, les déclarations médiatiques et politiques n’ont pas cessé et insistent toutes sur l’opportunité d’un retour au roman national. Chercheurs/ses et enseignant.e.s refusent toute instrumentalisation et appellent à cesser ces débats délétères pour leur métier et pour la société. Le texte peut désormais être signé ici.

Historien(ne)s de métier, nous sommes consterné(e)s par la tonalité actuelle du débat public sur les nouveaux programmes d’histoire du collège. Nous souhaitons ici opposer une contradiction des plus fermes aux peurs, aux mensonges et aux fantasmes alimentés à ce sujet par différents médias.

Mensonge pur et simple d’abord sur le contenu de ces programmes, quand on cherche à faire croire que l’enseignement de l’histoire du christianisme médiéval, au contraire de celle de l’islam, ne serait plus obligatoire. Tentative éhontée d’alimenter la stigmatisation grandissante de l’islam, qui ne mérite qu’une opposition ferme. Mensonge tout aussi direct lorsqu’on s’ingénie à faire croire à nos concitoyens que la « chronologie » disparaîtrait : que chacun se rassure, le déroulé chronologique des périodes historiques est une réalité parfaitement ancrée, du primaire à l’université, dans notre système d’enseignement, et le projet actuel de programmes ne l’altère en rien.

Fantasme récurrent, enfin, lorsque l’on prétend que l’histoire de France serait sacrifiée. Il faut d’abord rappeler que la construction de la nation telle que nous la connaissons ne s’est achevée que très tardivement : vouloir enseigner l’histoire de France au Moyen Age comme si notre pays avait été déjà là n’a donc absolument aucun sens. D’autre part, il n’y a d’histoire que pour comprendre le présent : les nouveaux programmes sont ouverts sur le monde car ils répondent à des questions d’aujourd’hui et invitent à une réflexion sur les liens entre les hommes au-delà des frontières.
Résultat de multiples apports

Pour autant, ils ne tournent pas le dos à l’histoire nationale, qui demeure un des principaux fils conducteurs des programmes, pour peu qu’on les lise sérieusement. L’histoire de France elle-même est le résultat de multiples apports démographiques, économiques, sociaux, politiques, culturels, intellectuels ou religieux, et pour la comprendre réellement, il convient de retracer ces liens que notre pays a toujours entretenus avec de multiples espaces extérieurs (européens, coloniaux, internationaux), ce qui permet aux élèves de mieux comprendre les relations de plus en plus complexes entre la France, l’Europe et le monde d’aujourd’hui.

Au-delà, ces prises de position reflètent une erreur plus fondamentale. Il faut n’avoir pas mis les pieds depuis très longtemps dans une salle de classe pour croire que ce qui se joue dans un cours d’histoire est de l’ordre de l’adhésion à la nation. A lire certains, il suffirait d’apprendre à chanter La Marseillaise ou de faire cours toute l’année durant sur Louis XIV ou Napoléon pour faire « aimer la France ». Or poser la question dans ces termes est le signe le plus sûr qu’on se fourvoie, sur l’efficacité des cours d’histoire comme sur leur fonction.

N’en déplaise à beaucoup, il y a longtemps que l’inculcation du patriotisme n’est plus la mission première de l’école républicaine. Les enseignants d’histoire-géographie n’ont pas pour vocation de fabriquer la loyauté nationale de leurs élèves, quand bien même ils le pourraient, mais de les aider à se construire comme de futurs citoyens, c’est-à-dire comme des libres acteurs du présent et du futur à partir d’une connaissance critique du passé.
Discipline critique

On comprend qu’un tel horizon effraie ceux et celles qui ne voient dans l’histoire qu’une récitation nostalgique et mécanique du passé national. Comme si, dans le monde actuel, on pouvait devenir citoyen sans aborder l’histoire des grands monothéismes, de l’Asie ou de l’Afrique, ou sans affronter des héritages complexes, qu’il s’agisse des Lumières, des guerres mondiales ou de la colonisation. Comme si on ne pouvait pas faire confiance aux professeurs pour construire librement un enseignement réfléchi sur le passé dans sa richesse et sa diversité, loin des injonctions idéologiques ou patriotiques.

Contre les mensonges et les fantasmes qui dévoient comme souvent le débat sur l’école et ses évolutions, nous entendons rappeler que l’histoire n’est pas le véhicule d’une propagande inculquée, mais une discipline critique permettant de questionner le passé et d’agir librement au présent, en toute conscience. Dans ce sens nous appelons les responsables politiques à ne pas céder aux instrumentalisations médiatiques alimentant la culture de la peur, de la haine et du repli sur soi qui gangrènent actuellement la société française.

Même s’ils ne sont pas parfaits, ces projets de programmes, issus du travail collectif présenté par le Conseil supérieur des programmes, nous semblent suffisamment équilibrés et ouverts, dans le choix des thèmes comme dans la liberté laissée aux professeurs de les traiter.

Rédacteurs : Emmanuelle Picard (MCF, ENS Lyon) – André Loez (professeur en CPGE) – Laurence De Cock (chercheuse, Université Lyon-II) – Guillaume Mazeau (MCF, Université Paris-I)