Philosophie pour tous, mais autrement

A propos de la réforme du programme de philosophie pour les classes générales.
 juin 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Voulus par Allègre, préparés par un Groupe Technique Disciplinaire - depuis peu rebaptisé GEPS ("Groupe d’experts sur les programmes scolaires" !) - les nouveaux programmes de philosophie ont été massivement (à environ 80%) rejetés par les quelques 4 500 professeurs de philosophie qui ont eu à s’exprimer lors d’une consultation tenue plus de 3 mois après leur publication le... 31 Août 2000 !

Aujourd’hui, c’est l’impasse ! On ne peut évidemment pas garder des programmes qui datent de 1973 et qui ne résistent plus à la "massification". Mais, faute de projets politiques et éducatifs forts, on ne veut pas non plus engager une vraie réforme qui serait trop coûteuse et qui exigerait la consultation préalable des enseignants de la discipline.

Lang fait donc ce pourquoi il a été nommé. Il marchande, cherche le compromis et prépare cette pseudo-réforme qui permettra, à moindre coût politique, tout à la fois de diminuer les heures d’enseignement de philosophie, d’éviter des dédoublements d’effectifs, et d’obtenir le contrôle d’un enseignement critique demeuré encore inaccessible à un grand nombre d’élèves. La nouvelle version des programmes proposée par le GEPS le 6 mars dernier a de quoi le rendre raisonnablement optimiste.

D’autant plus qu’il n’a, pour le moment face à lui, aucune opposition clairement constituée. Le SNES et le SGEN-CFDT le suivront (à quelques "broutilles" près), et le vague "consortium" SNLC-FO/SNALC/APPEP (Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public) reste trop en prise avec les termes de cette mauvaise dialectique Pédagogie/Savoir (Réformisme/Conservatisme) pour réellement, et durablement, l’inquiéter.

Il s’agit donc de subvertir les termes du problème et de le poser autrement. Ce que font ici deux camarades de SUD éducation.

Philosophie pour tous, mais autrement

A propos de la réforme du programme de philosophie pour les classes générales

Le fait que le programme de philosophie n’ait pas été changé depuis trente ans ne peut à l’évidence représenter une justification suffisante de sa réforme. Durant toutes ces années, bien des réformes se sont imposées à d’autres disciplines sans qu’elles s’en portent fatalement mieux, et bien des propositions ont été faites pour engager une redéfinition de l’enseignement philosophique sans qu’elles aient été retenues. Pour l’essentiel, la réforme du programme de philosophie présentée par le Groupe Technique Disciplinaire (GTD) d’A.Renaut - et à peine modifiée par le nouveau GEPS - répond donc à une volonté politique ; celle exprimée par un Ministre de l’Education aujourd’hui écarté. Ce dernier fait ne prive nullement cette réforme de sa nécessité, mais permet sans doute de l’apprécier selon d’autres arguments que ceux qu’il paraît convenu de lui opposer.

L’enseignement de la philosophie est en crise, cela n’est pas nouveau, puisque dès 1989 la commission Derrida-Bouveresse s’en alertait déjà. Mais cela n’est pas spécifique à cet enseignement non plus puisque la crise trouve quelques uns de ses principaux attendus dans une carence budgétaire qui a progressivement anémié toute perspective de démocratisation du système éducatif. À ce sujet, il conviendrait de rappeler que la réforme proposée est largement tributaire d’une réduction des horaires de philosophie et qu’elle ne recommande jamais un allègement des effectifs par division ou une extension du dédoublement des classes à toutes les séries.

Il est vrai, toutefois, que l’essentiel est préservé puisque nous n’avons pas à craindre que la philosophie ne soit supprimée pour la plupart des élèves, afin d’être mieux accordée à quelques uns d’entre eux, comme ce fut proposé par la réforme Haby en 1975.

Reste que cette réforme qui se nourrit volontiers d’un discours de "la crise" ne porte justement pas sur les classes les plus touchées, à savoir les classes des sections "techniques" et qu’elle continue à exclure les élèves des lycées professionnels qui pourtant, lors de la consultation Allègre-Meirieu, revendiquaient un enseignement de philosophie dans la préparation de leur bac. Il semblerait que les vertus citoyennes de la réflexion critique aient encore du mal à franchir les barrières de la division du travail. Sans doute le défi aurait-il été trop grand, et d’autant plus qu’il aurait contraint à affronter le déficit de sens qu’un apprentissage philosophique représente pour beaucoup d’élèves déjà soumis au nihilisme de la marchandise. "A quoi bon la philosophie ?" n’est pas une question que se posent "les héritiers".

Les limites de la réforme proposée

Ressaisie dans son ambition propre, la réforme envisagée a principalement pour objectif de réduire deux écarts : celui, d’une part, qui s’insinue entre l’année de philosophie et l’épreuve du baccalauréat, et d’autre part, celui que l’on suppose entre la philosophie et le monde contemporain.

La diminution du nombre de notions et le rétrécissement des problématiques cherchent à réduire le premier type d’écart au risque - justement dénoncé par beaucoup de collègues - d’accroître la pratique du "bachotage", l’usage de produits parascolaires en tous genres, et de restreindre la liberté d’enseignement du professeur. Une réforme des programmes de philosophie ne pouvait-elle pas avoir décidément d’autre ambition - aussi justifiée soit-elle par ailleurs - que celle d’une meilleure adaptation de l’enseignement philosophique aux exigences d’un examen ? C’est de manière hâtive, sans réelle expertise, que l’on entend ainsi corriger quelques désordres réels mais trop facilement exagérés.

Il va de soi, par ailleurs, que ce resserrement nécessaire de l’interrogation philosophique en classe de Terminale ne peut que susciter la défiance, sinon la méfiance, dès lors que l’on s’attarde sur quelques uns de ses présupposés doctrinaires. Le couplage des notions n’est pas en lui-même discutable, pour autant qu’il n’induit pas, par exemple, à devoir traiter la question de l’Art au seul regard de celle du Beau, ainsi que continue à le proposer le GEPS dans sa dernière version des programmes. Si une philosophie doit s’apprécier d’abord selon ses problèmes, il est à parier que celle de nos futurs professeurs sera bien pauvre sinon sottement conservatrice. Faut-il, à ce sujet, encore s’étonner de ce que la question du "Travail" disparaisse purement et simplement du programme des terminales scientifiques ?

Le projet du GTD suppose par ailleurs que la crise actuelle de la philosophie tient au fait que les élèves abordent la philosophie comme une discipline qui leur paraît sans rapport avec leur monde, leur quotidien, leur vie. Pour remédier à cela il propose d’ouvrir la philosophie sur le monde contemporain. À la stricte condition qu’il ne s’agisse pas seulement de recueillir quelques unes des curiosités fugitives de notre présent, un tel projet répond sans nul doute à une exigence philosophique essentielle qui peut se prévaloir, entre autres, des noms d’E. Kant ou de M. Foucault. Mais on se doit d’indiquer que les questions qui seront traitées à ce titre appartiennent pour la plupart à des siècles précédents et ne pointent que rarement, sinon jamais, en direction de la singularité la plus vive de notre actualité. Elles sont largement désengagées des questions éthiques, politiques et même épistémologiques qui agitent notre monde contemporain. On ne voit donc pas en quoi elles donneraient lieu à autre chose qu’à une simple "histoire des idées" ; ni en quoi elles ne favoriseraient pas un insidieux conformisme dans le vain espoir de se préserver des réalités sociales et culturelles auxquelles se trouve être confronté notre enseignement.

Pour un changement réel et cohérent

On ne saurait certes attendre d’une simple révision des programmes qu’elle parvienne à soulager un enseignement de tous les maux qui l’affligent. Pourtant, s’il y a effectivement urgence d’une réforme, c’est pour travailler sur un tout autre écart que ceux repérés : celui qui sépare actuellement la réflexion philosophique et l’ensemble des savoirs et des pratiques qui sont élaborés en amont par l’école elle-même.

La place que la philosophie conserve jalousement dans le cursus scolaire, celle d’un couronnement des savoirs, réservé à la classe terminale, n’est-elle pas l’une des causes du désarroi des élèves ? Ceux-ci (et pas seulement ceux des séries générales) ne se trompent pas lorsqu’ils déplorent qu’il n’y ait qu’une seule année de philosophie, année lourdement grevée par la préparation aux épreuves du baccalauréat. Il semble dès lors bien difficile de vouloir indexer la philosophie sur des exigences strictement scolaires tout en continuant de l’excepter du cours ordinaire des apprentissages.

Une réforme visant à la pertinence devrait aussi bien être conduite par une réflexion d’ensemble sur la "culture commune" à laquelle on veut faire accéder tous les élèves. Ceux-ci ont en effet derrière eux des années d’apprentissage de savoirs scientifiques et techniques sans que soit faite la moindre place pour une réflexion épistémologique sur eux. Et lorsque cette réflexion est engagée en cours de philosophie, elle vient trop tard et ne se présente plus comme nécessaire puisque, durant des années, les élèves ont "fait" des maths ou de la physique sans se poser la question du sens de la démarche qui les a constituées comme disciplines. On pourrait en dire autant de l’histoire ou même de la littérature.

Il convient donc de permettre aux élèves de se réapproprier au plus tôt, et dans tous les domaines, le sens de ce qui leur est demandé d’apprendre et de savoir. Comment, par exemple, faire passer tous les élèves de l’apprentissage des équations à une analyse philosophique de ce qu’implique la construction de l’outil mathématique et de quel type de collectivité rationnelle il est redevable. La réflexion doit ici porter sur la question de "la culture commune", en notant que ce n’est pas parce que tous les élèves répètent 2+2 = 4 qu’il y a communauté. Il y a communauté à partir du sens que les élèves peuvent ressaisir de la constitution de ces savoirs, et non pas communauté préalable et abstraite des savoirs décrétée telle par décision ministérielle.

Une réforme de l’enseignement de la philosophie est souhaitable, voire nécessaire. Mais elle ne saurait se réduire à une meilleure délimitation des notions du programme des classes Terminales générales, ni davantage à l’importation d’une histoire des idées. Il n’y aura aucun changement véritable, tant que l’enseignement de la réflexion philosophique sera réservé à la seule classe Terminale grevée par les exigences de taux de réussite au baccalauréat, tant que l’on n’envisagera pas sérieusement de l’étendre en Seconde et en Première.

Il ne s’agit pas seulement d’ajouter cette discipline à celles déjà existantes, ni non plus d’étaler sur plusieurs années le programme actuel de la classe Terminale, mais de reconsidérer l’apprentissage des savoirs et des savoir-faire dès la classe de Seconde, afin de donner à ceux-ci un sens cohérent, qu’ils ont perdu du fait des réformes opérées séparément dans les différentes disciplines. L’apprentissage de la philosophie dès la classe de Première, voire de Seconde, aurait un sens dans une autre approche de ces savoirs : une approche moins tournée vers l’accumulation de connaissances que vers l’analyse critique des formes de problématisation qui les ont rendues possibles.

La présente réforme, comme les mesures adoptées par les précédents ministres, risque fort de maintenir les conditions de la crise en prétendant pourtant y remédier.

Françoise Clerval

Pascal Levoyer

SUD éducation Hauts-de-Seine