Prof interpellé à Abbeville

Agota Kristof censurée
 janvier 2001
mis à jour lundi 4 avril 2005

Vendredi 24 novembre, au collège Millevoye à Abbeville (dans la Somme), un professeur de lettres, Titulaire sur Zone de Remplacement, fait son cours en sixième. A neuf heures, un fonctionnaire Vie Scolaire vient le chercher et le conduit dans le bureau du principal (informé le jeudi soir par le procureur d’Abbeville) où trois policiers en civil l’attendent. Interpellation, perquisition à son domicile. Trois heures de garde à vue (pas de livres ou de cassettes vidéo compromettants dans sa bibliothèque...)

Quand il est libéré, l’après-midi même, l’inspecteur d’académie, délégué par le recteur, vient s’entretenir avec lui. "Monsieur X a souhaité, dès le 24, ne pas rester" [au collège Millevoye], voilà ce que déclarera le recteur le 7 décembre.

Un livre recommandé par l’Éducation nationale

Motif de cette interpellation sur son lieu de travail ? Le professeur a choisi d’étudier, en troisième, "Le grand cahier" de la romancière hongroise Agota Kristof. Deux enfants, deux jumeaux, disent ce qu’ils vivent dans un conflit métaphorique où on reconnaît les agresseurs allemands et les libérateurs russes. Ouvrage majeur sur la guerre, traduit dans une vingtaine de langues, lu dans une centaine de pays, étudié dans de nombreuses classes de troisième en France, et bien sûr dans d’autres. Le livre est recommandé comme document de lecture par l’Éducation nationale pour la classe de seconde ; il est très apprécié par les adolescents et en passe de devenir un classique.

Les élèves de cette troisième (qui ont eu le livre le mardi 21 novembre) doivent lire les sept premiers chapitres pour les étudier en classe. Mais le lendemain un des parents porte plainte, jugeant l’œuvre pornographique. Les policiers obligent aussitôt les autres parents à leur remettre le livre et recueillent d’autres plaintes.

Ni erreur de jeunesse, ni erreur tout court !

Dans la presse locale, le recteur relativise les faits en indiquant qu’un professeur doit éviter les erreurs de discernement mais qu’il s’agit d’une simple erreur de jeunesse. Après la manifestation du 2 décembre à Abbeville, l’affaire est classée sans suite par le procureur (désavoué par sa hiérarchie).

Le 7 décembre, à Amiens, entre le rectorat et le palais de justice, la manifestation est maintenue tandis qu’une intersyndicale demande au recteur d’accorder à l’enseignant sa protection juridique sans condition.

Ce jour-là, les propos du recteur sont sans nuance : il insiste à plusieurs reprises sur l’erreur de jeunesse du TZR ; "des enfants fragiles, influençables, doivent être mis à l’abri de tels textes" ; "c’est un drôle d’exil que d’être exilé de son enfance" ; [dans ce livre] "ce n’est pas l’érotisme qui est en cause, mais la noirceur" ; [le Monde,] "la bible de certains milieux intellectuels" et, cerise sur le gâteau, "Je ne m’agenouillerai devant aucune procession de bien-pensants des droits de l’homme" (allusion à la manifestation d’Abbeville à laquelle appelait aussi la Ligue des Droits de l’Homme). Oui, nous avions bien affaire à un représentant de l’État dans l’exercice officiel de ses fonctions. Pour couronner le tout, l’IPR de Lettres, auxiliaire technique au cours de cette audience, considère que le jeune professeur a commis "une maladresse de débutant", et, à propos de la présence du "Grand cahier" sur une liste d’ouvrages recommandés, que "la liste des documents d’accompagnement de seconde est évolutive".

Un soutien bien fragile de l’Administration

Le Recteur confirme qu’il n’accordera sa protection juridique à l’enseignant que si le dossier est réouvert pour les mêmes faits, mais pas si lui-même porte plainte contre les plaignants ou les policiers ou le procureur d’Abbeville ; on apprend enfin qu’à son retour de congé maladie, l’enseignant se verra proposer un "bon" lycée d’Amiens, ou le sud de l’Oise s’il préfère.

Ce jeune collègue breton est maintenant en poste à Rennes. Il a gagné du temps pour une mutation intéressante. Cela est loin de compenser le traumatisme et surtout le manque de soutien d’une administration qui l’a au contraire culpabilisé en parlant d’erreur de jeunesse. Le plus grave, c’est que ces jeunes de troisième à Abbeville ne liront pas "Le grand cahier", et que des responsables de l’Éducation nationale ont déclaré, dans la presse, qu’étudier cette œuvre avec eux serait une erreur.