Quelle école ?

Texte adopté lors du 7ème congrès de la fédération SUD éducation
lundi 29 août 2016

I) INTRODUCTION

En 1984, Jean Pierre Chevènement alors ministre de l’éducation nationale dans le gouvernement Fabius donnait pour mission au système éducatif de conduire 80 % d’une classe d’âge au Baccalauréat. Juste après la capitulation sur la laïcité, il convenait de redonner une « ambition » à l’école publique sans trop s’interroger sur le sort des 20% restants. Trente ans plus tard, l’élévation du niveau d’instruction de la population est effective puisque la proportion de bachelier.e.s dans une classe d’âge est passée de 25 % en 1976 à plus de 70% aujourd’hui. Si davantage d’enfants d’une même génération accèdent au baccalauréat, y compris des enfants des classes populaires, cela ne suffit pas à faire du système éducatif une école égalitaire.
Dans le système capitaliste, l’école est destinée à organiser et justifier la reproduction de la division sociale du travail. Il est donc illusoire d’imaginer une école qui échapperait à ce déterminisme. L’école, institution assurant l’instruction et l’éducation, peut ouvrir des brèches et développer, chez les futur.e.s adultes des capacités à comprendre cette reproduction et à y résister, par exemple, par la mise en place de pédagogies alternatives, coopératives et émancipatrices. Mais, étant un instrument d’instruction et d’éducation, elle développe en même temps chez les futur.e.s adultes des capacités à comprendre cette reproduction et à y résister. Il est alors possible d’ouvrir des brèches.
Nous voulons « une école publique laïque, égalitaire et émancipatrice, qui permette une éducation polytechnique pour tou-te-s jusqu’à 18 ans. »
Une école dégagée des intérêts économiques immédiats. Les contenus et les formes de l’école n’ont pas à être influencés par les intérêts des entreprises.
Cela suppose de revenir à nos fondamentaux en (re)définissant ce que nous mettons sous chacun des termes :

Qu’est-ce, pour nous, qu’une école publique ? une école laïque ? une école égalitaire ? une école émancipatrice ? Qu’est-ce que l’éducation dans le cadre scolaire ? une éducation polytechnique ? une éducation pour tou-te-s ? Et après les 18 ans  ?

II) UNE ECOLE POLYTECHNIQUE

Quelle éducation polytechnique ?

1. Une éducation qui mêle sans les hiérarchiser les apprentissages théoriques et pratiques et les disciplines littéraires, scientifiques, technologiques, manuelles, artistiques, physiques (cette hiérarchie est bien sûr induite par la société, mais elle est reproduite par l’école) Les taux d’accès au baccalauréat général par rapport aux bacs technologiques ou professionnels sont très différents selon les populations. Le triptyque « général – technologique – professionnel » ne peut pas être vu comme une simple organisation de trois voies vers la réussite du plus grand nombre. Il reste bien, et plus encore en période de maintien et d’augmentation du chômage de masse, le processus de reproduction social adossé à la division capitaliste du travail (décision, conception, exécution).
2. Une éducation qui n’ignore pas l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité
3. Une éducation qui valorise les capacités individuelles sans les hiérarchiser
Il faut en finir avec les filières et donc leur hiérarchisation jusqu’à la fin du lycée. Dans l’immédiat, il faut développer de vraies passerelles entre les filières actuelles (sans quota). L’égalité d’accès à toutes les formations doit être assurée. Dès la maternelle, favorisons tous les modes d’apprentissage et d’expression (manipulation, expérimentation, théorisation,...).

Quelle éducation pour tou-te-s ?

Une éducation sans structures spécifiques (hors cas particuliers).
Absence de filières tout en maintenant des choix d’options ouverts avec des possibilités de changement.
Un seul type d’établissement (école, collège, lycée) pour tou-te-s les élèves.

III) UNE ECOLE PUBLIQUE

I) Quelle école publique ?

1. Une école publique, avec des personnels fonctionnaires titulaires et formés, formation initiale, continue et en partie autogérée (c’est-à-dire les enseignant-e-s se formant entre elles et eux) garantissant compétences et efficacité des enseignant-e-s en renforçant la confiance qui doit nécessairement leur être accordée.
Dans cette optique, SUD éducation pousse à une prise en main collective de tous les aspects de l’organisation du travail et des établissements, et soutiendra la mise en place de structures coopératives autogérées (voir le texte adopté en congrès « Autogestion et coopération dans le service public d’éducation »).
2. Une école qui postule l’éducabilité de chacun-e et déconstruise la notion d’échec scolaire.
L’échec scolaire est une construction socio-politique apparue il y a un demi siècle quand la sélection ouvertement sociale (les deux systèmes éducatifs parallèles) a cédé la place à une école en apparence unique, pour permettre de maintenir une sélection sociale mais désormais individualisée et intégrée. C’est donc à l’école de déconstruire cette notion.
3. Une école qui développe l’esprit critique et refuse de conformer les élèves et qui lutte contre les stéréotypes, les inégalités. Il faut que les contenus et les formes d’enseignement ne soient pas la simple application de l’idéologie dominante.
L’école fera ainsi par exemple la promotion des logiciels libres, permettant d’éveiller un regard critique sur le système technicien.
4. Une école qui aide à devenir autonome, responsable et épanoui, notamment à travers la mise en place de la coopération dans la classe.
5. Une école qui ne s’attache pas qu’au résultat, qui refuse la concurrence et la compétition et élimine toutes les formes de classement (des élèves, des écoles ou établissements, des académies) au profit d’évaluations formatives.

II) Quelle éducation dans le cadre scolaire ?

1. Une éducation et une pédagogie qui ne « transmettent » pas des savoirs mais qui, à la différence de l’instruction, les font acquérir, et où la didactique a sa place. L’enseignant-e est un-e professionnel-le qui, dans le cadre des programmes, élabore les contenus et les formes de son enseignement.
2. Une éducation qui développe aussi des savoir-faire et une pluralité de savoir-être.

IV) UNE ECOLE LAIQUE ET POUR TOUT-E-S

Quelle école laïque ?

1. Une école préservée des groupes de pression idéologiques et d’où le prosélytisme est exclu.
2. Une école où la laïcité fait partie des apprentissages.

Une école qui offre un égal accès à tou-te-s jusqu’à 18 ans.

1. Une gratuité réelle de la scolarité.
2. Une sectorisation scolaire qui doit être redéfinie afin de favoriser une mixité sociale.
3. La lutte contre la pauvreté  : la gratuité d’accès à certains services sera assurée à tous les élèves, collégiens, lycéens. La cantine scolaire comme les ateliers de pratique artistique et culturelle seront gratuits.

Et après les 18 ans ?

1. La possibilité pour tou-te-s de recevoir une formation professionnalisante.
Malgré l’augmentation du nombre de bacheliers dans toutes les catégories sociales, le nombre d’enfants des classes populaires qui obtiennent un diplôme universitaire n’augmente pas et le nombre d’enfants d’ouvrier.e.s qui deviennent enseignant.e.s diminue. ‘Egalité des chances’ et ‘ascenseur social’ sont deux mystifications destinées à faire croire à la réalité et aux vertus de la prétendue démocratisation scolaire. 
2. Un accompagnement, y compris financier, à l’entrée dans la vie autonome (études ou formation professionnelle).

V) UNE ECOLE EGALITAIRE

I) Quelle école égalitaire ?

1. Une école qui met en œuvre l’égalité des droits au lieu d’une « égalité des chances ».
La massification de la scolarité en lycée n’est donc pas à confondre avec une démocratisation de l’enseignement. Dans cette période de massification, l’idéologie dominante dans le système éducatif de la maternelle au baccalauréat, réaffirmée par tous les gouvernements de droite comme de gauche et reprise par les syndicats réformistes ou d’accompagnement de la politique gouvernementale, est celle de « l’égalité des chances ». Cette chance également répartie viendrait constituer une situation originelle à partir de laquelle les différences de parcours, les réussites et les échecs ne seraient plus le fait que du mérite des élèves et de leur famille. L’équité rangerait ainsi l’égalité au magasin des accessoires.
Plus généralement, la démocratie ne repose pas sur des « chances  », mais sur des droits. L’égalité que nous revendiquons ne repose pas sur une « chance égale  » mais sur un « droit égal  », à charge pour la société et l’institution de faire en sorte que ce droit soit effectif et non théorique, qu’il soit mis en œuvre et ne reste pas sur le papier. Le contraire de l’égalité des chances, ce n’est pas l’inégalité des chances, c’est l’égalité des droits effectivement mis en œuvre. Revendiquer un droit pour tous, et le faire appliquer, c’est se placer dans une optique égalitaire.
Revendiquer une chance, c’est se placer dans une optique concurrentielle. Là où il y a égalité, il n’y a pas besoin de chances.

2. Une école où l’égalité fonctionne aussi en interne

1)Une éducation qui combatte les discriminations, notamment pour affirmer et affermir l’égalité filles/garçons et contre les stéréotypes de genre.
Un rapport rendu au ministère en septembre 2010 s’inquiétait de la banalisation à l’école des comportements discriminatoires concernant le handicap, le sexe, l’orientation sexuelle ou l’origine.
2)Les mêmes droits doivent être respectés pour tous les élèves dans les faits.
Le droit d’expression et la possibilité d’agir sur le système doivent être développés.
3) Une éducation aux droits doit permettre aux élèves de pouvoir les exercer.
3. Une école qui développe un apprentissage collectif et mutuel au lieu de l’individualisation.

II) Quelle position syndicale de Sud éducation par rapport à l’ « école inclusive »  ?

La loi 2013-595 du 8 juillet 2013 réaffirme « la promotion d’une école inclusive » ; le ministère évoque « une dynamique qui s’amplifie », tandis qu’aujourd’hui 260 000 élèves en situation de handicap sont scolarisé.e.s en milieu ordinaire et qu’en 8 ans ce nombre a doublé et continue d’augmenter chaque année de plus de 10%. Mais derrière les grands principes affichés, les conditions de scolarisation des élèves en situation de handicap bien souvent, ne répondent pas aux enjeux éducatifs tandis que notre charge de travail s’intensifie.
Trois logiques cohabitent concernant la scolarisation des élèves en situation de handicap et des élèves en grande difficulté scolaire  :
• l’exclusion du système scolaire commun, par la création de structures spécialisées,
• l’intégration (partiellement, socialement, pédagogiquement),
• l’inclusion au système scolaire commun par l’accueil dans les classes ordinaires, avec la mise en place d’aménagements spécifiques.
Un syndicat de transformation sociale comme le nôtre se retrouve dans les principes d’une école inclusive, c’est-à-dire dans une posture éthique qui affirme que l’école est pour tou-te-s. Nous revendiquons une école démocratique, émancipatrice, qui n’exclut pas. L’enjeu est de permettre à des enfants reconnu.e.s être en situation de handicap ou en grande difficulté scolaire d’être scolarisé.e.s, en milieu ordinaire, dans la mesure de leurs capacités, en prenant en compte les dimensions sociales et culturelles. Mais le principe d’une école réellement inclusive et d’un collège vraiment pour tou-te-s est un objectif à atteindre, mais, compte tenu des conditions actuelles de scolarisation et dans une logique de moyens constants, la dilution des SEGPA dans un dispositif fou d’inclusion n’est pas une solution satisfaisante pour y parvenir.
L’inclusion actuelle, telle qu’envisagée par le ministère, est loin d’être une inclusion réelle.
L’école actuelle est pensée par rapport à une norme, où on « sélectionne » et non par rapport à la différence. Pour « inclure » les élèves en situation de handicap ou les élèves « à besoins éducatifs particuliers », il faut que l’école s’adapte aux besoins de tous les élèves, ce qui est un changement de manière de penser majeur. L’école inclusive ne concerne pas que les élèves en situation de handicap et n’est pas de « l’intégration poussée ». Actuellement la scolarisation des élèves en situation de handicap repose uniquement sur la responsabilité de l’enseignant.e. Ce qui génère une dégradation forte des conditions de travail
Élèves en situation de handicap ou avec des besoins particuliers doivent pouvoir trouver leur place au plus près d’une scolarisation commune, comme tous les autres. Il faut donner la priorité au projet de tous les enfants et trouver les dispositifs pour les accompagner dans leur parcours scolaire.

Cela nécessite des moyens :

• Moins d’élèves par classe ;
• des « dispositifs » souples à imaginer accueillant enfants en situation de handicap ou non ;
• du temps dégagé pour le travail en équipe ;
plusieurs enseignant-e-s par classe ou dispositif s’il le faut, en lien avec les partenaires du médico-social si nécessaire. En Italie, dès 1977, la loi prévoyait un-e enseignant-e de soutien pour quatre enfants en situation de handicap... Les RASED doivent être développés, les services de soins comme les SESSAD doivent pouvoir intervenir dans les établissements scolaires avec des personnels Éducation Nationale. La place des SEGPA doit être réaffirmée, elles ne doivent pas être diluées au nom de l’inclusion.
• des personnels avec une formation adaptée (initiale et continue) capable de répondre à la diversité des élèves, des missions redéfinies, de vrais statuts, en lien avec les autres corps de métier, et pouvant s’appuyer sur des personnels spécialisés.
• stopper la logique unique de compensation individuelle : les moyens humains doivent être attribués à des dispositifs (à créer) et non aux personnes principalement (comme c’est le cas pour les AESH par exemple).
Il existe de nombreux lieux où parents, enseignant-e-s, professionnel-le-s expérimentent l’école inclusive. Mais la généralisation de ces expériences nécessite de repenser l’école pour ne pas laisser enfants, adultes et enseignant-e-s dans des situations difficiles, face à une hétérogénéité impossible à gérer dans le cadre normatif que nous connaissons.

Pour SUD éducation, l’école inclusive comme nous la souhaitons, ne peut être mise en œuvre sans modifications importantes des politiques actuelles, sans repenser la formation, sans concevoir un réel budget à la hauteur des ambitions, sans repenser le cadre global de la société. C’est en luttant contre toutes les dérives exclusives que nous y parviendrons.