Quelle vie scolaire, pour quelle école, pour quelle société ?

dimanche 1er juillet 2012
mis à jour vendredi 5 octobre 2012

Texte voté au Vème congrès de la Fédération des syndicats SUD éducation, du 4 au 8 mai 2009 à Cherbourg

Quelle Vie scolaire, pour quelle École, pour quelle société ?

Notre Fédération s’est donné un mot d’ordre : "Une autre Société, une autre École". Elle entend œuvrer à l’avènement d’une École égalitaire et émancipatrice, partout et pour tous. Les adhérents qui agissent dans le secteur de la Vie scolaire ont inscrit leur intervention dans cette perspective. La Commission Vie scolaire s’est efforcée de proposer des analyses et une plate-forme revendicative liant la défense des personnels à la perspective d’une transformation radicale de la nature de l’École et des professions spécifiques de ce secteur. Le présent congrès offre l’opportunité de synthétiser ces acquis, de les diffuser largement et de tracer des perspectives.

La Vie scolaire est en état d’urgence : le dispositif d’aménagement et de réduction du temps de travail (ARTT) sans création de postes en 2001, la liquidation du statut de MI-SE et l’institutionnalisation de la précarité par la mise en place des assistants d’éducation en 2003 (contre-réformes qui ont occasionné deux luttes de grande envergure), les suppressions de postes, la baisse drastique du recrutement, le rapport Pochard et les menaces qu’il contient…on n’en finirait pas d’énumérer les attaques. Un projet global de déstabilisation précédant la destruction de nos métiers apparaît. Leur absolue dénaturation par une aspiration vers les personnels de direction constitue aussi une hypothèse.

Dans l’Éducation nationale, l’ensemble des professions doit faire face à cette offensive. Mais les fonctions éducatives, sociales, médicales et d’orientation sont, d’ores et déjà, très fragilisées. Rappelons aussi que toutes étaient concernées par le pré-projet de décentralisation. La tactique gouvernementale de démantèlement se fait par catégorie. La situation des personnels TOS, dont la décentralisation est effective depuis janvier, nous en fournit un exemple.

La Vie scolaire doit faire face à d’autres types d’attaques que nous avons dénoncées dans un texte intitulé Manager et punir (dont le résumé est en annexe).

D’une part les "Projets Vie scolaire", avatar de la conception managériale de l’École, visent à imposer une vision dramatiquement réductrice de l’acte éducatif : injonction de rentabilité, logique de diagnostic, de moyens mis en œuvre et de résultats immédiats quand on sait qu’éduquer est un travail de long terme. Les modifications dans ce sens du contenu du concours de recrutement des CPE confirment la permanence et la gravité de ces visées.

D’autre part les sommations sécuritaires se multiplient : la délation et la collaboration avec la police sont encouragées. La hiérarchie, tant centralement que localement, tente d’imposer le tout-répressif, l’ordre moral, la "tolérance zéro", la culpabilisation et le formatage. La très régressive "note Vie scolaire", que nous combattons, symbolise cette tendance. En parallèle, les conditions de travail se détériorent alors même que les problèmes éducatifs deviennent plus complexes. Dès lors, la surcharge, l’urgence, le stress, l’absence de possibilité de concertation, tendent à dégrader encore la qualité des pratiques professionnelles.

La récente création des "médiateurs de réussite scolaire", qui a provoqué une levée de boucliers générale parmi les personnels sociaux et d’éducation, est emblématique de ces évolutions. On enjoint aux établissements qui en seront dotés de réduire les taux d’absence de 30 à 50% (selon les situations) avec des personnels précaires, en difficulté sociale et sans qualification ! Les réponses à l’absentéisme doivent être "rapides et concrètes" et Darcos promeut des méthodes d’un simplisme affligeant. Enfin les rapports avec les collectivités locales sont encouragés… on en connaît les objectifs de contrôle social. Nous y voyons la préfiguration de l’avenir sombre des services d’éducation.

Pourtant la Vie scolaire constitue un important acquis de Service public. Une de ses fonctions, ne l’oublions pas, est de lutter dans le cadre de l’École contre les inégalités, les ruptures voire les apartheids scolaires qui touchent les enfants des travailleurs. Les personnels agissent principalement auprès des plus précaires, des plus défavorisés, des plus stigmatisés. Les CPE ont accumulé des connaissances et des savoir-faire aptes à limiter ces phénomènes si leur action était favorisée. On comprendra dès lors l’acharnement du Pouvoir à œuvrer à la disparition de ces métiers.

Il est donc essentiel que la Fédération SUD éducation s’engage encore plus résolument dans leur défense. Pour les personnels de surveillance, dans l’immédiat, ces contrats ne sont pas acceptables. Nous réclamons la titularisation sans condition de concours et de nationalité sur un statut unique de droit public d’État.

Mais cette défense ne saurait suffire, nous entendons agir à la transformation immédiate de la Vie scolaire dans un sens progressiste. Car nous sommes sans illusion sur l’École de classe, ses fonctions de tri social, de mise en condition, même, elle demeure néanmoins un lieu de tension entre deux objectifs contradictoires : soumettre et émanciper. De ce fait, nous ne nous contentons pas d’un humanisme consensuel et sans effet.

Issue des dispositifs disciplinaires, la fonction de CPE s’est transformée,
au cours des années soixante et soixante-dix dans un contexte de montée des luttes. C’est l’action des personnels eux-mêmes, par l’alliance de leurs pratiques innovantes et de leurs revendications, qui a permis cette évolution. L’inversion du rapport de force depuis la fin de cette période est l’origine principale de la régression que nous décrivons.

Nous entendons dissiper les graves illusions du moralisme et de l’autoritarisme, diffusées depuis plusieurs décennies par les officines idéologiques du capitalisme, qui affectent largement la pensée commune. L’apparition durant cette période du terme " citoyenneté " et sa promotion frénétique dans les textes officiels, mériterait ainsi un vrai retour critique. Il dissimule des stratégies de soumission sociale plus qu’il ne veut promouvoir un véritable apprentissage démocratique. Et il en va de même avec les "droits et devoirs". Le grand détournement libéral du langage est ici à l’œuvre.
On ne niera pas la montée de tension dans les établissements, ni celle de l’incompréhension intergénérationnelle et de l’irrespect y compris entre les jeunes eux-mêmes. Mais c’est bien une décomposition du lien social qui est à l’œuvre. Sous les coups de boutoir d’un système économique injuste et incapable de générer autre chose que la lutte de tous contre chacun, c’est effectivement à une grave crise éducative que nous nous heurtons.

Pour autant l’artillerie lourde des Sarkozy, et consorts, est non seulement inutile, injuste et discriminatoire mais elle est aussi extrêmement dangereuse. Avatar de la criminalisation de la pauvreté, elle ne constitue en aucune façon une démarche de construction d’une École pacifiée. C’est l’absence de réponse économique et sociale, l’absence de considération, de reconnaissance pour une grande partie de la population en difficulté qui en constituent la véritable cause. Et non un déficit d’autorité ou un manque de "morale". Si le sens de la règle et de la loi s’acquiert, il ne se décrète pas et en aucun cas, il ne se construit sans démarche pédagogique. Doit-on tout punir dans un cadre scolaire ? Peut-on apprendre sans commettre d’erreur ? Le droit à l’évolution, le droit de changer sont-ils respectés si aucun travail éducatif n’est possible : temps d’explicitation, de mise en perspective, de prise de conscience,... le temps du changement doit être offert aux élèves.

Il s’agit de mettre en œuvre une refondation de la relation éducative, fondée sur notre analyse de la société et de poser les bases, dans notre action syndicale et nos pratiques, d’une véritable alternative au moralisme et à son pendant naturel, le sécuritarisme.

Nous ne disposons d’aucune recette, mais des pistes peuvent être ouvertes, des hypothèses avancées, des expériences popularisées et valorisées, des acquis théoriques revisités.

Ainsi le domaine de l’animation qui, aux origines de la transformation du surveillant général en conseiller d’éducation, a constitué un axe essentiel et novateur, influencé par l’idée de coopération. Il ouvrait aux élèves la possibilité de construire des projets, d’acquérir de l’autonomie, une conscience d’appartenance. Ce domaine est aujourd’hui en voie de disparition, sacrifié à la dictature de l’urgence.

Le pivot principal pourrait cependant être une réaffirmation claire du caractère absolument politique de nos professions. Et, par là même, de l’impossibilité d’en faire l’économie dans nos revendications et dans les manières de les exercer. Ici et là, c’est bien cette dynamique qui peut guider notre action.

C’est une série de questions, qui sont autant de chantiers pour la réflexion et l’action de notre Fédération, que nous voulons poser.

Quel citoyen, certes mais dans le sens réel du terme, et surtout pour quelle société ? Comment éveiller les consciences et œuvrer à l’émancipation sans abuser d’une position d’autorité ? Comment éviter les concessions à l’idéologie dominante lorsqu’il s’agit cependant de maintenir des cadres éducatifs cohérents et efficaces auprès d’adolescents ? Comment y introduire une dimension critique ? Comment travailler à l’intérêt collectif, au bien commun, donner les outils intellectuels alors que l’on assiste à l’abandon des missions de Service public ? Comment, dans ces conditions, ne pas réduire les élèves à leurs actes les plus contestables ? Comment écouter et promouvoir leur parole et leurs expériences particulières ? Comment ne pas céder à l’utilitarisme et se contenter de les préparer à un métier ? Comment agir dans les contraintes d’une profession impossible à dissocier aujourd’hui de la notion de sanction ? Quels droits revendiquons- nous pour les élèves et auprès d’eux (car aujourd’hui on assiste au retour de cette aspiration portée par le mouvement lycéen).

Interrogations récurrentes montrant qu’aucune neutralité n’est donc envisageable en Vie scolaire. Dans le quotidien le plus banal de nos interventions auprès des élèves, les choix auxquels nous nous heurtons sont de caractère inévitablement politique.

Nos revendications d’une formation initiale et continue largement développée et autogérée ainsi que d’autonomie de la Vie scolaire veulent aussi traduire cette radicalité.

Il nous faut donc approfondir encore notre réflexion dans ce domaine, notamment par la collaboration entre les commissions "Vie scolaire" et "Quelle École ?".

Face à une organisation de plus en plus hiérarchisée et pyramidale, nous proposons une direction collégiale rassemblant toutes les catégories de personnels, les élèves et les parents (au travers d’assemblées générales). Dans les écoles, la tendance actuelle amène la création d’un métier de personnel de direction (comme dans le secondaire) ; ces charges de direction devraient être assurées par des membres de l’établissement dans le cadre d’un mandat limité et contrôlé par toutes et tous. C’est une des conditions de la démocratie à l’école. Au delà de cette phase intermédiaire, nous devons tracer les perspectives d’une école publique autogérée qui sera le reflet d’une société alternative.

Ce texte n’a aucunement la prétention d’épuiser la question posée dans le titre mais se veut l’ébauche d’une réflexion collective au sein de la Fédération. Il entend aussi défendre les acquis éducatifs particuliers de professions spécifiques et populariser un projet émancipateur pour la Vie scolaire ce qui ne saurait être la tâche des seuls personnels qui y travaillent. Et il est nécessaire que les syndicats s’emparent véritablement de ces questions.

Ces objectifs ne peuvent être cependant atteints que par l’octroi de moyens de développement pour notre action dans ce secteur. Une augmentation du volume de décharge des mandatés Vie scolaire permettrait ainsi un travail d’élaboration et de construction plus efficace. Et ce d’autant plus que la situation que nous avons décrite laisse augurer de l’ouverture possible d’une période de luttes. En effet, en liaison avec un regain de combativité dans la jeunesse, on constate une volonté de résistance accrue chez les assistants d’éducation. Notons ainsi des succès encourageants pour notre syndicat lors des récentes élections aux commissions consultatives paritaires académiques de cette catégorie. À l’occasion des luttes de 2001 et 2003, SUD-éducation avait également rassemblé un nombre significatif de CPE sur ses positions, courant que malheureusement nous n’avons pas su capitaliser. Les prochaines occasions ne devront pas être manquées.

Annexe :

Résumé de MANAGER et PUNIR

Une série de dispositifs, de rapports, de déclarations politiques ou administratives ont constitué, ces dernières années, une offensive en règle contre les services de Vie scolaire.

Outre l’invasion de la précarité, la promotion de l’autoritarisme et la mise en place progressive des techniques du management en constituent les axes essentiels.

La profession de CPE s’en est trouvée déstabilisée sans avoir recours, pour autant, à des modifications statutaires.

Sous l’influence des thèses régressives, l’objectif est de transformer cette catégorie en simples organisateurs "des fonctions de surveillance, de suivi de l’absentéisme, d’apprentissage de la civilité et du respect de la règle". La "perspective éducative" de la circulaire de 1982 disparaît des discours dominants. Mesure symbolique, la note Vie scolaire s’avère un recul majeur en ré-instituant une mesure chiffrée des comportements. La délation et la collaboration avec les services répressifs de l’État sont aussi encouragés.

En parallèle, sous l’impulsion de différentes officines et personnalités de la haute administration, une révolution culturelle libérale monte patiemment en puissance. Les "projets Vie scolaire" en sont la traduction dans nos secteurs.

Il s’agit d’un processus fondé sur le schéma diagnostic- projet-évaluation, en cohérence absolue avec la transformation prévue de la notation des personnels et faisant système avec elle. L’inspection recommande ainsi la création d’un "tableau de bord professionnel" qui permettra d’établir des "bilans et des diagnostics indiscutables" en contradiction avec la complexité de l’acte éducatif.

Nous y voyons des objectifs d’augmentation de la productivité et de soumission aux normes sécuritaires notamment. L’apparition de nouvelles pénibilités psychologiques en rapport avec l’"évaluation permanente", l’intensification du travail, l’accroissement des pressions de tous ordres sont aussi à prévoir. En cela, ces nouvelles organisations veulent enfin contribuer à faire éclater le système de valeurs éducatives et la forte structuration historique de notre milieu professionnel.

Documents joints

Quelle vie scolaire pour quelle école, pour (...)
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