Recomposition sur fond de décomposition

Unité, quelle unité ?
 juin 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Si la question de la recomposition, déjà abordée dans ces colonnes, ne rencontre en général que peu d’échos chez nos collègues -en dehors du microcosme des syndicalistes engagés- c’est sans doute parce qu’elle masque une autre question tout aussi importante : celle de la décomposition syndicale actuelle. Pour en avoir une vision plus approfondie, il faut se pencher sur les évolutions qui ont marqué ces vingt dernières années.

Le livre de Jean-François Amadieu "Les syndicats en miettes", paru aux éditions du Seuil en 1999, nous donne, de ce point de vue, des éléments pour analyser la situation. L’auteur, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne, collaborateur au journal patronal "Les échos", y prône "un changement profond du droit", une représentation syndicale unique au sein des entreprises -ce qui concorde étonnamment avec le modèle américain. Il rencontre là les attentes de certains milieux patronaux pour qui les fusions et autres regroupements opérés ces dernières années amènent à ce que le centre des négociations se déplace de plus en plus vers "le haut". C’est pourquoi, selon le patronat, pour assurer la paix sociale, il faut un interlocuteur représentatif et fort, responsable et ouvert, compétent et formé économiquement (pour ne pas dire converti aux dogmes du libéralisme), légitime et unique. Un autre chantre du libéralisme, Raymond Barre, n’affirmait-il pas en 1985 : "Je suis convaincu de la nécessité pour un pays moderne de disposer de syndicats forts et représentatifs, qui permettent de prévenir les conflits, de nourrir le dialogue social et d’animer la politique contractuelle". Cet objectif -favoriser l’émergence d’un syndicalisme cogestionnaire fort qui soit à même de prévenir, contrôler et enrayer les conflits sociaux- s’est "mondialisé" et trouve maintenant un débouché concret dans la reviviscence de la Confédération Européenne des Syndicats (CES).

La Communauté européenne a en effet besoin d’une structure syndicale à l’échelle européenne pour se conformer au modèle démocratique libéral en vigueur et être en adéquation avec les nouvelles normes édictées sous couvert des "droits de l’Homme" et de l’Entreprise. C’est pourquoi la CES, créée en 1973, prend une importance plus grande depuis l’avènement de l’Europe de Maastricht et la mise en place d’un dispositif législatif qui concerne progressivement tous les pays développés d’Europe occidentale (négociation autour du volet social du traité d’Amsterdam, notamment). Dans ce contexte, on comprend que les syndicats non-membres de la CES verront leur pouvoir de négociation amoindris ainsi que leurs finances. Car la question des finances, ici comme ailleurs, est primordiale. On sait que les fusions, regroupements et acquisitions remettent en cause de nombreux postes de délégués. Bon nombre de comités d’entreprise se voient regroupés. Au Crédit Lyonnais par exemple, on est passé de 53 établissements distincts à 9 ! Ces regroupements impliquent une diminution sans précédent de la représentation syndicale et du nombre de postes de délégation attribué.

1995 : un tournant historique ?

Amadieu fait également remarquer que "les grèves de 1995 ont profité aux syndicats oppositionnels dans toutes les élections du secteur public qui ont suivi" (p.155). Il ajoute : "La transformation de la gestion des ressources humaines qui se traduit notamment par de nouvelles règles de rémunération, de classification, d’évaluation et de gestion des emplois (mobilité, réductions d’effectifs etc.) opère dans un contexte marqué par une perte de confiance des salariés et une propension à la contestation dont tous les sondages d’opinion témoignent depuis 1993". Il est clair effectivement que, depuis 1995, le paysage syndical français a évolué. L’émergence des SUD, le développement de l’Union syndicale "Solidaires" n’y ont d’ailleurs pas peu contribué. Mais, fait aussi important, la CGT, après sa désaffiliation de la Fédération Syndicale Mondiale, a dû se mettre en quête d’un syndicat qui la coopterait au sein de la CES. Et c’est vers la CFDT que Thibault, secrétaire général, allait se tourner, en donnant des gages, bien entendu, de bonne conduite "citoyenne" à Nicole Notat (secrétaire nationale de la CFDT) et à Emilio Gabaglio (secrétaire de la CES). Ce recentrage de la CGT ne va pas sans la plonger dans une crise profonde. Face à la désyndicalisation, aux pertes de cotisations et à la diminution des postes de délégués, les permanents de Montreuil (siège de la CGT) cherchent à récupérer du fric pour assurer la survie - l’entrée dans la CES leur en donne. Pour autant, bon nombre de militants à la base n’acceptent pas les revirements de leur centrale. Lors d’une réunion nationale organisée à Paris, 1 7OO secrétaires de syndicats CGT se rassemblèrent. Un militant de Roissy Escale devait résumer à sa façon la situation :"Il y a la CGT d’en haut et la CGT d’en bas. Ce qui se passe en bas n’intéresse pas ceux d’en haut" (Libération, 7 octobre 2000). "Nous sommes en lutte depuis 21 mois : l’union départementale nous a lâchés, à la Fédération de la chimie, c’est le silence radio, et nous attendons toujours une réponse de la confédération" (ibid) s’exclamait la déléguée du centre de recherche de Hoechst-Marion-Roisel, menacé de fermeture. D’autres délégués lancèrent des critiques sévères contre l’alliance avec la CFDT, qualifiée à juste titre de "cheval de Troie de la refondation sociale" du Médef.

Face à cette crise, pas mal d’équipes militantes encore dans l’expectative, vont se décider à quitter les grandes centrales syndicales : les négociations sur les 35h constitueront alors un effet déclencheur. Ainsi, la CFDT du commerce de Paris quitte la CFDT et envisage, dès septembre 2000, de rejoindre la CGT, opposée qu’elle est à la ratification de la nouvelle convention collective ratifiée par la fédération CFDT des services. De même, en octobre, des dissidents CFDT de la région de Rouen, de la CFDT et de la BNP vont créer SUD-Banques. Au Crédit Agricole du Midi, SUD rafle à la CFDT le comité d’entreprise. Le même Amadieu, dans les colonnes du journal "Les Echos" cette fois, après avoir décrit l’ascension de SUD à France Télécom, à la Poste et à la SNCF, s’inquiète : "D’autant qu’à France Télécom la politique suivie depuis quelques années pouvait, du moins le croyait-on, provoquer un déclin du syndicalisme de contestation. Mais l’introduction en Bourse et un actionnariat salarié "juteux" pour chaque agent, les filialisations ou encore le recrutement de contractuels au lieu de fonctionnaires n’ont finalement pas eu l’effet attendu. Malgré ce contexte, les syndicats "réformistes" n’améliorent guère leurs positions. Ils perdent même des voix, car les taux de participation baissent fortement". C’est ce qu’on vérifiera au moment des élections professionnelles au Ministère de l’économie et des finances où les organisations qui remportent ces élections avec près de 25% des suffrages sont celles qui ont mené le conflit contre le plan Sauter en 2000 (syndicats regroupés dans la FDSU, elle-même liée à l’Union syndicale "Solidaires" et aux SUD).

Pour l’État, le gouvernement et le patronat, "l’évolution du paysage syndical est désastreuse. Elle ne permet pas aux accords collectifs de gagner en légitimité. Elle condamne la refondation sociale et plombe la réforme négociée de l’État. Pis encore, les perspectives de rapprochement syndical, de développement d’un syndicalisme puissant et représentatif s’éloignent. Le mouvement syndical ne sort pas renforcé de ces récentes élections" explique Amadieu.

Aussi, après un été 2000 marqué par des conflits sociaux durs qui ont largement débordés le cadre de la "citoyenneté" et du droit sans que l’Etat et l’appareil judiciaire n’osent intervenir (Cellatex, Forgeval, Adelshofen, Bertrand Faure, Continentale d’équipements électriques, Fonderies Manoir Industrie...), le gouvernement de la gauche dite plurielle est à nouveau confronté à des luttes vives (SNCF, LU-Danone, Marks et Spencer). Parce qu’il sait que les mesures antisociales programmées risquent de provoquer un retour en force de conflits sociaux durs, le gouvernement souhaite l’émergence d’un syndicalisme fort, capable d’encadrer tous les mouvements de contestation et de gérer le mécontentement. Il pousse à la fusion des syndicats (comme en Allemagne) et pour cela compte sur la CES et sa dynamique d’intégration. Il s’appuie également sur les lois Perben concernant la représentativité syndicale.

Les lois Perben ou qui veut la peau des libertés syndicales ?

Votée en Décembre 1996, sous un gouvernement de droite, la loi Perben avait suscité le rejet des communistes (vote contre) et l’embarras des socialistes (abstention). Pour autant, la nouvelle majorité au pouvoir applique cette loi telle quelle, sans la moindre modification. Avant, tous les syndicats pouvaient présenter librement et sans restriction des listes aux élections professionnelles. Mais la loi Perben change les données du problème en n’accordant une "présomption de représentativité" qu’aux confédérations CGT, CFDT, FO, CGC et CFTC. Des organisations comme la nôtre doivent faire la preuve de leur représentativité devant l’administration qui statue en dernier ressort. C’est donc l’Etat-employeur qui décide de la représentativité ou non d’un syndicat et par conséquent valide ou non les listes présentées. Autrement-dit, c’est l’Etat-patron qui se retrouve juge et partie, puisque c’est lui qui a également fait voter cette loi. Il s’agit en fait pour les classes dirigeantes (de droite comme de gauche) de figer le paysage syndical français en accordant à l’État le pouvoir d’empêcher l’émergence de nouveaux syndicats et de s’opposer à toute recomposition syndicale en dehors des organisations "reconnues". Cette intervention de l’État sur la représentativité a priori des organisations syndicales pose ouvertement et clairement le problème de leur réelle indépendance. La "pensée unique" a engendré le "politiquement correct" ; elle génère maintenant le "syndicalement correct". En effet, la représentativité syndicale est devenue un enjeu politique capital au moment où se développe la construction européenne. En Espagne et en Italie déjà, des lois vont dans le même sens : éliminer à terme le syndicalisme de base, museler le syndicalisme de lutte et, de fait, favoriser un syndicalisme non pas d’opposition mais d’accompagnement du libéralisme. Alors que le monde du travail subit des attaques massives, l’exercice syndical va vers une domestication institutionnalisée et exclusive. Les Etats et les institutions européennes cherchent ainsi à interdire la confrontation sur le terrain social entre un syndicalisme de lutte et de transformation sociale anti-libérale et un syndicalisme de connivence, d’accompagnement ou de cogestion, en dépossédant par la loi les salariés du droit d’exprimer librement leur choix. Le dernier épisode en date de ce triste feuilleton des invalidations de listes présentées aux élections professionnelles dans l’Éducation nationale concerne les listes ATOSS déposées par SUD. Après l’occupation par 120 "sudicalistes" de la Direction ministérielle située rue du Bac à Paris, une audience a été obtenue rue de Grenelle où un "espèce de responsable" a sans ambages déclaré à notre délégation que cette décision était irréversible et qu’elle n’était pas "technique mais avant tout politique".

Le patronat à l’offensive

Si 1995 marque un tournant sur le plan syndical, 1998 marque la fin du CNPF. Non pas que l’organisation patronale disparaisse, mais le CNPF abandonne son sigle pour celui de MEDEF. Ce changement n’est pas que symbolique ; là où le mot patronat qui figurait en toute lettre dans l’ancienne dénomination (Conseil national du patronat français) sentait encore la lutte de classes, il s’agit maintenant de s’exprimer au nom des entreprises (Mouvement des entreprises de France), censées unir dans un destin commun entrepreneurs et salariés. "Nous avons expressément abandonné le terme de patron qui marquait une opposition surannée entre l’actionnaire et le salarié" expliquera le nouveau président du MEDEF, Ernest-Antoine Seillère. Le même Seillère qui souhaite qu’il soit "procédé à une analyse exhaustive des affectations dans toutes les branches du régime général de la Sécurité sociale". Le MEDEF veut relancer le débat sur le financement des syndicats, sans doute pour bien faire comprendre aux permanents syndicaux qu’il ne faut ni être trop remuants ni cracher dans la soupe. Le paritarisme, caisse de financement des syndicats, pourrait ne pas être éternel. Denis Kessler, éminence grise du patronat, va dans le même sens quand il déclare qu’il faut mettre au point un "financement explicite" des syndicats. Et tandis que Kessler annonce qu’il n’y aura plus de secret quant au financement des syndicats, “Libération” titre le 12 juillet 2000 : "La CFDT lève un voile sur ses finances". Une fois de plus, le tandem MEDEF-CFDT est au diapason.

En mettant en scène cette question de leur financement, le MEDEF montre également aux salariés qu’il tient les syndicats. Pis encore, il les achète, comme à AXA et à Renault où le chèque syndical est mis en place. Aussi, pendant que le MEDEF peaufine sa stratégie et continue d’attaquer le monde du travail, le gouvernement marginalise les syndicats alternatifs en les interdisant d’élections. Le capitalisme français a besoin de la paix sociale. Et quand la CGT, FO, la CFTC et la CFE-CGC demandent au premier ministre (le 4 octobre 2000) que les moyens de financement des syndicats s’inscrivent "dans un cadre légal d’ordre public irréfutable", on peut s’interroger sur leur intégration définitive. Comme tout département de l’entreprise, les organisations syndicales auront un budget de fonctionnement. Ainsi, les partenaires sociaux doivent devenir des collaborateurs loyaux, des acteurs responsables, des gestionnaires compétents et qui sait, bientôt, la police d’entreprise.


Charrettes et profits sont sur un bateau. X tombe à l’eau.

Qui c’est qui l’a poussé ?

De Danone à Mark&Spencer en passant par AOM-Air Liberté et Philips ou Moulinex, ce sont de 30 à 50 000 licenciements qui se préparent dans des entreprises dont actionnaires et PDG continuent à faire des affaires, pour ne pas dire des gros mots comme "profits" (terme marxiste ringard), ou "bénéfices" (ça fait capitaliste). Mais Calais n’est pas Vilvorde. Entre-temps, la complainte du chômage-fatalité s’est usée et le fric a montré son visage de scandale : les mêmes qui n’ont pas respecté leurs engagements de 97 pour les salariés de Renault ont été éclaboussés par des "affaires" de chaussures, de statuettes, de trafics d’armes juteux, de mutuelles généreuses à discrétion, etc.

Aujourd’hui, si patrons et actionnaires, comme les chaussettes, ne se cachent plus pour étaler leur arrogance, les salariés menacés et les autres relèvent la tête, revendiquent et s’organisent : ils refusent les licenciements ; ils exigent des lois sociales les protégeant contre le pouvoir exorbitant du patronat, des lois taxant les bénéfices des entreprises ; ils réclament l’augmentation des salaires, la création d’emplois compensant la prétendue réduction du temps de travail ; ils défendent les conquêtes sociales collectives et les services publics...

Et si le goût du conflit (lutte des classes en langage tabou) redevenait une valeur d’investissement ?


Grèves "unitaires" à répétition à quand la prochaine ?

Après l’annonce de Jospin déclarant devant des millions de téléspectateurs qu’il n’y aurait pas de réouverture des négociations salariales dans la fonction publique (quel affront pour nos organisations syndicales majoritaires et représentatives toutes acquises à la gauche plurielle !), aurons-nous droit à une énième journée rituelle de grève pour jouer à faire pression sur le gouvernement tout en lui sacrifiant un trentième de salaire ?

Mais à être trop bien huilés, les rites les plus ancestraux finissent par s’enrayer, quand les grands maîtres du temple n’arrivent plus à tromper leurs fidèles.

Et après le dénigrement systématique du mouvement des cheminots par la même gauche plurielle et les médias, Notat - Thibaut, Jospin et les autres nains de jardin sont bien assez occupés à verser des larmes de Lacoste sur le sort des ouvriers de Danone (enfin une vraie classe ouvrière pour renouer avec la lutte !), avec la complaisante sympathie des caméras (enfin une vraie misère à montrer, et des vraies gens qui se battent pour sauver leur emploi... d’exploités, face à un patron milliardaire mais "de gôche"). Alors les fonctionnaires, à côté, ne font pas le poids avec leurs mesquines revendications salariales, leur rêve de retraite à 60 ou 55 ans, ou leur souci de défendre un service public archaïque. Il ne manque plus que l’abbé Pierre pour leur rappeler, comme en d’autres temps révolus, qu’ils ne sont que des "nantis".

Qu’on se rassure cependant, la CGT a annoncé d’ores et déjà que mai serait le mois, non du muguet pour financer le parti, mais de la RTT. Quant à la CFDT, elle n’est pas en reste, puisqu’elle nous promet, beaucoup plus modestement comme à l’habitude, une semaine pour l’emploi.

Ne doutons pas que les intersyndicales unitaires refleuriront donc comme au bon vieux temps pour nous appeler à l’action !


Unité ? Quelle unité ?

Souvent incantatoire et volontiers mythique, affirmée, dans leur nom même, par les organisations syndicales d’hier et d’aujourd’hui - Confédération Générale du Travail Unitaire, Fédération Unitaire de l’enseignement, Fédération Syndicale Unitaire et... Solidaire Unitaire Démocratique !- l’unité est une aspiration et un besoin des travailleurs en lutte. Mais quelle unité ? A chaque mobilisation, le rôle et le fonctionnement des organisations syndicales obligent à reposer la question, et le bilan des grèves du printemps 2000 fait apparaître une fois de plus leur poids déterminant dans la réalisation ou non de l’unité et - partant - dans le succès des mouvements de luttes.

L’an passé, avec l’intersyndicale nationale dans laquelle la FDSU et le SNUI (Union syndicale Solidaires-G10) ont joué un rôle prépondérant, les travailleurs des Finances ont réussi à préserver l’unité de leur mouvement de grève reconductible, jusqu’au retrait pur et simple du projet de "réforme" du gouvernement Jospin. Et Sauter a disparu, comme Allègre, mais la comparaison s’arrête là.

Dans l’Éducation nationale en effet, les directions syndicales se sont opposées de tout leur poids à l’unification du mouvement sur les revendications pourtant claires des personnels, et des PLP en particulier, de retrait des Chartes. Le SNETAA-FSU a explicitement défendu les plans Allègre, les autres organisations syndicales s’attachant à compartimenter le mouvement en refusant de lancer le mot d’ordre de grève reconductible que réclamaient des assemblées générales et des coordinations locales... Et quand le SNES, après plusieurs semaines de mobilisation, avance enfin ce mot d’ordre, il prend bien soin de ne rien faire qui puisse lui donner une réalité concrète.

Bref, quand Allègre démissionne en avril 2000, les directions syndicales crient à la victoire - alors que rien n’a été obtenu sur le fond - et les personnels reprennent le travail, totalement désemparés, sans que les coordinations - ni SUD éducation- ne puissent présenter d’alternative de mobilisation...

On pouvait ainsi constater, une fois de plus, que si l’unité des travailleurs en lutte dépasse le cadre des organisations syndicales et tend à trouver ses propres formes d’organisation à la base et dans l’action, elle ne peut pas pour autant trouver en elle-même les moyens de s’affirmer comme moteur alternatif d’un mouvement.

L’unité est une aspiration profonde des travailleurs, aux finances comme dans l’Éducation nationale, et elle n’a rien d’abstrait. Elle n’a de sens que cristallisée sur une revendication unificatrice, retrait des Chartes, retrait du Plan Sauter, et une démarche unitaire de grève reconductible. Elle peut alors s’imposer, pour un temps, aux organisations traditionnelles et favoriser la dynamique des luttes. Rien de plus.

A fortiori, les travailleurs ne peuvent se saisir de "l’unité" des appareils sur des grèves de 24 heures, véritable carcan bureaucratique, sans aucune volonté de mobilisation ni aucune élaboration démocratique des revendications.

Le succès des manifestations du 25 janvier a bien montré la profondeur de la volonté d’unité entre travailleurs du public et travailleurs du privé, entre actifs et retraités, mais cette volonté n’a rien pu contre l’entreprise de cloisonnement et de démobilisation affirmée le 30 janvier et encore davantage le 22 mars : l’unité bureaucratique des sept fédérations sur l’appel du 21 février, sur la simple demande d’ouverture de "réelles négociations salariales" ne pouvait qu’être démobilisatrice.

Certes, mais que faire alors ? Quelle pouvait être l’intervention des syndicats SUD éducation dans un tel contexte, aussi manifestement pipé ?

Les réponses à cette question ont été variées puisque tantôt nous avons repris les analyses du G10 et le communiqué de presse fédéral, nous inscrivant alors dans cette journée de grève sur nos propres revendications (précarité, retraite, emploi...), tantôt nous avons centré notre apparition sur des questions claires et des actions concrètes (concernant par exemple la précarité comme à Lille), tantôt nous avons expressément refusé d’appeler à cette grève que nous condamnions comme bureaucratique et démobilisatrice. On peut ainsi considérer que nous avons donc tous, d’une façon ou d’une autre, pris nos distances par rapport à cette journée et à ces mots d’ordre minimalistes, et c’est sans doute là l’essentiel puisque cette commune et spontanée prise de distance révèle d’une part notre communauté d’analyse et d’autre part que rien n’aurait été plus désastreux que de nous noyer et de disparaître complètement dans une unité floue et sans principe.

Faut-il pour autant en rester là, se satisfaire de ce qui nous rapproche et envisager tout le reste comme des considérations tactiques ? En d’autres termes, suffit-il de marquer notre différence pour nous considérer comme autorisés à participer à des journées unitaro-bureaucratiques, souvent sous le facile prétexte que les personnels ne comprendraient pas que nous n’y participassions pas ? La question est difficile, parce que nous n’avons pas la force encore de déborder ces manœuvres de division bureaucratiques, à l’image peut-être de SUD rail qui peut se permettre d’appeler avec l’ensemble des organisations bureaucratiques à la journée du 29 mars et de soutenir les AG qui reconduiraient la grève puis d’appeler de lui-même à la reconduction, tandis que les "autres" se contentent d’une nouvelle journée la semaine suivante.

Et pourtant, existe-t-il tant de différence ? Notre audience est-elle le critère principal de la validité de nos mots d’ordre ? En d’autres termes, est-ce parce que nous n’avons pas eu les moyens de l’imposer que notre appel à la grève dès la rentrée de septembre 2000 était une erreur, ou parce que nous avons voulu plaquer une analyse et anticiper les mouvements des personnels ?

Un mot d’ordre est juste quand il répond aux aspirations pratiques, c’est à dire en train de prendre forme en termes d’organisation collective "spontanée" des travailleurs. Il faut appeler à la grève reconductible quand les travailleurs sont en train de chercher les moyens de centraliser et d’approfondir leur action, et cela en gros, nous savons le faire, nous l’avons fait correctement l’an passé. Quand il ne se passe rien, aucun mot d’ordre n’est opératoire : nous n’avions rien à dire le 22 mars parce que rien ne cherchait à déborder les carcans bureaucratiques et il ne s’agissait pas seulement de mots d’ordre plus ou moins limitatifs. Ou plutôt si, ce que nous avions à dire c’est ce qui s’est sans doute exprimé dans toutes les AG locales de SUD éducation, à savoir qu’"ils" nous emmerdent avec leurs grèves de 24 heures, qu’on en a assez des journées bidons, mais que trop peu de structures ont osé dire au grand jour...

Pour conclure, et tout le monde en est naturellement d’accord, l’unité est une affaire de travailleurs, pas de bureaucrates, mais de travailleurs en lutte et donc elle intègre la question des mots d’ordre : unité, bien sûr, mais sur quels mots d’ordre ? Alors, l’intervention de SUD éducation est toute tracée : de même que nous privilégions l’organisation autonome des travailleurs en lutte, nous nous déterminons par rapport à leurs revendications telles qu’elles sont exprimées en AG souveraines.

Quand il n’y a pas de lutte, la plus grande prudence s’impose face aux pseudo unités des bureaucrates. Il s’agit systématiquement pour eux de réaffirmer leur emprise sur les travailleurs et cette emprise suppose l’absence de tout mouvement réel, qui par définition cherche à déborder les appareils. L’unité est alors un piège à dénoncer et rien de plus.

SUD éducation Orléans-Tours

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