Refonder, ce n’est pas cela !

mardi 25 décembre 2012

L’École publique, de la maternelle à l’université, vient de vivre dix années de gouvernements de droite. Sur le plan pédagogique, la prétendue égalité  [1] des chances affirmée dans la loi Fillon de 2005 a servi de socle à une école minimale dans laquelle chacun devient responsable de sa réussite, et donc de son échec. Les personnels ont été livrés à des logiques managériales qui cassent, voire rendent impensables les collectifs de travail. Sur le plan budgétaire le dernier quinquennat aura marqué une accélération sans précédent des suppressions de postes.

Les contre-réformes se sont empilées jusqu’à casser le sens de nos métiers pour y introduire des logiques de surveillance, d’évaluation individuelle permanente et augmenter la charge de travail. 80 000 postes ont disparu et l’échec à l’école s’en est trouvé renforcé à tous les niveaux. De ce début de siècle libéral, l’école sort affaiblie dans sa capacité à « corriger » les inégalités sociales. La sélection sociale par l’école ne cesse de se renforcer. Depuis 10 ans, le pourcentage de bachelier·e·s par classe d’âge n’augmente plus  [2]. 130 000 jeunes par génération sortent des études secondaires sans diplôme. « Le niveau moyen des acquis scolaires stagne et, surtout, les inégalités scolaires progressent » [3]. Après cette période également marquée par la casse des retraites et le blocage des salaires, il pouvait sembler nécessaire de penser en termes de « refondation ». Pour ces raisons Sud éducation a décidé de participer aux réunions organisées par le ministre Peillon dès le début de l’été.

Pas de diagnostic partagé

Au fil des réunions — davantage interventions juxtaposées que véritables échanges — nous avons souvent constaté que la refondation ne consistait pas à remettre en cause ou même à questionner sur le fond les volets les plus contestés des contre-réformes de ces dernières années. La refondation annoncée n’est donc pas une rupture avec la politique précédente et ne mérite pas son nom. Aussi bien sur le plan pédagogique que budgétaire, elle ne traduit pas une véritable volonté de lutte contre l’échec à l’école des enfants des classes populaires.

La refondation de Peillon reste rivée aux indicateurs internationaux de résultats (PISA) et aux coûts financiers induits (OCDE) sans revenir à la réalité du terrain. Elle affirme ainsi une priorité, sans contenu réel, au premier degré. Après beaucoup de tapage médiatique sur les rythmes scolaires, le ministre a calé comme ses prédécesseurs devant les conséquences économiques de transformations plus audacieuses sur lesquelles les enseignant·e·s restent divisé·e·s. La question des rythmes scolaires semble ainsi instrumentalisée pour masquer la faiblesse de la volonté réformatrice du gouvernement. Alors qu’elle a surtout servi à remettre en cause les RASED, l’aide personnalisée est maintenue pour éviter de déplaire à l’opinion publique. La logique des compétences est poursuivie. Cette réforme est davantage un bidouillage mal fagoté qu’une vraie transformation des rythmes, qui supposait de mettre des moyens humains et financiers pour répondre aux nécessités pédagogiques et aux attentes des personnels. La question des rythmes scolaires est bien l’écran de fumée qui empêchera de débattre du reste avec les professions de l’éducation nationale.

La refondation veut réinstaller une formation professionnelle des enseignant·e·s sans tirer les conséquences du préjudice subi par l’école et ses personnels suite à la casse opérée sous le nom de « mastérisation » par Sarkozy, ses ministres et les adversaires de toujours des IUFM. Nous revendiquons un véritable temps pour la formation professionnelle initiale, un temps qui soit celui de l’observation, des essais et pas celui de la pleine responsabilité d’une ou plusieurs classes à l’année. Nous voulons une entrée progressive dans le métier et l’accompagnement de tous par une formation continue reconstruite.

Peillon ignore la dégradation des conditions de travail et d’étude induite par la réforme des lycées alors qu’il déplore la stagnation des résultats au baccalauréat. Le rapport sur la refondation s’alarme de l’exclusion, du décrochage scolaire et s’inquiète des 18% de bachelier·e·s sortant du supérieur sans diplôme nouveau, qui sont majoritairement des bachelier·e·s technologiques et professionnels. Mais jamais il n’interroge la pertinence de l’organisation de l’enseignement au lycée en filières étanches (professionnelle, technologique, générale). 42% d’une classe d’âge obtient un diplôme d’enseignement supérieur, le ministre en voudrait 50%, mais cela sans jamais réfléchir au rôle socialement structurant des trois filières auxquelles il faut rajouter le CAP comme filière de relégation, accrue par la réforme du baccalauréat professionnel.

À l’autre bout du système, Peillon veut scolariser davantage les très jeunes enfants pour favoriser l’entrée dans les apprentissages, notamment de la langue orale, mais sans jamais remettre en cause réellement la taille des classes où doit se pratiquer cet apprentissage de l’oral.

Refondation de la continuité

Contrairement aux déclarations du ministre, l’ensemble de la communauté scolaire n’est pas impliqué dans sa nouvelle entreprise de dialogue social. Les personnels sont les grands absents de la concertation, et les recteurs ont montré peu d’empressement pour construire des cadres de débats qui auraient pu crédibiliser le projet  [4]. Ils ou elles ne semblaient pas en avoir la consigne…

La refondation Peillon veut ainsi toucher à tout sans surtout rien bousculer. On remet une demi-journée de classe en primaire sans l’avis des enseignant·e·s, sans remettre en cause les rythmes des apprentissages induits par des programmes dont le contenu rencontrait l’opposition de l’ensemble de la collectivité scolaire en 2008. On évoque une liaison renforcée entre premier degré et collège sans contenu, avec des expérimentations sans objectifs et pilotées par la hiérarchie. Au regard des études qui indiquent qu’un tiers des élèves entrant au collège ont des difficultés de compréhension de l’écrit, on pourrait imaginer en 6e et 5e des horaires de français par demi-classe comme cela existait quand seuls les « meilleur·e·s » élèves du primaire rentraient dans le secondaire long (avant 1975). Mais c’est certainement trop cher. Car tout est là ou presque.

Le président de la République et son gouvernement ont choisi le paiement de la « dette », c’est à dire l’acceptation des réductions de dépenses publiques pour retrouver « la confiance » des banquier·e·s. Cette acceptation du libéralisme comme horizon politique indépassable ruine l’idée de services publics générateurs d’égalité des droits. Ainsi l’austérité budgétaire accrue pour les uns au nom d’une priorité à l’école débouche nécessairement sur un mirage, celui de la refondation qui ne fait pas rupture. La refondation n’est pas un outil de reconstruction du collectif à l’école mais bien la perpétuation d’une centration sur l’individu-élève et ses compétences mesurées en vue de la compétition scolaire.

L’objectif de cette « refondation » consiste non pas à remettre en cause les choix de dix années de droite au pouvoir, préalable nécessaire pour penser un projet progressiste pour l’école , mais seulement à améliorer les performances de la France dans les échelles internationales de coûts et de compétences. Le nôtre reste celui de la réflexion critique et de l’action syndicale revendicative pour une école de l’égalité des droits et de la réussite scolaire des enfants des milieux populaires.


[1Au congrès fédéral de 2006 nous avons opposé l’égalité des droits à l’égalité des chances, arguant que là où il y a égalité il n’y a pas besoin de chance.

[220% d’une classe d’âge obtenait le baccalauréat en 1970, 43% en 1990, 70% en 2000.

[3Refondons l’école Publique, le rapport de la concertation, page 9.

[4Ainsi, à Clermont-Ferrand, une seule réunion sur « le numérique » qui concerne essentiellement les hiérarchies intermédiaires et se trouve introduite par un film vantant les mérites de Michelin en matière de numérique dans les différentes académies.