Rencontres syndicales à Dakar

 mars 2002
mis à jour vendredi 1er mars 2013

Compte-rendu : Secteur Education

Participants : 15 personnes

Afrique :

- Sénégal : CNTS (SNEEL - SYPROS-) UNSAS (UDEN) CSA (SUDES) UDTS (FIDUES)
- Afrique du Sud
- Nigeria : National Labour Congress

USA : Black Workers for Justice

France :

- Syndicat Sud Education
- Forum des femmes africaines en France

Transnationals Information Exchange

Présentation par pays :

Sénégal :

Si en Europe, la situation peut sembler grave, ici c’est tout simplement catastrophique :

- taux de scolarisation officiel de seulement 68,5% (et encore moins pour les filles)
- quasi disparition de la formation avec recours à des "cocktails de précaires" d’où une dévalorisation totale du métier et une réduction importante des salaires (le Plan National de l’Education et de la Formation permet de recruter comme volontaires des enseignants formés pendant quelques mois. Volontaires sans droit de syndicalisation : ils peuvent se retrouver en amicale ! Au bout de 4 ans, ces volontaires pourront devenir contractuels. Au bout de 3 années supplémentaires, leur titularisation sera envisageable !)
- conditions de travail très dures avec des moyennes de 80 élèves par classe, l’instauration des classes à double flux (80 élèves le matin - idem avec un autre groupe l’après-midi) et l’absence totale de matériel adéquat et suffisant (aucun livre de lecture africain - peu de choses en langues nationales )

Tout cela pour répondre aux pressions budgétaires de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. L’éducation de base est annoncée comme étant la priorité mais à coûts très faibles. De plus, ce n’est pas dans de telles conditions que l’on peut imaginer atteindre des niveaux supérieurs à ceux de l’éducation de base.

On assiste aussi à un transfert de compétences de l’échelon national au niveau local bien souvent sans ressources. Il est alors fait appel aux parents pour aider à la construction de locaux ou à l’achat de matériel. Mais leur situation économique est déjà bien difficile...

L’Ecole devient une entreprise avec son Projet d’Ecole propre et l’attribution de fonds liée à ses résultats. On évalue ainsi les compétences d’entrée et de sortie des enfants à cette fin.

La multiplication des grèves (des enseignants comme des familles) discréditent l’Ecole publique. La privatisation est facilitée : n’importe qui peut ouvrir son école. Il suffit d’un enseignant directeur technique..

Afrique du Sud :

Pendant le régime d’apartheid, on pensait que le seul avenir de la population noire était de servir, d’obéir. Pour cela nul besoin d’éducation. Avec la fin de l’apartheid, la déclaration faite que tout le monde était égal et que l’école était obligatoire pour tous jusqu’au niveau secondaire, on a pensé que les problèmes étaient réglés. Mais la formation est de mauvaise qualité. Pour faire face à la pénurie de moyens, et à partir du principe les gens doivent s’aider eux-mêmes", on met en avant l’implication des parents. Ceux-ci récoltent des fonds et contrôlent ainsi les écoles . Le problème de la diversité des quartiers apparaît alors très vite. Comment récolter des fonds dans les zones noires où la population vit en dessous du seuil de pauvreté ? Le système racial a été remplacé par un système de classe.

Nigeria :

En plus de ce qui a été dit pour le Sénégal, on peut rajouter que les écoles privées sont en pleine expansion. Les années 80 ont été marquées par des coupes sombres dans le budget sous la pression conjuguée de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. Il y a eu des périodes où les professeurs n’ont pas été payés. Le secteur public est donc en pleine débandade créant ainsi la "nécessité" de l’alternative privée. On constate aussi le développement de l’autonomie des établissements scolaires avec ce qui en découle : concurrence entre établissements - gestion locale des contrats et des salaires ... Les responsabilités glissent du niveau national aux niveaux locaux et les grèves se multiplient.

USA :

La privatisation est déjà bien en place. Tous les services tels que cantine et nettoyage ont été vendus. Avec la réduction des dépenses publiques, les professeurs se trouvent dans l’obligation d’acheter leur propre matériel ou se laissent envahir par des produits sponsorisés. Mais ce qui est en cours avec l’arrivée de G. Bush au pouvoir est particulièrement grave. L’idée que l’argent fédéral ne doit être versé qu’aux écoles qui ont de bons résultats se développe. D’où la multiplication des évaluations afin d’établir des classements d’établissements. Les parents insatisfaits peuvent recevoir des " vouchers ", des bourses attribuées pour faciliter la mobilité vers les écoles privées.
Comme en Afrique du Sud, la suprématie blanche perdure, alors que l’éducation était la priorité après l’abolition de l’esclavage. Les écoles de quartiers pauvres et noirs sont particulièrement mal en point. Les populations noires étant de plus particulièrement touchées par le chômage, on constate que les jeunes passent bien souvent directement des écoles délabrées de leur quartier aux prisons privées qu’il faut bien alimenter par souci de rentabilité !

France :

La politique éducative française est à situer dans un contexte européen de marchandisation. La Commission Education de l’Union Européenne est fortement influencée par la Table Ronde Européenne qui regroupe une cinquantaine de grands industriels dont l’objectif est d’ouvrir les systèmes éducatifs au "marché". Mais aussi dans un contexte mondial où la marchandisation des services tels que la santé et l’éducation sont à l’ordre du jour de l’OMC. Que constate t-on actuellement ?

Un recours massif aux personnels précaires, des déréglementations à tous les niveaux accompagnées de transfert de compétences de plus en plus locales permettant toutes les "adaptations" du système, la privatisation de services annexes (cantine - entretien), une augmentation du poids des entreprises : accords avec le MEDEF, organisation patronale, dans la définition de programmes et la formation des jeunes en lycées professionnels par exemple, mais aussi dans le développement souhaité d’une éducation à la culture d’entreprise, le développement de la notion de "formation tout au long de sa vie" assortie d’une nouvelle définition de ce que l’école de base doit apporter : lire, écrire, compter, des rudiments d’anglais et d’informatique et l’esprit d’entreprise. Il s’agit de bien formater pour qu’ensuite, l’individu qui souhaitera rester employable achète ses compléments de formation, via internet par exemple. Messier, le PDG français de Vivendi, illustre bien cette mainmise des industriels : déjà leader de l’édition scolaire (Larousse - Bordas - Nathan...) il vient de s’offrir le 4ème éditeur américain et espère devenir n°1 mondial grâce aux manuels scolaires, aux CD Rom éducatifs et internet...
Le droit à l’éducation publique, laïque et démocratique est en danger.

Déclaration de Dakar

Les syndicats d’enseignants du Sénégal (de la CNTS, de l’UNSAS, de la CSA et de l’UDTS) de France (Sud Education) ainsi que les représentants du Nigerian Labour Congress, de Black Workers for Justice (USA- South) et un éducateur d’Afrique du Sud réunis à Dakar du 14 au 16 janvier 2002 dans le cadre d’une rencontre syndicale internationale co-organisée par TIE et Union syndicale G10 Solidaires déclarent s’engager à construire un lien durable entre syndicalistes d’Afrique et syndicalistes des pays du Nord.

Ils constatent les divers effets de la mondialisation libérale dans leurs systèmes éducatifs respectifs. Dans ce contexte, les pays du Sud sont encore plus dramatiquement touchés. C’est pourquoi les syndicats réunis s’engagent à militer pour une annulation de la dette.

Selon les réalités de chaque pays, ils dénoncent :
- Une réduction des dépenses publiques sous la pression des Institutions Financières Internationales.
- Une détérioration de la qualité du service public d’éducation (classes surchargées - classes à double flux - locaux et matériels inadéquats...)
- Un recrutement de précaires en grande augmentation entraînant une dévalorisation de la profession
- Un désengagement de l’Etat face à ses responsabilités soit par un transfert de compétences au niveau des collectivités territoriales soit par un recours à des financements privés
- Une transformation de l’école sur le modèle de l’entreprise (multiplication des projets/des évaluations conditionnant les financements)
- Une privatisation de services comme la cantine, le nettoyage...
- Une transformation des objectifs de l’Ecole où les notions de savoir disparaissent au profit de la notion de compétences à acquérir
- Un accroissement des inégalités d’accès et des écarts entre écoles de base et formations de haut niveau.

Les syndicats présents :
- déclarent que l’éducation n’est pas une marchandise, que c’est un droit fondamental inaliénable et qu’à ce titre il ne saurait être question de la soumettre aux lois du marché
- s’engagent à mettre leurs réseaux en commun pour informer et créer les mobilisations nécessaires à la définition d’un service public d’éducation et à la défense des personnels
- constatant qu’ils ne veulent ni d’un statu quo ni d’une transformation libérale de l’école, ils s’engagent à poursuivre une réflexion commune afin d’œuvrer à la démocratisation des services publics d’éducation.

Perspectives : (à préciser/revoir dans chaque pays/syndicat)
- aides matérielles à des écoles
- soutien à des collègues (grève - précaires)
- aide à la publication de la Déclaration de Dakar
- participation à des travaux de réflexion communs ...

Sur le Web