Robien retourne le couteau dans la plaie

samedi 21 janvier 2006
mis à jour lundi 13 février 2006

Suite au drame du lycée Louis-Blériot d’Etampes, dans lequel notre collègue Karen Montet-Toutain a été grièvement blessée par un de ses élèves, Robien nous a donné un bel exemple de démagogie. Il a en effet encouragé cette enseignante à porter plainte tout en déclarant, avant même l’achèvement de l’enquête, qu’il n’y avait « pas eu de faute administrative grave. » Fidèle à la langue de bois gouvernementale, il a même prétendu que cette agression « montre bien l’urgence de mettre en place des réponses rapides en termes de sécurité, mais aussi en terme de formation des enseignants. » Ces propos insupportables, car ils laissent entendre que Karen Montet-Toutain était incompétente et donc in fine responsable de son sort, font tristement écho au mépris de ses appels à l’aide par sa hiérarchie.

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Cette longue chaîne d’irresponsabilités, qui transforme les victimes en coupables, fait le lit des politiques sécuritaires en laissant élèves et personnels démunis face à la violence. Or celle-ci ne frappe pas au hasard. Elle se concentre là où la misère et la précarité ont été installées par deux décennies de politiques gouvernementales : 10% des établissements signalent à eux seuls 50% des 81366 actes de violences recensées par l’enquête SIGNA 2004-2005. Une situation qui déstabilise les équipes éducatives et laisse nos collègues, souvent très jeunes, de plus en plus isolés : en cinq ans, l’académie de Créteil a ainsi renouvelé tous ses enseignants.

Quelles réponses le gouvernement apporte-t-il aux causes des violences à l’école que sont la précarité, la mise en échec des élèves et l’isolement des personnels ? A la misère sociale, il répond par le Contrat de responsabilité parentale qui prévoit la mise sous tutelle des allocations familiales en cas d’absentéisme, transformant ainsi le travail scolaire des enfants en revenus pour leurs parents. A l’échec scolaire, il répond par l’apprentissage junior : un dispositif qui abaisse l’âge de la scolarité obligatoire à 15 ans, et sort de facto les jeunes de l’école dès 14 ans, alors que des alternatives à l’orientation précoce ont déjà fait leurs preuves dans le cadre du collège unique. Enfin, à l’isolement des personnels, Robien répond par la création de permanences policières dans nos établissements. Une véritable provocation qui alimentera la rancœur des élèves contre l’institution, mais aussi une sombre farce aux antipodes de l’éducation : va-t-on désormais faire traiter par la police les bagarres dans les cours de récréation (29% des actes sont des violences physiques sans arme) ou les insultes (25% des actes recensés) ?

Loin de résoudre les problèmes, ces annonces gouvernementales ne feront que les aggraver. Car les solutions justes et efficaces ne sont ni sécuritaires ni répressives. Elles passent d’abord par des changements dans l’école, ce qui exige d’y mettre les moyens. Or d’années en années, les gouvernements successifs les ont réduits avec une belle constance : supression des personnels de vie scolaire (les MI-SE d’abord, puis les 30 000 aides éducateurs qui les avaient remplacés) ; licenciement de 15000 professeurs contractuels ; diminution du recrutement des enseignants, des assistantes sociales, des Co-psy et des infirmières ; mesures de cartes scolaires frappant en priorité les académies les plus déshéritées comme celle de Lille ; baisse de 50% en 17 ans des aides aux associations de soutien scolaire ; menaces sérieuses sur la pérennité des Missions Générales d’Insertion...

Et pendant ce temps là, les politiques de casse du marché du travail continuent de précariser en priorité les habitants des quartiers dits sensibles, pour la plupart issus de l’ex-"empire" français. Et c’est à leurs enfants que le Parlement nous demande d’enseigner les aspects « positifs » de l’oppression coloniale !

Le révisionnisme historique combiné au déni de la réalité sociale est un véritable cocktail Molotov jeté à la face de la société toute entière. Les travailleurs de l’éducation sont parmi les premiers à en subir les contrecoups. Si nous ne voulons pas voir perdurer la violence à l’école et dans les banlieues, si nous ne voulons plus subir la démagogie de ministres irresponsables, alors il nous faut dès maintenant nous battre pour une autre école, pour une autre société.

Saint-Denis, le 20 janvier 2006

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